QUEL ROLE LE DOCTEUR VINT PROPOSER A RENÉ
homme qui achète et qui donne un à-comi)te? Aucune. De quel manque de confiance suis-je donc coupable, en ne vous donnant pas un nom que vous ne connaissez pas? Y tenez-vous absolument? Eh bien! Je m'appelle Bernard et j'habite place du Marché, à Garcassonne.
L'artiste regarda le vieillard enïace et vit bien que celuici se moquait de lui. Mais il le faisait sur un ton de si parfaite urbanité, avec une aisance si charmante, que René ne pouvait pas s*en formaliser.
— Je n'insisterai pas, monsieur, dit-il avec déférence. Je resterai l'obligé de M. Durand ou de M. Bernard, à votre choix.
— Non, au vôtre, répliqua le vieillard en saluant avec grâce.
René le reconduisit jusqu'à la porte de son appartement.
Il était de mauvaise humeur. Ces petits mystères auxquels il se heurtait depuis quelque temps avaient fini par l'irriter. 11 y a un mois, c'était M. Arthur; puis c'était M. de la Vigerie qui lui avait écrit : a Je m'occupe de vous; » aujourd'hui c'était ce vieillard. Pourquoi se trouvait-il môle à tous ces problèmes?
En outre, — coïncidence bizarre, — deux jours après la première visite de ce personnage, il avait reçu du gouvernement celle commande qu'il n'avait pas sollicitée. Or, personne avant cet inconnu n'avait agité cette question, et n'avait songé pour lui à cet excès d'honneur. Était-ce donc à ce protecteur mystérieux qu'il le devait ?
Sur-le-champ, il se plaça devant sa table, et, d'une main encore mal assurée, il traça la lettre qui suit :
« Cher maître,
a Je suis souffrant et condamné à l'immobilité. Sans cela vous auriez été le premier à apprendre de ma bouche que la surintendance des Beaux-Arts vient de me favoriser d'une commande assez importante.
« En principe, c'est certainement à vous que je le dois. Mais vous n'ignorez pas plus que moi qu'il est certaines influences qui pèsent beaucoup plus dans la balance que le mince mérite qu'on peut avoir*
« Ces influences, je désirerais ardemment les connaître, d'autant plus ardemment qa*on me les a cachées, et que je soupçonne quelqu'un de les avoir mises en œuvre.
« Or, je ne voudrais pas que ma reconnaissance s'égarât. Je vous en supplie, faites la lumière au milieu de ces ténèbres; vous m'aurez obligé au delà de tout ce que vous pourriez concevoir.
« Je ne vous proteste ni de ma gratitude ni de mon dévouement, vous savez qu'ils vous sont acquis.
< Merci mille fois, et à vous de tout cœur.
ff RENÉ DORVAL. »
Il fit porter cette lettre par un commissionnaire, et, le soir même, il reçut la réponse que voici :
« Mon cher élève,
« Votre protecteur mystérieux, c'est le marquis de Lostanges.
a Félicitations et amitiés sincères. »
Ce ne fut pas une révélation pour René, car ce nom ne lui apprit rien au premier abord. Mais, par un effet inexplicable, plus il répétait ce nom, plus il lui semblait l'avoir déjà lu ou entendu prononcer. Était-ce dans un livre? dans un drame? dans le monde qu'il fréquentait? Il ne se le rappelait pas au juste. C'était comme un souvenir vague, qui traversait sa pensée, mais qui ne prenait pas de corps.
Ce nouveau mystère brutal, patent, avéré, qui, comme les autres, échappait à son intelligence, n'était pas fait pour calmer l'irritation que lui causait son impuissance à pénétrer la vérité. Il essaya de se soustraire aux obsessions que tant d'obscurités provoquaient en lui ; mais ikne put y parvenir.
Le docteur Lasserre arriva fort à propos pour le distraire de ces pensées énervantes. Après avoir examiné la blessure de René, il se laissa choir sur le divan avec un bien-être inexprimable.
— Ah ! fit-il en soupirant d'aise, aujourd'hui nous avons le temps de causer. Par bonheur, la liste de mes visites est '^nuisée. Je vous avais réservé pour la bonne bouche, et je