‹ Le roi misèreChapitre 67 sur 98 · LA VENGEANCE DE POLYTE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE DE POLYTE

En voyant entrer les deux jeunes gens, les pleurs de la jeune fille redoublèrent. Elle n'eut pas la force de se lever et de venir au-devant d'eux. D'un geste silencieux elle se contenta de leur montrer sur la table du salon un papier informe, maculé. René s'en empara et le parcourut avidement.

— Quelle audace ! s'écria-t-il après en avoir pris connaissance.

— Qu'y a-t-il? demanda vivement le docteur.

— Lisez ! répondit l'artiste en lui tendant le billet qu'il froissait dans sa main crispée.

Le médecin le parcourut avec calme et sembla peser l'un après l'autre les mots dont il se composait.

A l'orthographe près, qui était toute de fantaisie, voici ce que contenait cette lettre :

LA VBNaBANCE DE POL^TE 269

« Enfin, je tiens ma revanche ! Si vous voulez revoir la folle, trouvez-vous demain à minuit, sur le chemin de halage, entre Asnières et Courbevoie, en face le château de Bécon, et apportez un billet de mille.

< Inutile d'ajouter que si vous préveniez la rousse^ elle ne nous trouverait pas, et qu'en admettant même qu'elle soit plus rouée que nous, au moindre danger que nous courrions, la folle payerait la casse^ fût-ce de sa peau. »

Pas de signature.

— Connaissez-vous cette écriture ? demanda le docteur à Gabrielle.

— Non, répondit la jeune fille ; mais je n'ai pas besoin de la connaître pour deviner quel est l'auteup de ce billet. Il s'est trahi avec tant d'impudence...

— Alors, quel est-il ?

— C'est Polyte.

— Lui? le saltimbanque de qui vous avez acheté la liberté de cette malheureuse ?

— Lui-môme. 11 a découvert mon adresse et a appris qui j'étais. Une première fois il m'avait arrêtée dans la rue et menacée, prétendant avoir fait avec moi un marché de dupe, et exigeant un nouveau sacrifice. Cette fois M. Dorval m'avait débarrassée de lui, et je n'en avais plus entendu parler.

— Et moi, ajouta René, je lui avais offert une somme égale à celle qu'il avait reçue,. mais il voulait davantage, et j'ai refusé de souscrire aux conditions qu'il me dictait.

— Alors, que faire ! fit Gabrielle avec accablement.

— Attendez, et ne vous découragez pas ainsi, que diable ! se récria le docteur. Voyons, dites-moi tout ce que vous savez.

— Moi, dit René, je ne sais rien.

— Quant à moi, reprit Gabrielle, je venais ici aujourd'hui avec de sinistres pressentiments. Je voulais vous faire part de la singulière visite que j'ai reçue ce matin même.

-. De qui?

— De la femme de ce misérable.

— Dans quel but est-elle venue chez vous? Est-elle complice de Ion mari ?

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— Au contraire. Elle venait me prévenir de me tenir sur mes gardes. Un instant j'ai eu Tidée de descendre chez M. Dorval pour lui demander conseil, mais, outre que je ne

. croyais pas aune catastrophe aussi imminente..»

— Enfin, que vous a dit cette femme t interrogea le docteur.

— Voici, commença Gabrielle :

Je n'avais pas revu Eulalie depuis le jour où je lui avais proposé de recueillir Geneviève, ce à quoi elle s'était refusée énergiquement. Ce matin, en la voyant paraître, je supposais d'abord qu'elle venait de la part de son mari, pour renouveler auprès de moi ses tentatives d'intimidation, et je la reçus assez mal.

Elle le remarqua et sourit avec amertume.

— - Oui, fit-elle tristement, je vous comprends, mais rasgurez-vous, mademoiselle. Je ne vous dirai pas que ça ne m'a pas fait de peine quand j'ai su que mon gredin de mari vous avait vendu la pauvre folle, mais je sais que vous avez payé, je ne viens rien vous réclamer. D'ailleurs, comment la nourrirais-je aujourd'hui ?

Mon mari m'a abandonnée pour courir les cabarets, j'ai dû renoncer à garder auprès de moi mes chers petits, je travaille et me suffis à peine... Vous le voyez, j'aime autant que la malheureuse soit auprès de vous...

L'infortunée Eulalie essuya une larme furtive.

Tout ça ne serait rien, continua-t-elle, si Polyte ne s'était pas lié avec un tas de chenapans qui, je le crains bien, lui feront faire quelque sottise.

Parfois il vient chez moi pour manger, quand il n'a plus le sou. Presque toujours il est ivre. Or, plusieurs fois déjà je l'avais entendu proférer des paroles menaçantes contre vous et contre un M. René qui, è ce qu'il paraît, l'a quelque peu rudoyé; mais hier, Polyte est arrivé chez moi dans un état de surexcitation effayante. Dans son ivresse, il a dévoilé certains projets dont je n'ai pu déchiffrer la nature, mais qui m'ont fait trembler pour vous et pour lui.

Sans doute, ses nouveaux amis lui avaient monté la tête, car je ne Tavais jamais vu en pareil état. Il m'a demandé de l'argent, je lui en ai refusé. Il s'est levé et s'est dirigé vers

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moi, comme pour me frapper, mais je Tai regardé d'un air... Il s'est arrêté brusquement, est sorti en refermant la porte avec violence, et. en renouvelant contre vous ses menaces.

De tout cela que peut-il résulter? JeTignore, mais, à coup sûr, rien de bon. Polyte est devenu fainéant et ivrogne, il a des fréquentations qui m^épouvantent, et je frémia b l'idée qu'un jour...

Eulalie n'acheva pas sa phrase et posa sa main sur ses yeux, comme pour chasser une vision funeste.

— Bref, reprit-elle, je suis venue vous prévenir. Tenezvous sur vos gardes, et si, par hasard, mes avis étaient impuissaiits à vous préserver, tant que vous le pourrez, je vous en supplie, mademoiselle, ménagez«le !

A ces mots la malheureuse femme saisit ma main qu'elle embrasa avec force, et se retira.

— Voilà ce que je comptais vous dire aujourd'hui, acheva Gabrielle, espérant qu'il serait temps encore de conjurer le malheur qui vient de nous frapper.

— Connaissez-vous l'adresse de cette femme ? demanda Lasserre.

— A ma prière, et comme je la remerciais de sa démarche, elle me l'a donnée.

— Où demeure-t-elle?

— Rue Sainte-Thérèse, n- 61, à Batignolles.

— Bien ! Par elle, peut-être, nous saurons où est son mari ; mais, avant tout, il faut interroger le concierge de cette maison. L'avez-vous fait?

— Non, répondit Gabrielle ; je n'y ai même pas songé.

Le docteur était le seul des trois personnes qui se trouvaient là qui eût conservé sa présence d'esprit. Gabrielle était anéantie. René était atterré. Tous ses rêves de la veille devenaient irréalisables. Et, comme il ne pouvait faire part ni au docteur ni à la jeune fille des espérances qu'il avait conçues, il s'efforçait, sans y parvenir, de dissimuler l'horrible déception qui lui brisait le cœur.

Lasserre était descendu chez le concierge, et, sans mot dire, avec une vigueur dont il ne se serait pas cru capable, l'avait pris par le bras et jeté au milieu du salon. Puis, il

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s'était placé devant la perte et avait résolument croisé ses bras.

— Répondez, dit-il sévèrement au concierge stupéfait. -^ A quoi ? balbutia celui-ci d*un air aburi.

— Qui est venu ici depuis bier f

— Je ne sais pas.

— Prenez garde ! insista le docteur. Songez qu'il s'agit d'une affaire de cour d'assises, dans laquelle vous pourriez être impliqué. Votre devoir, votre état, est de savoir ce qui se passe dans la maison confiée à votre surveillance. Donc, croyez-moi, répondez. Qui est venu ici?

— Ob I quant à ça, protesta vivement le concierge, je n'ai *rien à craindre de la. cour d'assises, ma conscience est tran^

quille...

— Tant s'en faut ! car alors vous n'avez aucun intérêt à nous cacher la vérité, l'interrompit le médecin.

— Au contraire, mais d'abord, je vous en conjure, apprenez-moi ce qui est arrivé, sans cela je serais fort en peine de vous répondre.

— Madame Geneviève, celle pour qui j'avais loué cet appartement, celle que je vous avais particulièrement recommandée, a disparu. Or, d'après le billet que nous avons trouvé sur cette table, il est évident que quelqu'un s'est introduit dans la maison.

— Sans doute. Cette dame n'est donc pas cbez vous?

— Non, puisque je vous demande ce qu'elle est devenue.

— Mais pourtant, ce commissionnaire que vous avez envoyé...

— Quand? fit le docteur abasourdi.

— Hier soir. Un commissionnaire médaillé est venu dans la maison. H montait sans médire oCi il allait, quand je l'ai arrêté au passage.

— Où allez- vous? lui ai-je dit brusquement.

— N'est-ce pas ici, m'a-t-il répondu, que le docteur Lasserre a loué pour une de ses malades un appartement?

— Oui.

— Au premier, à gauche, n'est-ce pas? a-t-il ajouté.

— C'est bien cela.

— Parbleu I il me l'a assez expliqué, puisqu'il m'a chargé

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