LA VENGEANCE DE POLTTE
de lui amener sur-le-champ la dame qui occupe ce logement. Il a même payé d'avance la voiture qui nous attend devant la porte.
— Et vous l'avez cru ! s'écria le. docteur en frappant du pied.
— Comment ne l'aurais-je pas cru en présence de renseignements si détaillés? se défendit le concierge. S'il n'avait pas invoqué votre nom, j'aurais pu douter ; mais, outre qu'il se présentait de votre part, il allait au-devant de toutes les questions que j'aurais pu lui adresser. Tout autre à ma place...
— C'est bien. Ensuite?
— Il est monté et a sonné à deux ou trois reprises.
— Quelle heure était-il ?
— Sept' heures et demie, tout au plus. Madame Geneviève a fini par ouvrir là porte, et le commissionnaire est entré. A partir de ce moment-là, je n'ai plus rien entendu pendant un quart d'heure. Mais, comme je continuais à prêter Toreille, la porte de l'appartement s'est ouverte de nouveau et s'est refermée tout aussitôt. Le pas lourd du commissionnaire faisait crier les marches de l'escalier.
Derrière lui, je distinguai le frôlement d'une robe de femme. En effet, au bout de quelques instants, je les vis passer devant ma loge. Le commissionnaire me salua poliment, je tirai le cordon et j'entendis le roulement d'une voiture qui se perdit bientôt dans Téloignement.
— Ce commissionnaire, vous ne le connaissez pas ?
— Je ne l'ai jamais vu.
— C'est tout ce que vous savez? interrogea le docteur.
— Absolument tout, oui, monsieur.
— Et vous seriez prêta en déposer devant le commissaire de police?
— Quand il vous plaira, monsieur.
Lasserre avait, pendant cet interrogatoire, scrupuleusement étudié le visage du concierge, mais il n'y avait rien, découvert qu'une bonhomie un peu effrayée. Certainement cet homme n'était coupable que d'excès de confiance.
— Il suffit, lui dit le docteur, vous pouvez vous retirer.
274 LE BOl MISèRS
Quand le concierge se fut éloigné, Lasserre se tourna vers eux.
— Ehbienî... fit-il comme pour demander conseil.
— Que faire ? dit Gabrielle incapable de formuler un avis. René hochait gravement la tête. La nouveauté de la situation le prenait positivement au dépourvu.
— Je crois qu'avant d'adopter un parti définitif, proposa le docteur, il serait bon d'aller chez Ëulalie. Mademoiselle Gabrielle nous accompagnera et interrogera cette femme. Nous lui prouverons de cette façon que nous avons tenu à épuiser toutes les tentatives de conciliation.
— Soit ! dit la jeune fille en se levant. A tout prix il faut sortir de cette indécision.
11 descendirent, gagnèrent le boulevard Pigalle, sautèrent dans la première voiture qu'ils aperçurent, et se firent conduire rue Sainte-Thérèse, chez Eulalie.
La brave femme dormait à poings fermés, quand il frappèrent à la porte du garni qu'elle habitait. De trois heures du matin à midi, elle travaillait comme un cheval. Sa besogne terminée, elle se couchait pendant deux heures.
La chambre qu'elle occupait était d'une effrayante simplicité. Un lit de sangle, une commode, une table et quatre chaises de paille : tel en était l'ameublement. Cette pièce formait un carré étroit de quatre mètres au plus de chaque côté. Du reste, tout y était rangé avec soin et accusait la plus irréprochable propreté.
Ce détail frappa Gabrielle dès qu'elle pénétra dans la chambre.
En apercevant la jeune fille, en la voyant accompagnée de deux messieurs, la bonne femme devina sur-le-champ ce qui les amenait.
— Comment? fit«elle d'une voix étranglée, est-ce que déjà Polyte aurait mis ses menaces à exécution?
Puis, remarquant la tenue sévère du docteur, tout habillé de noir et cravaté de blanc, elle se méprit et crut se trouver en face d'un magistrat.
^- Je vous en prie, monsieur, dit-elle, ne lui faites pas de mal ! Il n'est pas méchant; il n'est que faible. On lui aura monté la tète ; il se sera laissé entraîner.