LA VBNOKANCK DB POLYTE
— Rassurez-vous, lui fit observer Gabrielle avec douceur. Monsieur est le docteur Lasserre. C'est lui qui depuis deux mois donne ses soins à notre pauvre malade. îl ne veut aucun mal à votre mari, mais comme nous, il désire connaître la vérité. Etes-vousen état de nous l'apprendre?
' — Que s*est-il passé? demanda Eulalie tremblant^.
— Geneviève a disparu. Tenez, fit Gabrielle en lui donnant le billet que le prétendu commissionnaire avait laissé sur la table. Lisez. Est-ce l'écriture de votre mari?
— Non, répondit Eulalie avec joie. Je vous le disais bien, qu'il n'agissait pas de son plein gré. Il a des complices, ce n'est pas douteux. C'est l'un de ces misérables qui vous a laissé cette lettre.
— Votre mari demeure-t-il dans les environs d'Asnières ou de Courbevoie?
— Je l'ignore.* Depuis six semaines à peine est-il venu ici dix fois pour manger. Où couche-t-il? que fait-il? je ne le sais pas davantage. En vain je l'ai questionné, j'ai essayé de le ramener dans la bonne voie. Quand j'entamais cette antienne, il s'en allait en sifflant et je ne le revoyais plus de quatre ou cinq jours.
— Ainsi, intervint le docteur, il vous est impossible de nous donner aucun renseignement utile?
— Tout ce que j'ai pu faire, je l'ai fait, répondit Eulalie. Ce matin, au milieu de mes courses, je suis allée prévenir mademoiselle; vous ne pouvez donc pas suspecter ma bonne foi.
— Nous sommesconvaincus de votre honnêteté. Aussi, avant d'avoir recours aux moyens coërcitifs, nous avons voulu tenter auprès de vous cette démarche conciliatrice, afin de vous témoigner notre reconnaissance...
— Les moyens... comment avez- vous dit ça ? l'interrompit Eulalie avec vivacité. Je n'ai pas compris le mot, mais d'à* vance il m'effraye. Que comptez -vous donc faire?
— Il ne nous reste qu'une ressource, répliqua le docteur^ Nous serons bien forcés de l'employer.
— Laquelle ?
-^ C'est d'aller chez le commissaire de police, et d*y déposer des faits à notre connaissance, le reste le regarde.
276 LE BOI HTSÈEB
— Pour ça ! s'écria Euialie bouleversée.
— Comment ? fit observer le docteur. Croyez-vous donc qu'il s'agisse d'une affaire ordinaire? Ne voyez- vous pas qu*elle est compliquée de rapt, de séquesU*ation et de chantage avec menaces de mort.
La bonne femme laissa tomber ses bras avec découragement, mais son énergie reprit promptement le dessus.
— Sur ce billet, dit-elle, Polyte vous assigne un rendezvous pour ce soir, à minuit.
— Oui.
— Devant le château de Bécon.
— C'est bien cela.
— Savez-vous où est situé ce château ?
— Parfaitement, répondit René. Il est situé sur la rive gauche de la Seine, en face de l'ile de la Grande- Jatte, et presqu'à égale distance d'Asniëres et de Courbevoie.
— Peut-on y arriver sans se tromper?
— Très-facilement. Il est isolé de toute autre habitation, et masqué par un énorme bouquet d'arbres qui borde le chemin de halage. En outre, le long de la berge, règne un parapet fait de grosses poutres équarries, peintes en gris.
— Merci, fit résolument Euialie ; ce soir, à minuit, j'y serai.
— A quoi cela vous avancera-t-il? sourit le docteur avec • pitié.
— A quoi? gronda la bonne femme en relevant la tête d'un air de défi. Je les prendrai au collet, et je leur adminis-* trerai une volée que le diable en prendra les armes.
— C'est très-joli en théorie, mais c'est inexécutable.
— Pourquoi?
— D'abord parce qu'il n'est pas probable qu'ils viendront tous au rendez-vous, et que si vous rudoyez celui qui s'y trouvera, il donnera l'alarme à ses complices.
— C'est juste. Alors j'attendrai qu'ils soient réunis.
— Peine inutile, objecta encore le docteur, car on vous reconnaîtra, et personne ne se présentera pour vous recevoir.
— C*est vrai ! soupira Euialie, convaincue de son impuissance.