‹ Le roi misèreChapitre 8 sur 98 · UN ATELIER DE LA RUE DE LAVAL · texte numérisé non relu

UN ATELIER DE LA RUE DE LAVAL

chevalets de dimension variée, autant de chaises de paille, et c'était tout.

Comme on le voit, rien n'était moins luxueux que cet intérieur. Il suffisait d'y entrer pour être certain que lé peintre était pauvre et n'avait pu se procurer que le strict nécessaire.

En effet, René Dorval débutait dans la carrière ; il n'avait pas de nom, et ne parvenait qu'à grand'peine à joindre les deux bouts.

Mais il était intelligent. En même temps qu'il se livrait à l'art, il avait étudié son siècle, et il avait appris que si l'habit ne fait pas le moine, il contribue singulièrement à le faire respecter.

Toujours mis avec propreté, presque avec recherche, fréquentant de préférence les endroits où se réunissait l'élite des artistes, évitant surtout les bas-fonds où grouillent les rapins incompris, on le voyait faire figure au même rang que les plus aisés de ses confrères, et tenir dignement sa place au milieu d'eux.

A personne, jusqu'ici, il n'avait jugé à propos de conter ses déboires ou ses soucis. Quand on le voyait s'asseoir à une table et savourer son café, en homme dont l'estomac satisfait se livre aux béatitudes d'une laborieuse digestion, on ne se demandait pas s'il avait dtné d'un petit pain de deux sous, pour se ménager aux yeux de tous ce raffinement de gourmandise.

Combien de fois pourtant avait-il fait ce sacrifice à son amour-propre! C'est qu'il savait fort bien que, dans notre société moderne, on évite prudemment les malheureux, et que Ton aime mieux fréquenter un homme à qui l'on peut au besoin emprunter cinq louis, qu'un pauvre diable que l'on est menacé, tôt ou tard, d'obliger d'une pièce de cinq francs.

Baconter ce qu'on a souffert quand on ne souffre plus, c'est tout simple ; mais confier sa détresse au meilleur de ses amis, c'est l'engager à vous éviter et à traverser la rue le lendemain, s'il vous rencontre.

Or, René était seul au monde. Pour se créer une position il ne devait compter que sur lui-même. De toutes les observations qu'il avait recueillies et dont il tirait profit, la seule qui

lui eût échappé, ou que du moins il n'avait pas su s'approprier, c'était l'aplomb.

L'aplomb lui manquait absolument. Maintes fois pourtant, il avait entendu dire à ses confrères : « J'ai du talent, moi, je fais bien mieux que Delacroix I Delacroix a la couleur, mais il n'a pas le dessin. Moi, j'ai la couleur et le dessin; donc j'ai plus de talent que lui... 2>

Dans le principe, il avait pris ces fanfaronnades pour des plaisanteries et il avait souri ; mais, à force de les entendre répéter, il avait fini, sinon par les croire, du n^oins par faire semblant d'y ajouter foi. Cela lui avait donné à réfléchir. En effet, combien de gens n'ont d'autre mérite que celui de se faire valoir.

Ils font du bruit autour de leur personnalité, se faufilent, se mettent en avant, personne n'y fait attention. Un beau jour ils arrivent. Pour le coup on se regarde, on s'étonne, et on se dit :

— Ah ça ! mais Galuchet a donc réellement quelque chose dans le ventre?

Alors seulement on cherche à s'expliquer cet avancement, dont parfois on s'est rendu sottement complice, et quand on interroge le bagage de ces parvenus, on est tout surpris de n'y rien découvrir. Rien n'est pas le mot. Si on le voulait bien on y trouverait beaucoup de patience, d'adresse et de platitude, jointes à une excessive vanité.

René n'avait point ce défaut, dont les résultats constituent aujourd'hui presque une qualité. Il ne se croyait pas sans talent, mais il était trop modeste. Or, la modestie poussée à l'excès est voisine de la faiblesse, et conduit souvent à l'impuissance. Il ne l'ignorait pas, mais, le sachant, il n'avait pu surmonter sa timidité. Heureusement pour lui, il avait une volonté de fer, une conduite irréprochable et une sobriété d'anachorète.

Grâce à ces trois donc de nature, il était parvenu depuis trois ans à lutter contre la misère et à ne pas désespérer de l'avenir.

En ce moment, surtout, où son front rêveur se penchait vers la terre, une chance inattendue, la première qui, réellement, pût faire époque dans sa vie, lui était tombée du

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