‹ Le roi misèreChapitre 74 sur 98 · DUQUEL RENÉ N*AUGURAIT PAS UN SI HEUREUX · texte numérisé non relu

DUQUEL RENÉ N*AUGURAIT PAS UN SI HEUREUX

DUQUEL RENE n'AUGURAIT PAS UN SI HEUREUX DÉNOUEMENT

Polyte semblait avoir tout prévu. Il avait recommandé à La Fouine et à Zidore de se tenir à l'entrée de la cave.

En cas de besoin, Zidore, qui était plus vigoureux, devait se jeter sur René et l'enlacer de ses deux bras; La Fouine, qui était plus adroit, devait couvrir Tennemi du sac dont il s'était muni, afin de paralyser la défense.

Quand Polyte atteignit le palier, il les vit tous deux à leur poste, collés au mur, comme des découpures de papier.

Surveillé par le revolver de René, il ne fit aucun geste, mais il poussa le cri d'alarme arrêté d'avance entre lui et ses complices.

« Prenez garde à vous! » tel était ce cri de détresse.

Or, Polyte l'avait lancé si à propos et sur une intonation si bienveillante, qu'il passa inaperçu. 11 est si naturel qu'on dise à un homme qui monte l'escalier d'une cave : « Prenez garde à vous! » que René ne conçut aucun soupçon.

Mais, subitement, La Fouine et Zidore, chacun de leur côté, se ruèrent sur lui. Polyte leur vint en aide, désarma l'artiste, pendant que ses complices lui garottaient solidement les pieds et les mains, et attendit.

Geneviève, effrayée, jeta un long cri de terreur.

Le saltimbanque s'avança vers elle d'un air menaçant.

— Si tu bouges, t'es morte ! dit-il en lui montrant le pistolet dont il venait de s'emparer.

La pauvre femme s'affaissa sur les deux genoux. Quand René fut réduit à l'impuissance la plus absolue, Polyte laissa échapper un soupir de satisfaction profonde.

— Descendez-le à la cave, et débarrassez-le du sac, ordonna-t-il, çà l'génerait pour causer, et j'ai besoin de r'prendre la conversation où j'I'ai laissée.

— Mais l'argent? demanda La Fouine avidement.

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— Jl'ai, mes enfants; n'vous fait's pas d'bile, sourit Polyte.

René fut descendu comme un colis, et les deux coquins remontèrent.

— Vous, surveillez la folle, dit le saltimbanque, et si elle parle, si elle bronche, garottez-^la» Il ne s*agit pas d*Be faire pincer à c't*heure que nous avons Vpoignon (1).

A ces mots, Polyte disparut dans l'escalier et alla rejoindre le jeune peintre.

Zidore et La Fouine avaient assis René sur un chantier, le dos appuyé à une barrique vide. La chandelle fumeuse continuait à répandre une clarté lugubre.

L'artiste avait été tellement surpris par la nature et la soudaineté de l'attaque dont il avait été victime, les coquins avaient fait preuve d'une si grande dextérité, qu'il n'avait pas eu le temps de se mettre en défense. 11 ressentit de cet échec une humiliation qui n'était pas faite pour apaiser Timmense colère qui bouillonnait en lui.

Lorsqu'il vit arriver Polyte, lentement, visiblement enchanté de la façon dont il s'était tiré d'affaire, René tressaillit. Il ne fut pas assez maître de lui pour dominer la rage dont il se sentait possédé.

Le saltimbanque s'en aperçut et Texamina attentivement, comme pour s'assurer que le jeune peintre ne pouvait pas se dégager des liens qui le retenaient prisonnier.

— Allons ! fit-il avec une feinte bonhomie. Ne nous fâchons pas, et continuons à causer tranquillement. J'vas, si vous l'permettez, vous soumettre les conditions auxquelles vous pourrez reconquérir votr'liberlé.

A ces mots, il reprit le siège qu'il venait de quitter.

— Depuis combien de temps avez-vous appris qu'la vieille était vot'mère? demanda-t-il à René.

Celui-ci ne répondit pas.

— Avez-vous entendu? reprit Polyte d'un ton bourru. René garda le même silence obstiné.

— Ah! vous n'voulez pas répondre? ricana le mari de Lalie. Eh benl à vot'aise. Je n'suis pas pressé*

(i) L'argent.

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Alors, il se renversa ïionchaletnment, s*adossa au mur de la cave, étendit les jambes et ferma les yeux.

René vit bien que, pour finir, il devait renoncer au mu* lisme qu'il avait résolu de garder.

— Non, dit-il, je ne répondrai pas tant que tu me laisseras dans rhumiliante situation où tu m'as mis. Détachemoi, d'abord, nous verrons ensuite...

— Pas si bête ! se récria Polyte. Vous n'auriez qu'à recommencer la scène de tout à l'heure.

— Je te promets de demeurer immobile à cette place.

— Ta, ta, ta, fit le saltimbanque d'un air incrédule. Vous m'aviez promis aussi en venant ici de ne pas r'courir à la violence. Vous avez joliment t'nu parole...

— C'est toi qui m'y as forcé, ûi observer René.

— Y a du vrai ; mais comme vous pourriez m'ia refaire, j'prends mes précautions, je n* connais qu'ça.

— Et si je te donnais ma parole d'honneur de ne rien tenter contre toi avant que nous soyons d'accord?

— Vot'parole d'honneur... je n'dis pas... c'est quéqu'chose... mais des bonn's cordes, ça vaut encore mieux.

— Comme il te plaira, dit l'artiste. Si c'est une question d'entêtement, je te certifie que tu n'y gagneras rien. Je te ferai remarquer seulement qu'il est tard, que mes amis m'attendent et pourraient bien s'impatienter.,.

— J'm'en moque pas mal, ricana Polyle qui devint pâle. Cependant... voyons... je n'suis pas un Turc... si vous ne pouvez pas causer les pieds et les mains liés... dame!... ben vrai, vous n'ferez pas d'cascadesï

— Je te jure de ne pas chercher à sortir d'ici avant que lu m'y aies autorisé, affirma René.

— Allons I j'veux ben vous croire, dit le saltimbanque. Tant pis pour moi si je m'iaisse encore pincer.

Aussitôt, il se leva et détacha les cordes qui paralysaient les mouvements du jeune peintre.

— Maintenant, je l'écoute, fit René.

— A la bonne heure. Donc, raisonnons, commença Polyle* Quand j'ai recueilli la folle, j'croyais qu'c' était un*simple vagabonde. Aujourd'hui mémej'savais pasqu'çafûtvot'mère, je Tavoue. Mais il n'en est pas moins vrai qu'pendant sept

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ans jl'ai logée, nourrie, habillée, blanchie. Or, vous êtes trop juste et trop haut placé pour devoir quéqu'chose à un pauvr*diablecomm*moi. Dès lors, en comptant chaque année à raison seurment d'mille francs, ça ferait sept mille francs, sur lesquels j'en ai r*çu mille, reste six mille francs. Eh ben ! fait*s-moi sur un p*tit bout de papier un'reconnaissance de c*te somme, fixez vous-même Tépoque à laquelle vous m'ia payerez, et tout s*ra dit. Est-ce clair?

— Assurément, répondit René. Je reconnais même que ton raisonnement est assez logique; mais, comme il s'appuie sur une fausse donnée, il en résulte qu'il est absurde d'un bout à l'autre.

— Comment ça? protesta le saltimbanque en dressant l'oreille.

— D'abord, parce que si j'étais de mauvaise foi, la reconnaissance que je te ferais n'aurait aucune valeur, puisque, grâce au billet que tu as laissé entre nos mains, il me serait facile de prouver que tu m'as extorqué ma signature par voie d'intimidation.

— Mais vous n'ferez pas ça ! s'écria Polyte interdit.

— Non, parce que je n'en aurai pas besoin, répliqua René.

— Alors expliquez-vous, car, en vérité, j* n'y suis plus du tout. •

— C'est bien simple, reprit l'artiste. Si tu me connaissais davantage, tu saurais que je dis toujours la vérité. Pour moi, le plus anodin de tous les mensonges ne vaut pas la peine que l'on se donne pour le forger. Or, je te l'assure, la malheureuse femme que tu retiens captive et que je suis venu chercher ici n'est pas ma mère...

— Bon I fit Polyte en haussant dédaigneusement les épaules, avec ça qu'je n'vous ai pas entendus... non, c'est que j'tousse.

— Tu t'es trop hâté de croire h, des apparences que tu as jugées profitables à tes intérêts, fit observer l'artiste. Ce n'est que la seconde fois de ma vie que je vois cette femme...

— Allons donc I l'interrompit brutalement le saltimbanque avec le même mouvement dédaigneux d'épaules.

— La première fois que le docteur Lasserre me mit en sa présence et prononça mon nom devant elle, pqprsuivit René

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sans se déconcerter, ce nom éveilla en elle des souvenirs mal effacés. Il parait qu'elle a perdu un fils qui portait le même nom que moi. C'est ce que m'apprit hier le docteur„'en me suppliant de me prêter à Tinnocente comédie qu'il voulait jouer.

^ — Quelle comédie? interrogea Polyte un peu décontenancé.

— Le docteur s'est mis en tête de guérir la pauvre folle. Dans l'espoir d'y parvenir, il m'a prié de jouer auprès d'elle le rôle de fils. C'est dans ce but que je me suis rendu aujourd'hui rue Lepic, et que j'ai été instruit de ce que tu avais fait. Le docteur est moins conciliant que moi. Il parlait de recourir au grands moyens, et je ne te cache pas que sans ta femme, c'est ainsi que nous aurions agi ; mais je me suis mis en avant; j'ai proposé de servir d'intermédiaire, et, de mon plein gré, j'ai fait pour cette malheureuse à laquelle je m'intéresse, un sacrifice à peu près égal à celui dont mes amis m'ont donné l'exemple.

En la retrouvant ici , en entendant le cri qu'elle a prononcé, je me suis étonné d'abord, puis je me suis rappelé fort à point les recommandations du docteur, et je me suis prêté de mon mieux à la fantaisie de l'infortunée.

Voilà la vérité. Tu vois que tes calculs chimériques s'écroulent et que j'échappe à ta cupidité.

Le saltimbanque examinait attentivement René, qui supportait ce regard avec la plus parfaite sécurité. Il était impossible de se méprendre à l'expression franche et loyale de sa physionomie. Polyte , désappointé , sentit que l'artiste n'avait pas menti.

— Et maintenant suis-je libre? demanda René.

— Oh 1 pas encore, se défendit le saltimbanque; il me faut la preuve de ce que vous venez d'avancer,

— Comment espères-tu l'acquérir?

— Je l'ignore; mais il me la faut.

— Ainsi, reprit le jeune peintre dont la patience commençait à se lasser, tu ne m'autorises pas à me retirer et à emmener cette femme, ainsi que tu le disais dans la lettre que tu m'as écrite? Ainsi, moi qui ai eu la faiblesse de souscrire ë ton honteux marché, qui ai eu la loyauté de subir et

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de remplir les conditions que tu m*as dictées, je demeure ton prisonnier?

— Il le faut bien, puisque vous n'voulez pas vous exécuter,

— Alors, malheur à toi! fit René. Tu seras arrêté, jugé, condamné, et c'est toi qui l'auras voulu,

— Oh! Quant à ça, nous n'y sommes pas encore, dit

Polyte en clignant de Toell,

— Non, mais cela ne tardera pas, je t'en préviens. Tu ne supposes pas, si faible que je me sois montré, que je sois assez naïf pour être venu me jeter dans la gueule du loup, sans prendre quelques précautions.

Polyte ne répondit pas. Il fut pris d'un accès de toux subite, et baissa la tête. Il n'était pas très-rassuré.

— Or, mes amis ont reçu mes instructions. Si à huit heures je ne suis pas rentré, à huit heures cinq minutes le docteur sera chez le commissaire qui, sur le champ, lancera à tes trousses ses agents les plus adroits. On sait qui tu es, comment tu te nommes, on connaît l'endroit où tu m'as attiré, tu n'échapperas pas longtemps aux recherches dont tu seras l'objet.

La seule chance de salut qui te resterait serait de m'assassiner et de faire disparaître mon cadavre...

Ici Polyte fit un mouvement et une grimace involontaire, témoignant de l'horreur que lui inspirait cet .expédient.

Cette répugnance n'échappa point à René, qui ne le perdait pas de vue,

— Tu vois; reprit-il avec un sourire de pitié. Tu n'aurais même pas le courage de m'assassiner. Pourtant, que ferais-tu de moi, qui serais contre toi un témoin accablant? Et, moi mort, que ferais-tu de la malheureuse femme que tu me disputes? Tu serais forcer de la tuer aussi, car le crime a sa logique et ses conséquences. Admettons que nous soyons morts tous les deux, et que Ton ne retrouve que nos deux corps, tu fuiras avec tes complices; mais où iras-tu ? Le télégraphe te devancera à la frontière. .Si. tu lui' échappes, que feras-tu à l'étranger? Tu vivras d'expédients, tu voleras, tu tueras encore, jusqu'à ce qu'un beau jour tu te laisses prendre comme un sot. Et ce jour-là, tu sais ce qui t'attend....

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Polyte ne pouvait pas disaimuler le malaise que lui faisait éprouver cette perspective peu engageante,

— Ce n'est pas tout, poursuivit impitoyablement René, qui assombrissait à dessein Tavenir du saltimbanque. Quand tu auras été jugé et guillotiné ou pendu, quand tu auras payé ta dette à la justice des hommes, tu te présenteras devant la justice de Dieu.

Instinctivement, Polyte porta la main à $on cou, comme s*il y sentait le froid du couteau ou le noeud du chanvre.

— Crois-moi, fit l'artiste, tu es un criminel médiocre. Restes-en là, et estime-toi très-heureux que ma bonté te permette de sortir à ce prix du guêpier dans lequel tu t'es laissé entraîner par des amis trop zélés.

— Bien, répliqua le saltimbanque, mais rien n' me prouve que c'te femme n'est pas vot'mère, car enfin, si vous portez r même nom, si vous avez 1' même âge que ce fils qu'elle a perdu, eir peut ben avoir raison.

— Ah! soupira René, plût au ciel que cela fût vrai !

— 'Vous ne vous appelez donc pas Dorval? fit Polyte surpris.

— Non, répondit le peintre. Dorval est le nom du brave homme qui m'a adopté, élevé.

— Et vot* mère? Vous n' l'avez donc pas connue?

— A peine. J'avais trois ans quand on nous a séparés.

— Eh bien ! laissez-moi faire, dit le saltimbanque. A ces mots, il se dirigea vers l'escalier de la cave.

— Eh! là haut! cria-t-il. Amenez la vieille!

Aussitôt la porte s'ouvrit et Geneviève parut, conduite par La Fouine, qui fut stupéfait de voir l'artiste debout et libre

— Laisse*nous, ordonna Polyte. J'ai la parole de monsieur. Y a pas d' danger. Va-t-en et veille au grain.

La folle, en apercevant René, se précipita instinctivement vers lui, comme pour réclamer sa protection.

Le saltimbanque s'approcha d'elle, tenant h la main le revolver qu'il arma, et, du doigt, lui montra le jeune peintre, sur lequel il dirigeait le canon de son arme.

— Tu vois c't homme, dit-il. T'as prétendu qu'il était ton fils. Eh biqn! si t'as menti, s'il nTeat pas, je Ttue d'vant toi, à l'instant, comme un chien.

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— Misérable! s'écria Geneviève, qui fit à René un rempart de son corps, tue-moi donc aussi, si tu l'oses.

— T'as beau faire, reprit Polyte; si tu n' me 1' prouves pas, rien ne l' sauvera, j't'en avertis.

— Je t'en défie! éclata la malheureuse avec une énergie que personne ne lui aurait supposée. Comment! je retrouve mon fils au bout de... Mon Dieu! gémit-elle en un sanglot, inspirez- moi! Je n'ai pas su compter les années pendant lesquelles j'ai souffert...

— Assez! cria René, craignant que les forces de l'infortunée ne la trahissent, et voulant mettre fin à cette épreuve dangereuse.

Geneviève se méprit à ce mouvement. Elle crut que l'artiste allait se jeter sur Polyte.

. — Non, fit-elle résolument. Reste, je le veux. Va, repritelle avec mépris, cet homme n'osera pas, moi vivante, toucher à un cheveu de ta tête. Oui, poursuivit -elle en maintenant l'artiste de ses bras enlacés, tu es mon fils, j'eli suis sûre, je te reconnais, mon René. C'est toi que j'ai porté dans mes bras, que j'ai nourri, avec qui j'ai quitté la France ; toi dont on m'a séparée par la force, tandis qu'on nous emmenait à travers les plaines immenses^ les forêts incultes....

René ne résistait plus. A mesure que parlaient les souvenirs de Geneviève, une indicible anxiété se peignait sur son visage. C'était donc vrai? elle était sa mère!

— Les Indiens ne t'ont donc pas tué ! reprit-elle. Tu leur as donc échappé, comme moi? Hélas I que de malheurs se sont amoncelés sur ta tête ! . . . que de sang autour de ton berceau ! . . . Tu ne te le rappelles pas, cher enfant! tu étais si jeune, si frêle... Mais tu me reconnais, n'est-ce pas?

René hésitait. Le pieux mensonge auquel il s'était prêté allait-il devenir une vérité? Son cœur battait avec force et s'ouvrait à des émotions inconnues. Il oubhait tout en ce moment, l'endroit où il se trouvait, et Polyte, non moins stupéfait que lui, quoique moins troublé, qui assistait à cette scène imprévue.

— Mon Dieu! pria Geneviève. Est-il possible qu'un fils ne reconnaisse pas sa mère !

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— Une preuve ! tonna Polyte. Il me faut une preuve ou je tire...

— Il te faut une preuve ! gémit la pauvre femme. Tu ne la trouves donc pas dans ma joie, dans mes larmes, dans mes accents ! Comment! je suis impuissante à te convaincre. Non, tu sais bien que je ne mens pas. Une preuve... où la trouver?... Ahl s'écria-t-elle, comme illuminée par un rayonnement soudain, je me souviens !

A ces mots, elle saisit dans les siennes la main gantée de René.

— Là, dit-elle, sous ce gant, une cicatrice, celle d'une brûlure, j'en suis sûre, elle y est...

En même tempsqu'elle prononçait ses paroles, elle dépouillait fiévreusement la main de l'artiste, et, de son doigt victorieux, le visage resplendissant de joie et d'amour, elle montrait au saltimbanque le signe révélateur qu'elle avait indiqué.

René chancela. Cette fois le doute s'évanouissait à jamais de son esprit. Il serra dans ses bras la pauvre femme et la couvrit de baisers ardents.

Polyte se promenait de long en large et se frottait les mains.

— Allons! l'épreuve a réussi, disait-il. Vous m' trompiez, monsieur Dorval, vous n'pouvez plus l'nier

— Sur mon honneur! je l'ignorais, jura René en s'arracbant aux transports qu'il ressentait. Oui, il est bien vrai, je viens de te le confesser, que je ne me nomme point Dorval, que depuis près de vingt-trois ans j'ai perdu ma mère. Fasse le ciel que je Taie retrouvée, car je ne survivrais pas à une si cruelle- déception I Mais je crois fermement è présent; je sens que c'est bien ma mère que je serre dans mes bras. Il est de ces émotions auxquelles on ne peut se tromper. Ce dont je doutais tout-à-l'heure, j'en suis sûr, je le proclame, je brûle de le crier à tous ceux qui ne le savent pas. Ma mère! ma mère! Ah! que ce mot est doux à prononcer!

Nul ne saurait rendre l'intonation inneffable avec laquelle René répéta ce cri du cœur. On sentait que tout son être frémissait d'un bonheur intraduisible.

De nouveau, il pressa Geneviève sur sa poitrine. En dépit de ses efforts, Polyte se sentait attendri.

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-^ Hum! fit* il d*une voix étranglée. Si nous reparlions à*n'nos conditions à présent.

— Des conditions! s'écria joyeusement René. Ah! tout ce que tu voudras. Pour un peu, je te serrerais la main. Que ne suis-je riche pour te récompenser comme je le désirerais I Tiens l je n'ai que six mille francs à moi... Partageons, veux-tu?

— Plus bas! fitPolyte. S'ils nous entendaient.. .

— Je comprends, Tes complices exigeraient leur part*

— Parbleu! Vous dites six mille francs? Diable! c'a n'est guère. Et vous n'avez que ça? Enfin ! faut ben s'en contenter. Mais pour aller les prendre. . .

— Tu sais où je demeure. Viens demain à mon atelier, proposa René.

— Oui, mais, vous n' me ferez pas de blagues? Ça n* serait pas drôle !

— Ah ! je suis trop heureux pour faire du mal à qui que ce soit, répliqua l'artiste. Viens et ne crains rien.

— A quelle heure ?

— Peu m'importe.

— Midi? Ça vous irait-il?

— Quand tu voudras. Mais tu me rends ma parole? Je suis libre?

— Comme l'air. Filez. Et à demain sans faute.

— Viens, mère ! dit René qui entraîna l'heureuse femme, Us regagnèrent à pied la vpiture qui les attendait et se di->

rigèrent vers Paris. Une heure après ils arrivaient ruQ Lepic.

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