‹ Le roi misèreChapitre 78 sur 98 · CE QUE BAPPOBTAIT DE SON VOYAGE LE BÂBON · texte numérisé non relu

CE QUE BAPPOBTAIT DE SON VOYAGE LE BÂBON

mystérieux de Caroline, d'Érigny. Je voulais obtenir de lui qu'il ne disposât pas de la main de sa pupille avant que mes recherches eussent abouti * Pour cela, il fallait que je lui avouasse quels motifs me faisaient agir. Je lui racontai donc, mais sous des noms supposés, Thistoire que je vous ai promise et que vous allez connaître.

Seulement, je ne couvrirai pour vous d'aucun voile les personnages qui y jouent un rôle...

Alors, le baron fit à René le récit du drame dont M. Arthur avait été le premier confident.

Cette fois, M. de Maurecourt s'appelait le marquis de Lostanges; Raoul de Sangy, c'était le baron de la Vigerie; Cécile se nommait Geneviève, marquise de Lostanges.

Lorsque ce nom vibra pour la première fois à son oreille, René eut toutes les peines du monde à se contenir, mais son énergique volonté triompha de son émotion. Il écouta jusqu'au bout le récit émouvant que lui retraçait le baron.

— Ainsi, dit-il, cette femme, cette Geneviève que vous croyez être ma mère, n'était pas coupable?

— Sur mon honneur ! devant Dieu ! protesta M. de la Vigerie, je jure que cette victime était innocente!

— : Merci! fit René, qui lui serra la main avec effusion et poussa un soupir de soulagement.

— Oui, je vous comprends, approuva le baron en souriant tristement. Vous ne voudriez pas qu'il y eût une tache sur la mémoire de votre mère... •

— Non, répondit René, car si elle vivait... Et qui sait ?

— Hélas! j'en doute, répliqua le baron. D'après les soupçons que j'avais conçus, je me misa la recherche du marquis de Lostanges. J'allai chez son notaire qui refusa de me renseigner. J'errai à travers le pays, interrogeant ceux qui avaient vécu à l'époque à laquelle je tentais de remonter, je ne découvris rien. *

— Le marquis est donc mort ? demanda René découragé.

— Non. Il vit, j'en suis certain, en quelque retraite ignorée. Ses propriétés, gérées et affermées par son notaire, n'ont pas été vendues, et continuent à figurer sous son nom au cadastre, je m'en suis assuré. Ce n'est pas tout : je me suis informé de sa famille, et savez-vous ce que j'ai appris?

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— Quoi donc î fit le jeune peintre, très-intrigué.

— Le seul héritier vivant et connu du marquis est sa nièce, la fille de sa propre sœur. Or^ savez- vous commint se nomme cette jeune personne î

"i— Non. Pourquoi voulez-vous que je sache,..

— Elle se nomme Caroline d*Érigny, fille née en légitime mariage d'Antoinette de Loslanges et d'Hector d'Érigny,

— C'est étrange ! fit René, étonné de voir se grouper autour de lui tous ces noms qu'il ne connaissait que de fratche date.

— Oui, c'est étrange, poursuivit le baron. Mais ce qui est plus étrange encore, c'est que M. Arthur s'est constitué son protecteur, c'est que M. Arthur est enfermé au château Bourette depuis vingt-trois ans, c'est-à-dire depuis que le marquis a disparu.

— SupposQz-vous donc que M. Arthur n'est autre que le marquis de Lostanges? fit René.

— Je le crois fermement, répondit M. de la Vigerie. L'artiste se tut. Lui aussi, en voyant venir chez lui cet

étranger qui avait refusé de se faire connaître, il avait pensé que cet homme était M. Arthur.

— Ainsi, reprit-il, ce personnage mystérieux, auprès de qui vous avez été l'interprète de ce drame lugubre, serait celui-là même qui a joué le rôle que vous lui attribuez?

— Oui, j'y ai longtemps réfléchi. Je me suis souvenu de certains tressaillements qu(9 j'avais surpris, et j'ai résolu de le démasquer , car vous ne le savez pas, vous à qui je n'ai jamais révélé la plaie de mon cœur, non seulement cet homme m'a volé l'amour de Geneviève, mais il m'a volé ma fille!

— Votre fille l répéta René, confondu par cet aveu.

— * Oui. Je vous conterai cela quelque jour, répliqua* le baron. Mais, avant d'en venir avec cet homme à toute extrémité, avant de reprendre avec lui le duel interrompu par vingt-trois années de souffrances, avant de mourir peut-être, je n'ai pas voulu que le secret qui vous concernait périt avec moi.

-^ Et vous avez bien fait, mon cher ami, dit René en lui serrant la main» car moi aussi, j'ai bien des choses h yqus

OE QUE Ri^PPORTAlT DB SON VOYAGE LE BARON SOT

apprendre. Bien des événements se sont passés depuis que

vous m'avez quitté. Je vais vous les résumer en peu de mots.

A son tour, M. de la Vigerie prêta une oreille attentive,

— D'abord, commença René, quelques jours après votre départ, M. Breton, l'intendant de M. Arthur, est venu me commander le pendant du tableau qu'il avait acheté pour son maître, alors qu'il était question de mon mariage avec mademoiselle d'Érigny.

— Comment 1 s'écria le baron, après ce que je lui avais dit...

— Quelque temps après, continua l'artiste, un homme âgé, porteur d'une longue barbe blanche, ayant la même taille, le même aspect que M. Arthur, s'est présenté dans mon atelier et m'a demandé si j'avais jamais reçu une commande du gouvernement. Huit jours plus tard, je recevais cette commande. Ce même vieillard se représentait chez moi et me félicitait, comme s'il eût été étranger à ce résultat. Lui-même avait précédemment manifesté le désir d'avoir de moi deux tableaux sur lesquels il m*avait donné mille francs d'avance...

— Cet homme est-il donc M. Arthur ? demanda le baron.

— Je l'ignore. Il s*éloigna sans daigner se faire connaître. Mais je voulais savoir le nom de celui à qui je devais la faveur inespérée dont on m'honorait. J'appris qu'il se nommait le marquis de Lostanges !

— Plus de doute ! fit M. de la Vigerie. M. Arthur et lui $oat un seul et même personnage. Instruit par moi de ce qui vous concernait, il a voulu s'en assurer, il est venu, mais alors... il est donc sorti de sa tombe, il est donc animé de sentiments plus humains?...

— Je ne sais, et je m'en inquiète peu, dit René. Je n'ai pas besoin de son consentement pour épouser Caroline d'Érigny, à la main de qui je renonce formellement. Je suis décidé à n'épouser jamais que Gabrielle.

— Qui? la fille du roi Misère? interrogea le baron.

— J'y suis engagé de cœur et d'honneur, répondit l'artiste.

— En effet, cette jeune personne est fort bien. Je l'ai à peine vue, mais vous m'avez si souvent fait son éloge... Quanta son père, vous m'en avez beaucoup parlé aussi, mais

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je ne l'ai jamais vu. Ne pourrais-je pas enfin me trouver en sa présence ?

— Demain matin, si vous le voulez. C*est demain que Jacques et sa fille commencent chez moi leurs séances.

— Soit, consentit le baron. Ah ! je vous plains, mon cher René ! Pauvre, encore obscur, épouser une jeune fille sans dot... c'est dur I si jolie qu'elle soit.

— Ah! c'est que je ne vous ai pas tout dit. Vous ignorez quel rôle providentiel cet ange a joué dans ma vie.

— Diable ! sourit M. de la Vigerie, nous sommes en plein ciel.

— Vous l'avez dit, mon cher baron, mais vous rabattrez de votre scepticisme, et vous serez bouleversé comme je Tai été moi-même, quand je vous annoncerai que c'est à Gabrielle que je dois le plus grand bonheur que je puisse espérer en ce monde...

— Le plus grand bonheur, dites-vous ! balbutia le gentilhomme stupéfait. Qu'est-ce donc? Auriez-vous par elle découvert votre famille, retrouvé...

— J'ai retrouvé ma mère ! continua René incapable de se contenir plus longtemps.

M. de la Vigerie se leva comme électrisé.

— QixU Geneviève?... La marquise de Lostanges?

— Geneviève, oui. Quant à la marquise, ce titre et ce nom n'ont pas encore percé le voile qui couvre sa raison.

— Ah ! conduisez-moi vers elle, je vous en conjure !

— Tout à l'heure, vous allez me suivre, promit René, mais auparavant, calmez-vous et écoutez-moi.

Ainsi que le lui avait prédit René, le baron de la Vigerie était très-ému, et ne prenait pas la peine de dissimuler le trouble que cette nouvelle inattendue avait jeté dans son

esprit. Le feu mal éteint de son ancien amour semblait s'être rallumé, dégagé maintenant de toute ardeur charnelle, épuré par de longues années de souffrances.

Force fut à René de lui conter comment Gabrielle avait entrepris le pieux sauvetage de cette raison naufragée, de lui dire quelle part le docteur Lasserre avait prise à cette œuvre de charité, et par quelle série d'événements providentiels, il avait été lui-même conduit chez Geneviève.

Le baron s'extasiait. Son cœur débordait de joie.

— Ah ! la brave enfant ! ne cessait-il de répéter toutes les fois que le nom de Gabrielle revenait sur les lèvres de l'artiste. Oui, vous avez raison, aimez-la, René, et vous me permettrez aussi de Taimer pour le bien qu'elle vous a fait.

Quand le jeune peintre eut terminé le récit des aventures auxquelles il s'était trouvé mêlé, quand il eut communiqué à M. de la Vigerie les transes mortelles par lesquelles il avait passé, les doutes horribles qui l'avaient agité, le baron l'arrêta d'un geste.

— Ne craignez rien, dit-il. Quelque défigurée que soit Geneviève, je la reconnaîtrai bien, moi ; et s'il vous reste la plus légère arrière-pensée, cette preuve nouvelle achèvera de vous convaincre.

— Certes, répondit René, mais, avant de vous présenter à elle, je voudrais tenter une autre expérience.

— Laquelle? interrogea curieusement M. de la Vigerie.

— Vous m'avez dit qu'elle s'appelait la marquise de Lostanges ; que, sur la liste dressée par Mathieu Dorval, ce titre et ce nom, qui étaient inscrits, lui appartenaient.

— Sans doute.

— Eh bien ! je veux lui mettre cette liste sous les yeux. Je veux voir si ses souvenirs parleront en lisant le nom oublié qu'autrefois elle a porté.

— Oui, vous avez raison, approuva le baron. L'expérience doit réussir et sera concluante. Je ne' vois pour ma part aucun inconvénient à la tenter.

— Alors, dès à présent, nous allons...

René n'acheva point sa phrase. Un coup de sonnette timide venait de résonner dans l'antichambre.

— Montez dans ma chambre, dit-il précipitamment ar

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gentilhomme, et, à travers les rideaux de la galerie, observez fidèlement ce qui se passe.

— Vous attendez donc quelqu'un ?

— Non, mais si c'était le mystérieux personnage qal, deux fois déjà, s'est présenté chez moi...

— C'est juste ! fit le baron en s'esquivant.

Pendant qu'il gravissait l'escalier intérieur qui Conduisait à la chambre de Tartiste, celui-ci alla ouvrir la porte. Un désappointement profond se peignit sur son visage, en apercevant le visiteur qui se présentait.

C'était Polyte qui , fidèle au rendez-vous , venait toucher la somme que René s'était engagé à lui compter.

— Ah ! c'est toi? fit l'artiste d'assez méchante humeur. -*- Dame! j'viens à l'heure. Midi vient de sonner...

— Eh bien ! que fais-tu là ? Entre donc.

Polyte ne se pressait pas. Il promenait autour de lui un regard défiant et ne paraissait pas très-rassuré. René le poussa par les épaules jusqu'au milieu de l'atelier.

— Sais-tu ce qui me vexe le plus? lui demanda-t-il.

— Pas encore, mais...

— C'est de songer que l'argent que t'a promis ma faiblesse va être honteusement gaspillé dans quelque ignoble tripot.

— Oh ! pour ça non, protesta Polyte avec vivacité.

— Que comptes-tu donc en faire î demanda René.

— J' vas r'prendre mon ancien métier, parbleu ! -— Alors, tu renonces à celui que tu exerçais hier î

— Oui. Je n' le trouve pas assez... tranquille...

— Et l'état de saltimbanque te plaît donc beaucoup ?

— Pas trop ; mais qu' voulez-vous? J'n'ensais pas d'autre.

— Eh bien ! si les nouvelles dispositions où je te trouve ne sont pas pure hypocrisie, je me charge de te procurer un métier honnête, lucratif et en rapport avec tes goûts errants.

— Si c'est possible! s'écria Polyte avec admiration.

— D'abord, tu iras à l'instant même porter à ta femme l'argent que je vais te remettre. Me le promets-tu?

— Ça va. Ensuite?

— Tu m'apporteras sur-le-champ un reçu signé d'elle.

— Justement, c'eôt l'heure où Lalie fait son somme.

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— Avec cet argent, reprit René, tu feras revenir à Paris tes enfants, et tu les mettras en apprentissage.

— Tiens ! mais... au fait, c'est une idée, et une bonne, encore! Lalie travaillera, les pHiols apprendront un état, seront logés, nourris... Bon cela. Et moi, que que j'ferai?

— Toi, si tu fais ce que je te dis, je me charge d'obtenir pour toi de la préfecture une médaille de commissionnaire.

— Ob! fameuse celle-là ! éclata Polyte transporté. Ah! m'sleu René, quand j'pense que j'vous ai fait des misères!... Ainsi, j'ferai des courses, j'porterai des paquets, je n'serai pas enfermé dans un atelier... C'est ça qui m'effrayait, t'nez, vrai, pas autr' chose. Oh 1 si vous faites ça pour moi...

— Eh bien ?

— Oh ben ! j' me laisserai couper en morceaux pour vous, foi de physicien l

Polyte paraissait si joyeux, il respirait avec une telle satisfaction, que René crut sincèrement à sa conversion.

— Tiens, dit-il en ouvrant le tiroir de sa table, voici les deux mille francs que je reste te devoir.

L'ex-saliimbanque s'en empara et les regarda longuement, les yeux dilatés, la bouche béante, comme s'il ne pouvait croire encore que pareille somme lui appartint.

— Va, lui dit René. Je l'attends. Apporte-moi un reçu signé de ta femme, et, à ton retour, je t'emploierai pour mon propre compte, peut-être pendant quelques jours. Si je suis content de toi, la médaille viendra ensuite.

— Ah ! t'nez, fit Polyte, j'peux pas- vous embrasser, vous n'ie voudriez pas, mais TcoBur y est... cré nom !

Et il disparut, en s'administrant un vigoureux coup de poing sur la tête enferme de péroraison.

M. de la Vigerie n'avait rien perdu de cette scène burlesque. Il descendit aussitôt de son observatoire.

— C'est le coquin dont vous me pariiez il n'y a qu'un instant, dit-il. Eh bien ! vous avez réellement trop de bonté. A votre place, je l'aurais éconduit avec tous les égards dus k tant d'insolente audace,

— T J'avais donné ma parole, fit observer René.

— Soit, mais croyez-vous que cet homme suivra les instructions que vous venez de lui donner ?

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— TaDt pis pour lui s'il ne les suit pas. Du reste, nous le saurons avant peu. Sa femme demeure près d'ici. Si dans une heure il n*est pas revenu, nous partirons.

— Et s'il revient, quelle missian oserez-vous confier à un gaillard de cette trempe-là?

— Une mission dont il s'acquittera à merveille, j'en réponds.

— Laquelle?

— Celle de guetter chez moi l'arrivée de celui que je crois être à la fois M. Arthur et le marquis de Lostanges, et de le suivre jusqu'à ce qu'il s'en soit assuré.

— Je comprends, fit le baron, mais je pourrais vous épargner cette peine, car dès demain j'irai au château Bourette et je démasquerai ce faux pénitent.

— Je n'ai pas le droit de vous en empêcher, dit René, mais je vous ferai remarquer que si cet homme persiste à ne pas se faire connattre, rien ne pourra le contraindre à dépouiller son incognito. Vos violences mêmes ne sauraient l'y forcer.

— Pourtant, avec la conviction qui m'anime, comment voulez-vous que je me résigne à attendre plus longtemps? Si ma fille existe, c'est par lui seul que je puis savoir ce qu'elle est devenue,..

— Je conçois votre impatience. Mais une certitude vaut encore mieux qu'une hypothèse en pareille matière. Donc, croyez-moi, laissez-moi pour mon compte acquérir cette certitude, et le jour où j'aurai la preuve que M. Arthur et le marquis ne sont qu'une seule et même individualité, j'irai avec vous au château Bourette.

— Vous ! s'écria M. de la Vigerie, subitement effrayé de la résolution que René venait de prendre; mais vous n'y pensez pas ! Oubliez-vous que cet homme est votre...

— Je n'oublie rien, l'interrompit Tartiste sans laisser au baron le temps de prononcer le mot qui allait terminer sa phrase.

— Soit, dit le gentilhomme, j'attendrai que vous ayez acquis cette certitude, si vous voulez me promettre que vous n'irez pas sans moi chez le marquis de Lostanges.

— Je vous en donne ma parole, fit gravement René.

Un assez long silence suivit cette conversation.

Le baron n'avait pu s'empêcher de remarquer que, pas une fois, René n'avait appelé « mon père » le marquis de Lostanges, et que, même, il avait arrêté sur ses lèvres ce mot prêt à s'en échapper.

Le situation devenait embarrassante quand, de nouveau, la sonnette se fit entendre. C'était Polyte qui, triomphant et radieux, agitait en l'air un papier couvert d'une écriture lourde et irrégulière.

— Qu'est-ce que cela? demanda René.

— Ça, c'est le r'çu de Lalie, vous savez bien, vous me...

— Ah ! c'est vrai, fit l'artiste, je n'y pensais plus.

Il prit le papier des mains de Polyte et lut à demi voix :

« Je soussignée reconnais avoir reçu de Polyte la somme de deux mille cinq cents francs.

« Signé : Edlalie. »

— Comment! se récria René, deux mille c|nq cents francs! Tu n'as donc pas partagé avec tes dignes associés?...

— Ah ! j'vas vous dire, fit Polyte en baissant le nez. C'est que j' m'étais réservé la moitié pour moi tout seul. Dame ! c'est tout simple. C'est moi qu'apportais l'affaire...

Le baron et René ne purent réprimer un sourire.

— Ainsi, demanda l'artiste, tu es décidé à faire ce que je t'ai recommandé ? Tes enfants vont revenir ?

— Lalie écrit en ce moment même pour qu'on les lui renvoie. La lettre partira ce soir. Demain ou après ils seront à Paris. Dans huit jours ils s'ront casés...

— Et toi ? Veux-tu essayer de renoncer à l'ivrognerie?

— Je n'demande pas mieux. Ça s'ra dur, mais j'tàcherai.

— Eh bien ! dès aujourd'hui tu vas entrer en fonctions. Je te donne cinq francs par jour...

— Cinq francs ! Pourquoi faire ?

— Tu te mettras en faction à la porte de la rue, et tu regarderas attentivement les gens qui entreront dans la maison. S'il se présente un homme de soixante ans environ, élégamment habillé, grand, mince, porteur d'une longue barbe presque blanche, tu attendras qu'il sorte et tu le suivras. S'il prend une voiture, tu en prendras une, s'il voyage

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en chemin de fer, tu voyageras avec lui ; bref, lu ne le perdras pas de vue avant de savoir où il demeure, comment il se nomme, ce quil fait. Alors seulement tu viendras m'en informer. Voici une mise de fonds de cinquante francs qui devra te suffire et au-delà à la mission que je te confie. Bl*as-tu bien compris?

— Soyez tranquille, fit Polyte. Tvas vous r'filer Tparticulier qu'la rue d'Jérusalem en crèverait d'dépit.

— Dans ce cas, cours à ton poste, et si tu en bouges...

— N'ayez pas peur. Il n'passera pas un'mouche sans que j'ià guigne de VœU.

A ces mots Tex-saltimbanque se retira.

— Nous, dit René en se tournant vers le baron, allons rue Lepic. Cette fois, Tépreuve est décisive.

Ils quittèrent Tatelier et se mirent en roule. Chemin faisant Tartiste éprouvait une émotion indescriptible. 11 amenait chez sa mère un témoin digne de foi, un homme qu'elle avait connu, qu'elle avait aimé !

Ils arrivèrent promptement. Gabrielle n'avait pas quitté son poste. Le docteur allait revenir.

René pria M. de la Vigerie d'attendre au salon, et pénétra avec la jeune fille dans la chambre de sa mère.

Geneviève en l'apercevant, lui tendit les bras. Elle n'était pas levée. Le médecin lui prescrivait de garder le lit.

— Eh bien ! mère, demanda René, comment vous sentezvous ? Etes-vous plus calme ?

— Oui. Le bonheur me fait du bien, répondit-elle.

- Commencez- vous à lire dans le passé ? vous souvîent-il du nom que vous portiez autrefois dans le monde ?

— Oui et non. Je suis si faible que je n'ai même pas la force de chercher. Si je l'entendais 'prononcer, peut-être...

— Voulez-vous que je vous aide? proposa René.

— Volontiers, mais comment saurais-tu, cher enfant... L'artiste fit un signe à la jeune fille^ comme pour la prier

de lui venir en aide. Gabrielle le comprit.

— Voyons chère dame, lui dit-elle, n'ayeî plus peur, remettez-vous. Vous n'avez plus rien à craindre à présent que votre fils est à côté de vous,

— Toi non plus, tu ne me quitteras pas, n'est-ce pas?

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— Non, répondit Gabrielle, car dès ce soir, si M, René ne s'y oppose pas, je vous installerai chez moi. Vous habiterez dans la même maison, au-dessus de lui.

— Quoi! vraiment? s'écria René. Vous feriez cela?

— Sans doute. Madame Geneviève a besoin de beaucoup de soins. Le docteur prétend qu'il ne faut pas la laisser seule. Eh bien ! elle demeurera avec moi.

— Mais votre père, où ira^t-il ?

— Oh! fit Gabrielle. Père Jacques s'arrangera toujours.

— Bien, se défendit René, mais je ne souffrirai pas...

— Vous aurez beau faire. Je l'ai mis dans ma tète, cela sera,

— Je vous en supplie, Gabrielle! Je placerai quelqu'un auprès de ma mère, mais je ne veux pas... D^ailleurs, elle s'y refusera, j'en suis sûr...

— Mais non, dit naïvement Geneviève, j'aime bien mieux cela.

«^ Ahl vous voyez, sourit gaiement la jeune fille. Donc, n'en parlons plus. Tenez, regardez votre mère. Mon projet est de son goût. Elle est plus tranquille et ne vous écoutera que mieux. Parlez.

— Chère Gabrielle! murmura René avec une passion contenue.

Elle posa un doigt sur ses lèvres, comme poqr lui iniposer silence, et lui montra Geneviève.

René tira silencieusement de son portefeuille la liste que lui avait laissée Mathieu Dorval, et la plaça sous les yeux de la pauvre femme.

— Tenez, lui dit-il, pouvez-vous lire les noms qui figurent sur cette liste ?

— Oui ! fît-elle en la repoussant doucement, mais pour-^ quoi?...

— Lisez, insista l'artiste avec autorité. Peut-être parmi ces noms en est-il un qui sera connu de vous.

Elle parcourut lentement le papier qu'on lui présentait

— Non, disait-elle... non... je n'en connais aucun... Tout à coup elle tressaillit et se dressa sur son séant.

-^ Mon nom ! fit-elle avec une sorte d'effroi. Qui a inscrit mon nom sur cette liste ? Il est là... je le vois... là,., là,..

316 LE BOI -MtSâRE

René et Gabrielle se penchèrent en même temps, pour lire le nom sur lequel elle avait posé son doigt. La jeune fille répela à haute voix :

c La marquise de Lostanges et son enfant. »

Elle porta la main à son cœur. Cette découverte fut pour elle un coup de foudre. C'était Tanéantissement de ses espérances, la condamnation de son amour. René, un gentilhomme, un marquis! Et elle...

Mais c'était une fille vaillante. Elle surmonta son trouble. Elle sentit que d'autres intérêts réclamaient en ce moment son concours et primaient ses propres douleurs. Elle força ses lèvres blêmes à grimacer un sourire. Héroïque, impassible, elle ne chancela pas et assista sans faiblir à l'explosion de joie que laissait éclater René.

— Vous ne vous trompez pas, mère? disait-il. C'est bien votre nom, le mien, qui est inscrit sur cette liste?

— Oui, répondit-elle avec plus de calme, quoique sur un ton d'amoDtume, mais j'aurais mieux fait de l'oublier à jamais... Que dis-je? Et toi, cher enfant, que serais-tu devenu? Ah! je savais bien que tu n'étais pas un Dorval. Tu es un de Lostanges, entends-tu? reprit-elle avec fierté. Tu es noble, plus noble que le roi...

Elle se tut. Puis, après un instant de silence :

— Mais ce nom d*où te vient-il? Qui te l'a donné?

— Un de vos amis, chère mère.

— Un ami ? J'ai donc d'autres amis que vous ?

— Vous en aviez autrefois, insinua René. Rappelezvous...

— Autrefois?... moi?... oui, c'est vrai. Un surtout... 11 m'aimait bien celui-là! Pauvre Raoul ! Ah ! Dieu m'a cruellement punie, car je n'étais pas coupable, je le jure I Oh! oui, ajouta-t-elle avec véhémence. Dieu a été injuste envers moi.

— Calmez-vous, chère mère, balbutia René que cette surexcitation épouvantait. Personne ne vous accuse.

— Il ne manquerait plus que cela, fit-elle, et pourtant un homme a osé... Mais tu ne le crois pas, toi, n'est-ce pas?... Mon Dieu ! s'écria-t-elle avec une expression d'angoisse im-

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possible à traduire, pourvu qu'on n'ait pas dit k mon fils. . . Oh ! ce serait horrible !

— Rassurez- vous, dit René en lui prenant les mains. Voulez-vous que je vous prouve combien je vous respecte et quelle foi aveugle j'ai en vous?

— Oui, j'en ai besoin, répondit-elle avec égarement.

— £h bien! ce Raoul dont vous parlez, je le connais. Il est de mes amis. C'est lui qui, sans se douter de ce que j'é« tais a encouragé mes débuts...

— Est-ce possible? demanda Geneviève plus doucement.

— C'est lui qui, le premier, d'après le récit que je lui avais fait de mes aventures, y a trouvé une certaine analogie avec votre propre histoire, c'est lui qui me l'a racontée...

— Ah ! Dieu me devait bien cela ! soupira-t-elle.

— Ainsi, poursuivit René, résolu à pousser jusqu'au bout cette épreuve décisive, vous n'avez pas oublié Tami de votre jeunesse, le baron Raoul de la Vigerie?

— Oui^ murmura la marquise, sans répondre directement à la question de son fils, c'est bien ainsi qu'il s'appelait. . •

— Seriez-vous désireuse de le revoir?

— Il est donc à Paris ? demanda-t-elle vivement.

— Il demeure à deux pas de cette maison. Vous platt-il que j'aille le chercher?

— A l'instant, cours, dit-elle avec agitation.

— Vous ne craignez pas que sa présence ne vous révolutionne un peu trop ?

— Ah! cher enfant! dit Geneviève dont le regard brillait enfin des lueurs de l'intelligence; après toi, je ne ne pouvais retrouver aucun être dont je fusse plus heureuse de serrer la main.

— Alors, attendez-moi, je reviens.

A ces mots, René sortit de la chambre et passa au salon.' Le baron avait entendu d'un bout à l'autre cette conversation dont il était le sujet. Il admirait l'habileté avec laquelle le jeune peintre l'avait conduite.

Il se leva, mais René l'arrêta d'un geste. Il voulait laisser à sa mère le temps de se remettre de ces secousses successives.

318 hV BOX HISéRE

Quant à Gâbrielle, pensive, ioap^bile, ne cor»prenan(; rien aux phrases tronquées dont elle était indirecteoient ia confidente, elle soutenait jusqu'à la fin 600 rdle d'ange de charité.

L'arrivée du docteur fit une heureuse diversion à (ÇBtX$ situation tendue.

— Ah ! mon ami, je rayonne I «'écria René qw se précipita à sa rencontre. Ma mère est snuvée. Tout ma réujisit. La mémoire lui revient. Tout à Theun?, elle s'est souvenue de son nom qu'à dessein je lui avais mis sous les yeux , . •

— Bravo ! fit le docteur en se frottant le$ mains. Et ce nom, quelestwl?

— La marquise de Lostanges.

— Le môme que celui de votre protecteur mystérieujt?

— Le même.

»— Mais alors le marquis est donc votre. . .

•^ Ne nous occupons pas de cet homme , l'interrompit sévèrement René. Plus tard^ . . nous verrons» Pour le moment, ne songeons qu'à notre chère malade,

— Bien. Voyons : a-t-elle entièrement retrouvé le fil de ses idées?

— Pas encore, mais voici le baron de la Vigerie, qui, je l'espère, nops aidera efficaceoient à compléter la cure.

— M. le baron connaît-il donc la marquise?

— C'est un des meilleurs amis de sa jeunesse.

— Alors, messieurs, entrons, dit aussitôt le docteur^ Ils pénétrèrent tous les trois dans la chambre,

— Mère, fit gravement René, j'ai l'honneur de vous présenter M. le baron de la Vigerie, pion ami.

— Raoul ! c'est vous, vous que je revois enfin! , . ,

Le gentilhomme s'inclina et prit cérémonieuserqent la main de la marquise, sur laquelle il déposa un baiser respectueux.

— Ahl respira Geneviève t Mon fils et vous auprès de moi ! Dieu s'est donc laissé fléchir. Il a ||onc eu pitié de mes larmes, de mon désespoir, de ma folie. . . Oui, poursuivit-^ elle en passant la main sur son front, ilmQ semble que j'étais folle. . . Par quels cauchemars atroces ai-je donc été assaillie?... Non, ce n'est point un rêve... Ah! fit-elle en éle-

SOU^ENÎBS DK CAPTIVITÉ 319

vant vers le ciel »es mains jointes et son visage illuminé d'une lueur soudaine, je me souviens! . . .

Chacun s'empreiBsa autour d'elle, comme pour hâter cette résurrection inespérée des facultés.

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