‹ Le roi misèreChapitre 79 sur 98 · SOUVENIRS DE CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE CAPTIVITÉ

René était littéralement ivre de joie et d'orgueil. Tant de preuves accumulées avaient fini par le convaincre. Le témoignage de M. de la Vigerie était assurément à ses yeux celui qui avait le plus de poids et d'authenticité,

Geneviève, ou plutôt la marquise de Lostanges, car son identité demeurait pour tous parfaitement avérée, semblait se recueillir et se réveiller d'une longue léthargie.

Elle promenait autour d'elle des regards hallucinés, mais son visage rayonnait d'une indicible expression de1)ien'^tre, dès que ses yeux se reposaient sur René. Eln même temps ses prunelles atones s'animaient d'un reflet de vie et d'un rayon d'intelligence; ses joues se coloraient, ses traits tendus et fatigués, reprenaient leur forme primitive. La folle se faisait femme. Elle reçouvraitson rang, sa distinction, sa grâce.

La transformation suivait lentement son œuvre. Le docteur en épiait toutes les phases avec une curiosité qui n'avait d^égale que l'attente anxieuse de René.

-^ Oui, murmurait la marquise è demi-voix^ mais assez haut pour que ses paroles fussent entendues au milieu du silence religieux qui régnait dans la chambre, je me souviens de tout aujourd'hui. La lumière se fait dans les ténèbres qui m'enveloppaient. Tout... je revois tout par la pensée, comme si les événements que j'ai traversés dataient d'hier. . .

— Vous sentez-vous la force de nous les apprendre ? demanda René de sa plus douce voix.

— Certes, mais j'aurais désiré d'abord connaître les

320 LE BOl MISÈBB

moindres détails de ta vie, cher enfant. Car toi aussi, tu as dû souffrir.

— Pas trop, mère. Le ciel a ëté plus clément pour moi qu'il ne Ta été pour vous, je le crains. Grâce à la charité du père adoptif dans les bras de qui me poussa le hasard, j*ai échappé à la solitude, à la misère.

René exhuma alors, devant tous, les souvenirs confus de sa jeunesse, dont il avait reconstitué Tédifice. Il raconta sa traversée, son arrivée dans une maison inconnue. Il dépeignit surtout avec une éloquence terrible ce qu'il avait retenu de la scène effrayante qui avait si vivement frappé son imagination d'enfant , lors de l'incendie de la ferme et du massacre des habitants par les Sioux.

— Oui, c'est bien cela, disait la marquise, dont les pleurs sillonnaient la joue. Dieu t'a donné la mémoire de ces atrocités pour aider plus tard à notre reconnaissance.

René rappela les années de captivité qu'il avait passées chez les Indiens, la façon dont il avait été délivré et ramené en France par le matelot Dorval. Puis, glissant rapidement sur son éducation , sur ses débuts dans la carrière d'artiste, il en arriva aux relations qu'il s'était créées, aux encouragements qu'il avait reçus du baron de la Vigerie, aux projets d'établissement qu'on avait formés pour lui, projets auxquels il avait renoncé pour n'écouter que son amour.

— Ainsi tu aimes? lui demanda sa mère avec une sorte de fierté. J'espère que cette jeune personne est de bonne famille, qu'elle est digne de toi ?

— • Vous l'aimerez aussi quand je vous aurai dit son nom, répondit René en regardant Gabrielle.

La pauvre enfant ne savait trop quelle contenance garder. Elle baissait les yeux, pâlissait et rougissait tour à tour. Si la marquise avait observé Gabrielle, sur-le-champ elle aurait tout deviné, mais elle était en contemplation devant son fils et ne remarqua pas l'embarras extrême de la jeune fille.

— Je veux la voir, dit-elle à René, tu me la présenteras dès demain.

— Si elle m'y autorise, répondit l'artiste en souriant.

— Comment ! se récria la marquise. Est-ce qu'elle ne t'aime pas? C'est impossible!

Page 1