SOUVENIRS DB CAPTIVITÉ
L'expression de son visage complétait sa pensée. On y lisait l'admiration aveugle qu'elle ressentait pour René.
— Je vous conterai cela plus tard, dit-il pour faire cesser le supplice de Gabrielle. Pour aujourd'hui, si vous ne redoutez pas une trop grande fatigue, et si le docteur ne s'y oppose pas, je désirerais apprendre de votre bouche les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi votre captivité chez les Indiens.
— J'y consens volontiers, fit observer le docteur, mais avant de me retirer je ne saurais trop recommander à madame de Lostanges la plus grande prudence.
A ces mots, il se leva pour prendre congé. Le baron l'imita et s'inclina respectueusement devant la marquise. René les arrêta d'un geste.
— Je vous en supplie, messieurs, dit-il. -Si rien ne vous appelle au dehors, et si ma mère le permet, je désirerais vous avoir auprès de moi. Un jour peut-être votre témoignage me sera précieux.
— Je joins mes prières à celles de René, fit Geneviève. Demeurez, messieurs, je vous en conjure.
Alors, avec un geste plein de noblesse, elle les invita à reprendre leur place. Ils obéirent silencieusement.
René n'avait pas dit un mot de ses relations avecM. Arthur, des visites qu'il avait reçues , ni des démarches tentées auprès du ministre par M. de Lostanges. Il avait à dessein écarté ce personnage, afin de ne pas réveiller chez sa mère des douleurs trop vivaces.
Comme si la marquise eût été d'accord avec son fils^ elle n'effleura même pas les premières années de sa vie de jeune fille et de jeune femme. Il est vrai que la présence du baron aurait rendu ces aveux fort délicats.
— Lorsque je quittai la France, commença-t-elle, je pris passage à bord d'un trois-mâts qui, du Havre, faisait voile pour New-York. J'avais refusé la fortune qu'on m'avait offerte et n'emportais absolument avec mes habits que l'argent nécessaire pour défrayer mon voyage.
La traversée fut heureuse. René , pour la santé de qui je tremblais, n'avait jamais été plus joyeux ni mieux portant.
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je débarquai sans encombre et je pourrais ajouter} sans fatigue.
Mon départ précipité ne m'avait pas permis d'informer mes parents de mon arrivée. Une foia à New-York, je songeai à faire prévenir moq père, afin qu'il se rendît audevant de moi, mais je n'avais pas depuis assez longtemps quitté TAmérique pour oublier les difficultés de communication qui s'opposaient à ce projet. D'ailleurs, mes ressources ne me permettaient pas un long séjour. Je craignais qu elles ne s'épuisassent. Je me mis bravement en route, je n'étais pas seule, mon fils était avec moi. Je le considérais comme un égide contre tous les dangers qui auraient pu m'assaillir.
Mon père habitait, à huit milles de Colombus^ une vaste ferme qu'il avait achetée à un prix très-avantageux. Le voisinage des Indiens Sioux, les audacieuses expéditions qu'ils osaient entreprendre, rendaient Texploitalion de cette ferme très-périlleuse, mais mon père s'était mis en tête de refaire sa fortune, fût-ce au péril de sa vie. En effçt, il réalisait des bénéfices considérables et se serait relevé en peu de temps, sans la désastreuse catastrophe dans laquelle il périt.
J'avais achevé sans accident le long et pénible trajet qui me séparait de son habitation. J'étais installée à la ferme depuis quatre mois avec René, je commençais à me remettre des secousses que j'avais ressenties, lorsqu'une nuit, nuit terrible, à laquelle je ne puis penser sans frémir , je fus réveillée par des cris et des coups de feu.
Je me levais m'habillai à la hâte, et je courus k*la chambre de René. Au moment oti j'ouvrais la porte une troupe d'Indiens se rua sur moi.
A peine eus-je le temps de voir mon fils et la domestique qui le surveillait entraînés au dehors avec une brutalité dont je ne tardai pas à être victime.
Après s'être assurés que j'étais seule dans mon appartement, insensibles à mes cris, à mes prières, à mes larmes, mes bourreaux me saisirent par la main et me conduisirent dans la cour.
Non, jamais je n'oublierai l'horrible tableau qui frappa mes regards. Couché dans une mare de sang, affreusement mutilé, le visage sanglant, le crâne dépouillé, ne présentant
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plus qu'une masse informe et rougeàtre, mon père gisait étendu à côté de ses serviteurs, comme lui mutilés et méconnaissables.
Ma mère se traînait aux genoux de ces infâmes. L'un d'eux avait pris René par le pied et le faisait tournoyer au-dessus de lui. Il allait lui briser la télé contre la palissade, quand, animée d'une force surhumaine, j'échappai à mes gardiens et je m'élançai. . . Grâce au ciel , j'arrivai àjtemps pour le sauver ! Le barbare me repoussa du pied et me renversa sur le sol. iMais une Indienne, une mère sans doute, qui se trouvait là, me comprit, eut pitié de moi, et arracha des mains de ce sauvage mon fils qu'elle emporta.
Pour moi, on me réunit à ma mère et à la servante, et on nous força d'assister au spectacle hideux de notre ruine, de notre deuil. L'habitation était en feu. L'incendie reflétait ses flammes impies sur l'épouvantable scène de carnage dont mon impuissance et ma douleur étaient les témoins obligés. Ses dernières lueurs éclairèrent la retraite de nos ennemis.
Ils nous emmenaient prisonniers. Qu'allions-nous devenir? N'aurnient-ils pas mieux fait de nous tuer que de nous laisser survivre à cette infernale vengeance !
Nous les suivions avec peine dans leur course rapide. Deux fois déjà ma pauvre mère était tombée, épuisée par la douleur, Tâge, la fatigue. Une troisième fois elle tomba.
Cette fois elle ne se releva plus. Un Indien s'approcha d'elle, brandit sa hache et lui fendit le crâne. Un nuage de sang passa devant mes yeux... Je chancelai, je serais tombée à mon tour, si je n'avais pas vu mon fils qui tendait inutile* ment vers moi ses bras suppliants.
Pendant dix jours, presque sans trêve, nous suivîmes nos bourreaux, les vêtements en morceaux, les pieds déchirés. Enfin nous fîmes halte dans une clairière, au milieu d'une forêt, aux ronces de laquelle étaient restés les derniers lambeaux qui me protégeaient. Je me vis perdue. Je sentais peser sur moi les regards ardents de ces misérables; j'étais menacée du déshonneur, sans armes pour y échapper* Dieu m'épargna cette honte.
Le chef de la tribu me réclama. C*était un homme de soixante ans, presque un vieillard, dont lafemmeme reçut avec
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douceur et couvrit ma nudité. Sous la protection d'un pareil chef, je n'avais rien à craindre. Mon esclavage commença.
Je ne voulais pas perdre Tappui dont j'avais besoin. Je mis tout en œuvre pour gagner les bonnes grâces delà femme de mon maître, j'y réussis. Par elle j'espérais obtenir que René me fût rendu. Je l'apercevais parfois, conduit par un Indien, jouant en compagnie d'enfants de son âge, passant auprès de la tente où je pleurais. Dix fois je m'étais élancée au-devant de lui, dix fois j'avais été repoussée comme un chien par ces cœurs impitoyables. A la dernièfe tentative que je hasardai, son mattre leva son formidable couteau et menaça de le tuer sous mes yeux si j'approchais.
A dater de ce jour, j'imposai silence à mes entraînements. Cinq ans s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels je ne voyais René qu'à de rares intervalles, mais enfin je le voyais. Il grandissait, il devenait beau, fort. Une nuit notre campement fut attaqué. Nous primes la fuite à travers la forêt; nous ne nous arrêtâmes qu'après avoir dépisté toutes les recherches.
Quand on fit halte pour se conapter, dix Indiens manquaient à l'appel. Ils avaient été tués ou faits prisonniers. Parmi eux se trouvait celui à qui René était échu en partage. Quant à mon fils, il avait disparu. Qu'était-il devenu? Était-il mort? Avait-il été délivré par les blancs? Nul ne put me le dire.
Pourtant, tout se réunissait avec mes secrètes espérances pour me laisser croire qu'il était sauvé. La couleur de sa peau, sa jeunesse inoffensive, avaient dû le faire reconnaître et le préserver. Mon instinct maternel m'en avertissait.
Dès lors je n'eus plus qu'une pensée : échapper à mes bourreaux, fuir et retrouver René .
Malheureusement je ne connaissais pas le pays, je ne savais de quel côté me diriger. La femme du grand chef m'avait prise en affection et ne me permettait guère de la quitter.
Les mois, les années se passaient, sans que je pusse me soustraire à l'odieuse captivité qui pesait sur moi. Un événement inattendu vint changer la face des choses. Le chef dont j'étais l'esclave mourut à la suite d'une longue maladie.
Tant qu'il avait vécu, tant qu'il avait été assez puissant pour me protéger, j'avais pu me soustraire aux persécutions