SOUVENIRS DE CAPTIVITÉ
dont j'étais Tobjet. Cette mort me livra sans défense à l'amour monstrueux des Sioux, que jusque-là le respect du maître avait retenus.
Je compris que j'étais perdue si j'attendais plus longtemps. La nuit, pendant que les femmes assemblées veillaient le cadavre de l'Indien, je m'enfuis à travers la campagne. Je m'éy s lais orientée, je savais que pour regagner les premières ha- •• bitations des blancs je devais me diriger vers l'Est, je courus de ce côté, seule, sans guide, sans argent, sans provisions. Mais je n'avais prévu aucun deb cbstacles qui allaient se dresser devant moi. Je n'avais pas fait cinq cents pas que je me trouvai en face d'une rivière. Gomment la franchir? Je ne savais pas nager. Sur la rive, j'aperçus une pirogue que Ton avait à moitié tirée à terre pour que le courant ne l'emportât pas. Dans la pirogue je vis une pagaie, mais je ne savais pas davantage me servir de ces deux objets.
Perdant un temps précieux, j'errai sur le bord de la rivière, dans l'espoir d'y trouver un gué. Ce fut en vain. Cependant le jour commençait à poindre, ma fuite ne tarderait pas à être déc^ouverte^ on se mettrait à ma poursuite, on m'atteindrait...
Au moment où ces réflexions se présentaient à ma pensée, j'entendis pousser de grands cris. C'étaient les Indiens qui avaient éventé ma piste et accouraient sur mes traces.
L'horrible captivité qui m'était réservée m'inspira le courage de braver la mort. Je poussai la pirogue à l'eau, je me jetai dans Tembarcation et je m'abandonnai au fil de l'eau. Fort heureusement pour moi, nulle autre pirogue ne se trouvait là. Les cris derage et les imprécations des Sioux arrivèrent jusqu'à moi, un coup de fusil retentit, une balle siffla, et je ressentis à l'épaule une douleur cuisante. Au même instant je vis mon sang couler. Je perdis connaissance et tombai sans mouvement au fond de l'embarcation que le courant continait d'emporter.
Ici, la marquise fit une pause. L'émotion et la fatigue la forcèrent de s'arrêter. René, Gabrielle et leurs amis s'empressèrent autour d'elle, mais de la main elle leur fit signe de ne pas s'inquiéter, et, puisant de nouvelles forces dans le regard de René, elle continua.
326 LE BOI MISBBB
— Quand je revins à moi, le soleil était haut à l'horizon, une soif ardente me dévorait. Je me soulevai avec peine, je me penchai pour étancher ma soif, et je lavai ma blessure.
Le contact de Teau froide me fit du bien. 11 était dix heures
viron. Depuis près de six heures, je voguais sur la rie^ j'avais parcouru une distance de sept à huit milles, pris la pagaie et ne réussis d^abord qu'à tournoyer sur place, mais peu à peu je parvins à me rapprocher du rivage, et j'abordai.
Je me jetai à genoux, je priai et repris confiance.
Dieu avait permis que je sortisse saine et sauve de ce premier danger !
Autour de moi la solitude et le silence. Je n'avais pas été poursuivie. Sans doute les Indiens m'avaient crue morte eu dangereusement blessée, et avaient supposé que le fleuve ferait le reste.
Je marchai k l'avenlure, guidée seulement par le soleil, et j'atteignis une épaisse forêt, dont l'ombre protectrice me permit de goûter quelque repos et de braver la chaleur torpde qui m'accablait. Je pansai ma blessure que je couvris de feuilles. Leur fraîcheur dissipa la fièvre qui me consumait. Je dormis quelques instant. Quand je me réveillai, j'étais à peu près rétablie, mais j'avais faim.
Je mangeai quelques racines et me remis en marche.
La nuit me surprit dans la forêt. J'y attendis le jour dans des transes que je ne saurais décrire, en butte à toutes les appréhensions. Huit jours entiers j'errai ainsi, me croyant égarée, vivant de racines, buvant l'eau fétide des mares qui se trouvaient sur mon chemin, tremblant à chaque pas d'être surprise par les animaux ou par les hommes.
La neuvième nuit, je m'arrêtai épuisée, résolue à mourir où j'étais, incapable de faire un pas«
Le lendemain matin, quand je distinguai les premiers rayons du soleil levant, - il me sembla que le rideau de verdure qui les dérobait à ma vue était moins touffu. Je me traînai sur les genoux et sur les mains. Je ne m'étais pas trompée, j'avais gagné la lisière de la forêt! Devant moi s'étendait la plaine, mais non plus la plaine inculte et déserte.