‹ Le roi misèreChapitre 82 sur 98 · SOUVENIRS DB CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DB CAPTIVITÉ

La main des hommes Tavait fertilisée» 4es riches moissons la couvraient.

Je fis un dernier effort et je m'avançai. bonheur ! j'aperçus une troupe de blancs qui venait de mon côté. Je.poussaj des cris, j'appelai au secours ; mais dans mon trouble j'avaj employé la langue des Sioux. Les blancs me prirent p une Indienne et firent feu sur moi. Je n'eus que le te de me jeter à terre, j entendis au-dessus«de ma tête le sifflement des balles.

Ils pensèrent m'avoir tuée et accoururent en poussant des cris de joie. Ce ne fut qu'en m'examinant qu'ils reconnurent leur erreur. Us s'aperçurent que j'étais mourante de fatigue et de faim, m'emportèrent à leur habitation, où je reçus enfin les soins dont j'avais besoin.

Quinze jours plus tard, j'étais i peu près rétablie. Ces braves gens m'offrirent d'achever chez eux ma convalescence; mais j'avais une telle frayeur de retomber entre les mains des Sioux, que je voulus à tout prix regagner Cincinnati, dont j'étais le plus rapprochée, hh seulement je me crus à l'abri.

Je me rendis chez le consu), je me nommai. J'étais sans parents, sans asile, sans ressources, je me décidai à m'adresser à mon mari pour qu'il me fournit les moyens de regagner la France. Le consul se chargea de faire parvenir ma demande, et, en attendant, me délivra un faible secours.

Trois mois après, il m'apprit que mon mari avait disparu et ne demeurait plus depuis longtemps à l'adresse que j'avais indiquée. Que faire ! Il eut pitié de ma détresse et m'offrit de m'avancer la somme nécessaire. Je ne voulus accepter que ce dont j'avais strictement besoin^ et je partis. Enfin j'atteignis le Havre.

Mais les souffrances que j'avais endurées^ celles que je supportais encore, déterminèrent une fièvre ardente. A peine étais-je arrivée que le déiire s'empara de moi. Combien de jours demeurai -je en cet état? Je ne m'en souviens plus. Quand je jetai les yeux autour de moi, je me crus le jouet d'une hallucination. J'étais couchée dans une longue et large salle ; des lits garnis de rideaux blancs s'étendaient à droite, à gauche^ en face de celui sur lequel j^étais étendue. J'étais à l'hôpital!

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Sans doute Taubergiste chez lequel j^élais descendue avait jugé, d'après le mince bagage dont j'étais suivie, que j'étais une cliente de peu d'importance, et m'avait fait transporter sur le grabat où me clouait la maladie.

, Je voulais quitter à l'instant cette maison dont le nom seul «l'épouvantait, mais les sœurs qui me soignaient m'en empêchèrent. Cependant mon insistance fut telle, qu'au bout de quelques jours je triomphai de leurs scrupules. On me rendit le paquet de hardes que la^énérosité de l'hôte m'avait laissé, et l'on m'ouvrit enfin cette grille, derrière laquelle je serais morte.

Il est vrai que je n'en valais guère mieux. La surexcitation qui m'avait soutenue m'abandonna, je ressentis en moi, une extrême faiblesse qui, comme un bourdonnement confus, me montait des extrémités à la tète et m'envahissait le cerveau.

J'étais sur la grande route qui conduit à Paris, où j'avais pris le parti de me rendre. Je n'eus pas la force de faire un pas de plus. Je m'assis sur le talus du fossé, un nuage épais couvrit mes yeux et mon esprit, je m'évanouis

Depuis, je ne me rappelle rien. J'ai comme un souvenir vague de bruit, de mouvement, de visages qui me regardaient , curieusement, d'un homme qui me frappait, d'une femme qui me protégeait et disait m'aimer... Je ne sais... mais la première figure humaine dont je garde la mémoire est celle de cette belle jeune fille qui ne m'a plus quittée, et dont les soins m'ont rappelée à la santé, au bonheur, à la vie.

En disant ces mots, la marquise attirait doucement Gabrielle et la pressait sur son cœur.

CE qu'Était autrefois le roi misère

Ce récit douloureux d'infortunes successives, les fatalités qui s'étaient amoncelées sur cette malheureuse victime de la

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jalousie et de Terreur, avaient vivement impressionné ceux

qui récoutaient.

Si René était ému, le baron de la Vigerie était indigné. Quant au docteur, il avait pris un double intérêt à cette

histoire , mais chez lui la curiosité remportait sur Témotion.

Pour le médecin, si attaché qu'il lui soit par les liens de Ta-

mitié, le malade est toujours un sujei.

Celte fois encore, Lasserre voulut intervenir et empêcher

les confidences nouvelles que nécessitait le récit inachevé de

la marquise, mais celle-ci le rassura par un sourire.

— Ne craignez rien, docteur, dit-elle. Si Gabrielle est le premier visage humain qui ait triomphé de Tinertie dans laquelle j'étais plongée, le vôtre occupera dans mon esprit une place d'honneur. Vos soins assidus, votre patiente bonté, Taffection que vous ressentez pour René, vous seront des titres éternels à ma reconnaissance.

— ^*De grâce, madame! c'est trop d'honneur, balbutia Lasserre.

— Que votre sollicitude ne s'alarme donc pas, reprit la marquise. Loin de me faire mal, cet exposé de mes longues souffrances m'a soulagée. J'avais besoin de les épancher. Ce qu'il me reste à savoir ne saurait d'ailleurs être plus humiliant et plus douloureux que ce que je viens de vous apprendre. Et puis, il faut bien que je comble la lacune que la maladie a laissée dans mon souvenir.

Eu effet, les traits de la marquise étaient calmes et avaient repris leur mobilité. Son teint s'était coloré, sa parole était douce, son regard limpide.

René lui apprit alors comment elle avait était recueilliepar les saltimbanques, de quelle façon elle avait vécu auprès d'eux pendant sept années, et ne lui cacha pas quel rôle elle avait joué dans la troupe, jusqu'au jour où Gabrielle était venue la chercher.

A plusieurs reprises, Geneviève se voila le visage de ses deux mains, honteuse de l'état d'abjection où le sort l'avait réduite, mais elle ne songea bientôt plus qu'à ceux qui l'avaient sauvée d'une mort certaine.

— Hélas! spupira-t-elle, que ne suis- je assez riche pour récompenser ces pauvres gens comme je le désirerais !

— Rassurez-vous, mère, répliqua René. Ils sont momentanément à Tabri de la misère. J'ai voulu que le jour où je vous avais retrouvée fût pour eux aussi un jour de bonheur, et tout à rheure je leur ai donné de quoi suffire aux besoins les plus impérieux.

— Tu es donc riche? demanda la marquise étonnée.

— Riche... non, répohditRéné, mais depuis quelques mois tant d'heureux hasards se sont conjurés en ma faveur que j'ai pu m'imposer ce sacrifice.

— Ce que tu me dis là me fait plaisir, fit Geneviève. Cela me prouve que tu n*as pas hérité de la destinée la haine implacable dont elle m'a poursuivie.

■— Il est vrai, mère. Je n'ai pas trop à me plaindre des caprices de la fortune. D'ailleurs, quoi que j'aie souffert, j'en suis largement dédommagé aujourd'hui par le bonheur inespéré d'avoir retrouvé du même coup mon nom véritable et votre affection.

Jusqu'ici, on a pu le remarquer, il n'avait pas été question entre la mère et le fils du marquis de Lostanges, Chacun d'eux, pour des motifs différents, avait évité même de prononcer son nom.

Il fut de nouveau question de l'offre gracieuse que Gabrielle avait faite de recueillir chez elle la marquise.

René voulut s'en défendre, mais le baron et le docteur se liguèrent avec la jeune fille pour le contraindre d'accepter cette généreuse hospitalité.

— Puisque tout le monde se range malgré moi du parti de Gabrielle, dit l'artiste, je m'incline devant cette décision» mais j'exige qu'elle ait l'approbation du roi Misère, et je ne consens à ce que ma mère occupe sa chambre que le jour où il aura trouvé pour lui un logement convenable...

— Qu'à cela ne tienne, l'interrompit Gabrielle. Sur le même palier que le nôtre, je connais une chambre et un cabinet qui feront merveilleusement l'affaire.

— Ces deux pièces sont-elles vacantes ? demanda René.

— Depuis plus d'une semaine, répondit la jeune fille.

— Dès aujourd'hui, je les loue, si elles vous conviennent.

— On ne peut davantage. Quant aux meubles...

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— Je m'en charge, dit René, sans laisser à Gabrielle le temps d'achever sa phrase.

— Soit, fit-elle, mais pas de folies! Père Jacques me gronderait... ^

— Laissez-moi faire.- Maintenant, poursuivit le jeune peintre, il faut songer à la retraite. Toutes ces confidences nous ont entraînés un peu loin. J'ai pris au baron et au docteur la plus grande partie de leur journée, je les remercie de me l'avoir si gracieusement sacrifiée, mais je ne pousserai pas l'indiscrétion jusqu'à les retenir plus longtemps.

— Je profiterai de votre permission pour m'esquiver, dit Lasserre. D'ailleurs, j« n'ai plus que faire ici, mes soins sont désormais à peu près inutiles, et ce n'est plus qu'à titre d'ami que je solliciterai de vous l'autorisation de voir madame la marquise, et de lui continuer mes conseils.

— C'est un droit que vous avez acquis à tant de titres-, répliqua René, que vous m'avez mis hors d'état de vous en témoigner ma gratitude autrement que par les protestations les plus sincères.

A ces mots, il tendit la main au docteur qui la serra avec effusion, salua, et disparut,

— Quant à moi, dit le baron, je suis libre comme l'air. Disposez de moi sous toutes les formes qu'il vous plaira.

— Alors, je vous garde, fit René. J'ai besoin de vous. Puis, se tournant vers Gabrielle, il ajouta ;

— Si mademoiselle veut regagner en notre compagnie son appartetfient, nous pourrons nous occuper dès à présent de retenir et de préparer le logement qu'elle destine à son père.

— Très-volontiers, répondit la jeune fille, mais nous ne pouvons pas laisser seule madame la marquise.

— J'ai prévu ce détail, dit René. La femme du concierge de. cette maison m'a promis de rester auprès de ma mère tant qu'il n'y aurait personne avec elle. Cette femme dressera un lit dans le salon.

La nuit commençait à tomber. H fallait se séparer. La marquise et René s'y décidèrent difficilement, mais le baron et Gabrielle assurèrent que c'était pour la dernière fois, et l'heureuse mère se résigna.

Quelques minutes après ils atteignaient la rue de Laval. Involontairement, René jeta les yeux autour de lui; le baron surprit ce regard.

— Ahl vous cherchez votre sentinelle, dit-il en souriant. Ëh bieni mais... il me semble qu*elle'a quitté son poste.

— C'est vrai, balbutia Tartiste en se pinçant les lèvres, du reste il est tard... sans doute il aura jugé... mais nous le verrons demain.

— Je le souhaite pour vous, mais je n'y crois guère.

— Tant pis pour lui! fit René avec plus de pilié que de dépit.

Sur-le-champ il entra, visita le logement que lui avait signalé Gabrielle, et le loua en son nom.

Une heure après il s'entendait avec un tapissier, qui se chargeait de meubler entièrement dans- la journée du lendemain la chambre et le cabinet.

Pendant ce temps, Gabrielle était rentrée. Son père l'attendait avec inquiétude. Il s'était informé et avait appris qu'elle était sortie depuis le matin.

La jeune fille lui sauta au cou et l'embrassa. Pour le roi Misère, cet argument était sans réplique et avait raison de tous ses griefs. Son inquiétude et sa mauvaise humeur se fondirent en une indicible expression de tendresse.

— Écoute, père Jacques, dit Gabrielle d'un ton câlin. J'ai bien des choses à t'apprendre. D'abord M. René ne s'appelle pas Dorval.

— Comment ! se récria le roi Misère abasourdi.

— 11 se nomme le marquis de Lostanges.

— Que dis-tu ! fit le vieillard qui devint excessivement pâle.

— Je dis la vérité. Tu te rappelles bien cette pauvre femme que j'avais recueillie, cette Geneviève dont je t'ai parlé, chez qui je devais t'amener, cette folle...

r- Oui. Eh bien?

— C'est la mère de René, la marquise de Lostanges.

— Qu'est-ce que tu me chantes là? dit le roi*Misère, qui s'efforçait de sourire pour cacher son trouble.

— Je t'expliquerai cela tout à l'heure. Du reste je comprends ton étonnement, car, moi-même, c'est à peine si je

CE qu'était AUTBBFOiS LE ROT MISÀRB 333

peux y croire. Pourtant il n'y a pas à en douter ; le baron de la Vigerie a reconnu la marquise.

— Allons donc! c'est impossible! se défendit Jacques. Madame la marquise doit être morte, elle a quitté la France depuis plus de...

. Le vieillard s'arrêta, mais il était trop tard.

— Tu lésais donc? demanda Gabrielle, au comble de la surprise.

— Je le sais. . . c'est-à-dire je l'ai entendu raconter.. .

— Par qui?

— Par quelqu'un qui l'a beaucoup connue jadis*

— Qui ? insista Gabrielle.

— Uu mien ami qui a été au service de la famille de Lostanges, prétexta le roi Misère pour se tirer d'embarras.

Mais la jeune fille avait remarqué l'agitation de son père, et le ton d'hésitation sur lequel il lui avait répondu. Elle résolut d'avoir le fin mot de ces réticences.

— A la bonne heure ! fit-elle joyeusement. J'avais craint un instant que vous-même n'ayez connu la marquise dans des conditions défavorables. Mais, personnellement, vous n'avez jamais eu à vous plaindre d'elle?

— Oh ! je puis te l'affirmer, dit Jacques avec franchise.

— Tant mieux. Gela m'aurait fort contrariée, je l'avoue.

— Pourquoi donc?

— C'est que... balbutia Gabrielle, je ne vous ai pas tout dit... mais n'allez pas me gronder, au moins...

— Te gronder, chère enfant ! Et à quel sujet? •

— Eh bien ! père Jacques, reprit-elle avec volubilité, j'ai disposé de votre chambre en sa faveur... Qu'avez- vous donc? Est-ce que j'ai mal fait ?

Le roi Misère était en effet devenu de plus en plus pâle. Il promenait autour de lui des yeux hagards, mais il parvint à triompher de cette défaillance passagère.

— Non, répondit-il d'un air résigné, tu as bien fait.

— Ainsi vous m'approuvez? dit Gabrielle en lui prenant la main. D'ailleurs ne vous désolez pas, père Jacques. Nous ne nous séparerons pas. M. René a loué pour vous le petit logement d'à côté, il va vous le faire meubler, vous déjeûnerez et dînerez avec nous.

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— Tu n'y penses pas! se récria le roi Misère. Moi! à la même table que madame la marquise !

— Pourquoi pas? J'y serai bien, moi, dit naïvement Gabrielle.

— Toi, oui, mais moi... non, cela ne se peut pas, ajoutat-il résolument.

— En vérité ! fit la pauvre enfant d'un ton chagrin, je ne croyais pas qu'une telle nouvelle vous causât un bouleversement pareil. Si je l'avais su... Mon Dieu ! il est encore temps, Je préviendrai demain M. René que cette combinaison est impraticable. Il prendra pour sa mère, s*il le veut, le logement qu'il a arrêté. Ah! c'est dommage. Je me faisais une fête...

— Eh bien! qu'as-tu? l'interrompit le roi Misère. Tu pleures? Il ne manquerait plus que cela ! Moi qui voudrais racheter au prix de mon sang les larmes que je te vois répandre.., Allons, calme-toi et pardonne-moi. Je me fais vieux, chère petite, et la vieillesse est égoïste. Va, tu as bien fait. Dispose de tout comme tu l'entendras, de la chambre, de moi, de ce qu'il te plaira. Mais essuie tes beaux grands yeux, bien vite.

Et le vidllardj avec une tendresse maternelle, avait tiré son mouchoir à carreaux, avec lequel il étanchait les deux grosses larmes qui tremblaient aux paupières de Gabrielle.

— Bien vrai? demanda-t-elle.Vous n'avez pas de regrets?

— Non, soupira Jacques. D'ailleurs, ajouta-t-il à demivoix, tôt ou tard, cela devait arriver...

— Quoi donc? interrogea la jeune fille. Depuis quelques instants vos phrases sont autant d'énigmes pour moi.

— Je vais t'en donner l'explication, répondit avec effort le roi Misère. Apprends donc que l'ami qui a été au service de madame la marquise n'est autre que moi. C'est moi qui, à la suite d'un malentendu avéré pour tous, ai servi d'unique témoin au duel de M. de Lostanges et du baron de La Vigerie, moi qui ai accompagné la marquise, à^Paris d'abord, quand elle a quitté le château, puis au Havre, quand elle s'est embarquée pour l'Amérique.

— Que dites-vous? s'écria Gabrielle confondue.

CE qu'Était autbepois le boi misère 335

Jacques traça rapidement à sa fille les événements qui avaient précédé le départ de la marquise.

— Oui, poursuivit-il, le marquis ne voulut rien entendre et fut sans pitié. Croyant que sa femme était coupable, il la chassa, et pourtant Dieu sait que la sainte dame était innocente. Nous autres domestiques même en étions bien convaincus ; mais que pouvait nôtre humble témoignage contre la colère et l'aveuglement? D'ailleurs, trois jours après, le marquis fit maison nette, congédia son monde et me fit appeler.

— Jacques, me dit-il, tu es le plus ancien et le plus fidèle de tous mes serviteurs, voilà pourqtioi je Vai choisi pour te confier une mission délicate.

La marquise va quitter ce château, la France. Tu raccom-^ pagneras, et, au moment où elle mettra le pied sur le navire, tu lui remettras ce portefeuille. Il contient cent mille francs en billets de banque; je n*en rends responsable que ta loyauté. Adieu. Nous ne nous reverrons plus,..

— Mais, fit Gabrielle avec anxiété, la marquise nous a assurés qu'elle avait refusé la fortune qu'on lui offrait.

— Elle a dit la vérité, certifia le roi Misère.

Un doute atroce traversa Tesprit de la jeune fille. Si Jacques redoutait à ce point de revoir madame de Lostanges, c'est que peut-être il avait disposé du dépôt dont on avait honoré sa probité?

— Et cet argent, demanda-t-elle, qu'en avez-vous fait?

— Sur le refus de la marquise, refus dont mes instances n'avaient pu parvenir à triompher, je revins au château pour restituer à mon maître la somme qu'il m'avait donnée. Le château était clos et désert. M. de Lostanges avait disparu. Je me rendis chez son notaire, je lui expliquai ce qui s'était passé, je le priai d'informer le marquis que je tenais cette somme à sa disposition. Le notaire me répondit qu'il ignorait ce qu'était devenu M. de Lostanges, mais que s'il l'apprenait, il lui ferait connaître ma démarche et me ferait parvenir sa réponse.

Un an s'écoula. Le notaire, à qui j'avais laissé mon adresse, ne m'avait pas écrit. Je retournai chez lui, je voulus lui laisser cet argent; il le refusa,' «ous prétexte qu'il n'avait pas

mission de le recevoir. 11 ne put ou ne voulut pas me renseigner sur le compte de M. de Lostanges, et prétendit encore ignorer le lieu de sa retraite. Je dus revenir à Paris, où j'habitais, avec cette fortune qui m*empèchait de dormir.

— Mais depuis?... interrogea Gabrielle impatiente.

— Depuis ce moment, vingt-deux ans se sont succédés, et je n'ai jamais revu le marquis de Lostanges.

— Et les cent mille francs?...

— Sont là, dit le roi Misère, en montrant un meuble dont il avait toujours gardé la clef,

A ces mots, il se leva, ouvrit le tiroir et prit un coffre de bois vieux et laid, égalehient fermé à clef. Il fit jouer le pêne de la serrure, sortit du coffre un portefeuille qu'il déplia, et Gabrielle aperçut une liasse de billets de banque, composée de dix paquets de dix mille francs chacun.

— Ainsi, dit-elle avec admiration, vous avez vécu vingtdeux ans à côté de cette fortune! Vous avez souffert du froid, de la faim, de... et vous aviez...

Elle ne put achever. Elle suffoquait de joie, d'orgueil. Pieusement, les mains jointes, vaincue par cet héroïsme simple et obscur, elle s'agenouilla avec vénération devant ce vieillard. Il lui paraissait grandi de vingt coudées. Si ce n'était pas un Dieu pour elle, c'était un saint.

— Mon père, dit-elle, sur le même ton qu'elle eût récité une prière, pardonnez-moi! je ne vous connaissais pas...

— Que fais-tu? s'écria le roi Misère qui courut à elle et la releva. Le peu que j 'ai fait ne méritait pas une si belle récompense, ajouta-t-il en l'embrassant.

Gabrielle était fanatisée. Quelque sacrifice que Jacques eût exigé d'elle en ce moment, elle l'aurait accepté. Mais tant de pensées diverses l'agitaient qu'elle leur obéissait sans s'occuper de chercher une transition.

— J'y songe 1 reprit-elle aussitôt. Puisque vous avez été au service de la marquise, vous la reconnaîtrez.

— Sans aucun doute.

— Et vous serez un témoin de plus en sa faveur. Mais M. René? Vous n'avez aucun moyen de constater son identité, vous qui avez vécu longtemps auprès de lui, sans lui

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donner son nom véritable que vous ignoriez. Si pourtant madaoïe de Lostangés s*était trompée...

— Une mère ! Allons donc î Est-ce que c'est possible ?

— Je le crois comme vous, père, mais enfin... si l'on exigeait une preuve? interrogea avidement Gabrielle.

— Je serais prêt à la donner, répondit le vieillard.

— Vous en avez donc une entre les mains? demanda-t-elle sur le même ton, mais avec une véritable surprise.

— Cent fois j'ai porté M. René enfant dans mes bras. Je n'ai aucune preuve écrite à faire valoir, mais il porte un signe ineffaçable : une brûlure transversale sur la main droite...

— C'est bien cela ! fit Gabrielle avec plus d'accablement que de joie.

— Tu le savais donc?

— Oui, sa mère, dans un moment d'angoisse et pour sauver son fils, a signalé comme vous cette cicatrice et a violemment arraché le gant qui l'enveloppait pour la mettre à découvert.

— Et quelle est l'origine de cette cicatrice?

— Elle est bien vulgaire^fit Jacques, mais les circonstances lui donnent une importance inattendue. Alors que M. René était enfant, sa nourrice, que son service appelait au dehors, moucha sottement avec ses doigts la chandelle qui l'éclairait, et jeta la mèche au hasard avant de quitter la pièce où elle se trouvait. Par une fatalité dont les événements ont fait une véritable manifestation de la Providence, cette mèche embrasée tomba sur la main de l'enfant, qui se mit à pousser des cris perçants. Quand sa nourrice accourut, cette pauvre petite main tuméfiée, horrible à voir, n'offrait plus qu'une large plaie.

— Vous l'avez vue?

— Sans doute, répondit Jacques. Aussi, je puis l'affirmer, M. René est bien l'enfant de la marquise. Tu comprendras maintenant que je ne saurais prétendre m'asseoir à la même table que madame de Lostangés.

— Vous avez raison, père. Eh bien ! nous serons deux à la servir,

— Que dis-tu? toi! servir cette femme! protesta Jacques.

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— Pourquoi non? répliqua Gabrielle avec amertume. Ne suis je pas votre fille? La fille de son domestique...

— Et ce que tu as fait pour elle, n'est-ce donc rien! fit le roi Misère en relevant la tête. Où serait-elle maintenant cette fière marquise, si ta main charitable ne Tavait pas arrachée à la misère? N'est-ce pas à toi qu'elle doit tout : le repos, la santé, le nom qu^elle va porter, le bonheur d'avoir retrouvé son fils?

— Et, demanda la jeune fille, m'appartient-il de le lui rappeler, pour m'imposer à elle, si sa vanité s'offense de devoir tant de bienfaits à la fille d'un...? Non, reprit-elle, nous avons notre fierté aussi, nous autres petites gens : c'est le sentiment de notre devoir et le calme de notre conscience. Continuons à nous deux, père, la tâche que vous avez commencée.

— Que veux-tu dire? demanda Jacques. Je ne te comprends pas.

— Cette somme de cent mille francs dont vous êtes resté dépositaire, vous ne pouvez plus la garder aujourd'hui, répondit la jeune fille. Il faut la rendre à la marquise.

— Et si elle la refuse encore ? %

— Vous la donnerez à son fils. Il en disposera à son gré.

— Tu as raison. Dès demain nous irons porter à M. René cet argent, qui si longtemps a troublé mon sommeil. Pense donc! si on me l'avait volé...

Le roi Misère eut un frisson involontaire à cette seule idée.

Gabrielle se renversa dans son fauteuil et' se prit à rêver. Son père l'observait à la dérobée.

Dans les grands yeux bleus fatigués de la pauvre enfant, il lut un profond découragement et une tristesse résignée. Elle ne pleurait pas, mais son regard fixe était humide et voilé. On voyait que ses larmes étaient prêtes à couler ; elles mouillaient les cils soyeux qui ne leur opposaient qu'une fragile barrière. Sa bouche crispée dessinait un sourire amer. Son corps était inerte et courbé. Ses membres allanguis retombaient vaincus par un affaissement insurmontable.

Le vieux Jacques était navré. Il se désolait d'être le témoin impuissant de cette douleui" contenue. •

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