QUEL ETAIT LE NOM VERITABLE DE M. ARTHUR
Avec une gracieuseté sans égale, le baron de La^Vigerie n'avait pas quitté René de la soirée.
Celui-ci en profita pour obtenir sur sa famille tous les éclaircissements dont il avait besoin, non-seulement afin de rentrer en possession du titre et du nom auquel il avait droit, mais aussi afin de se tracer une règle de conduite envers un père qu'il ne connaissait pas, et pour lequel il ne se sentait aucune sympathie.
A onze heures, M. de La Vigerie et René se séparèrent.
— N'oubliez pas que je vous attends demain, dit l'artiste. Vous avez manifesté le désir de connaître le roi Misère, je vous le présenterai. Soyez chez moi vers dix heures.
— Si j'en juge par sa fille, répondit le baron, je sens que j'aimerai cet homme.
— Décidément Gabrielle est de votre goût, sourit René.
— Je ne puis mê figurer qu'une telle perfection soit la fille d'un pauvre diable comme lui.
— Alors, vous vous expliquerez bien que je l'aime et que je la préfère à la mélancolique Caroline d'Érigny.
— Je le conçois, et pourtant... fit observer M. de La Vigerie, votre nouvelle position... votre nom... votre titre...
— Ahl s'écria René avec une vivacité toute juvénile, je renoncerais plutôt à toutes ces chimères que de renoncer à Gabrielle.
— Oui, gémit le baron, vous avez peut-être raison... Et quand je pense que ma Jeanne serait ainsi I...
— C'est le nom de votre fille? demanda René.
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— Quel âge a Gabrielle? interrogea le gentilhomme, sans répondre à la question que lui posait le jeune peintre.
— Dix-huit ans, tout au plus.
— Le même âge que Jeanne l murmura le baron... Allons ! n'y pensons plusl Je ne sais pas pourquoi l'aspect de cette belle jeune fille a réveillé toutes mes tristesses. Vous m'avez dit tant de bien d'elle, je l'ai vue si charitable, si bonne, si
. douce que, si jamais je retrouvais Jeanne, je voudrais qu'elle lui ressemblât.
— Qui sait? dit René. J'ai bien retrouvé ma mère...
— Oui, mais l'histoire de votre vie est un véritable roman. Quand vous la raconterez, on ne vous croira pas. Voyez-vous, ajouta M. de La Vigerie, ces hasards-là ne se représentent pas deux fois.
.René se tut. 11 sentait que le gentilhomme avait- raison.
Le baron lui prit silencieusement la main et s'éloigna.
L'artiste regagna son atelier. Depuis deux jours un monde de pensées nouvelles s'ouvrait devant lui.
Il passa une nuit très-agitée. Le lendemain matin, de trèsbonne heure, il alla faire visite à sa mère et lui annonça qu'elle pourrait, le jour même, prendre possession de la chambre que Gabrielle lui avait offerte.
— Voyons, dit la marquise en le forçant de s'asseoir en face d'elle ; tu ne m'as pas fait hier ta confession tout entière.
— Quelle confession? demanda étourdiment René.
— Tu m'as bien avoué que tu aimais une jeune fille, mais tu ne m'as pas dit qui elle était, ce qu'elle faisait...
— C'est vrai, balbutia l'artiste, mais vous le saurez... plus tard.
— Pourquoi pas maintenant?
— Parce qu'en ce moment je suis tout au bonheur de vous aimer, de vous le dire, pauvre chère mère ! .
— J'en suis on ne peut plus heureuse, mais un amour comme celui-là ne suffit pas à un cœur de vingt-six ans. Tôt ou tard il pâlira à côté de celui que tu éprouves...
— Eh bien ! l'interrompit René, que ce soit le plus tard possible.
— En vérité ! fit la marquise, on croirait que tu veux me cacher le nom de cette jeune fille?