LES VIEILLES HAINES
possibilités légales que mon état civil soulèverait un jour à cette occasion.
Or, si j'ai bien interprété les démarches que votre intendant fit auprès de moi, à la date que je vous rappelle, vous n'étiez pas éloigné de m'accorder la main de votre nièce. J'ai été plus loin, j'ai supposé que vous ne m'aviez appelé au château Bourette q«ie pour ju^er par vous-même de ce que je valais comme homme et comme talent.
— Tout cela est vrai, accorda le marquis.
— Je ne vous entretiens que pour mémoire de ces détails préliminaires, poursuivit René, car j'ai depuis longtemps renoncé à une union qui pesait à mon indépendance et à mes goûts. Mais je ne pouvais pas vous taire ces circonstances toutes récentes, puisqu'elles constituent le premier jalon que j'aie planté, sans le savoir, sur le chemin de la vérité.
— De la vérités répéta dg. Lostanges avec étonnement.
— ; Vous allez voir, monsieur, reprit l'artiste, par quelle série d^événenîents bizarres j'en suis arrivé à découvrir que les soupçons- conçus par le baron étaient près de devenir une réalité.
Le aaasque de froideur qui tout à l'heure couvrait le visage du marquis, avait fait place à une ardente curiosité.
— Lorsqu'à son retour à Paris, continua René, M. de la Vigerie, après s'être minutieusement enquis de vous, m'apporta la certitude que vous viviez encore ; lorsque je rapprochai les détails précis, qu'il me donna, des visites que vous aviez daigné me rendre, de la protection dont vous m'aviez honoré au ministère, je pensai sur-le-champ que M. Arthur et vous ne faisiez qu'un seul et même corps. Le baron partagea mes idées. Tout se réunissait pour nous donner raison, tout, jusqu'à la tutelle mystérieuse que vous exerciez sur Caroline d'Érigny, que nous savions maintenant être la nièce du marquis de Lostanges.
A quels sentiments obéissiez-vous en sortant de votre tombeau, après vingt- trois ans d'isolement? A viez-vous ajouté foi au récit que vousavaitfait le baron? Vous restait-il un doute à cet égard? Je ne vous le demande pas encore, car nous sommes loin de cette vérité que je vous ai promise.
Qui va nous la faire toucher du doigt? C'est une femme,
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une jeune fille, Tenfanl d'un vieux modèle que j*avais connu dans les ateliers, et qui, sous le pseudonyme dramatique de roi Miisère, cachait un nom qui ne vous est pas étranger. -« Et ce nom, quel esl-il ? demanda le marquis.
— Jacques Lacour. N'est-ce pas votre ancien domestique?
— G est bien lui! soupira M. de Lostanges, à qui ce nom rappelait un douloureux passé.
— r Eh bien ! fit René, cet homme a une fille, et cette fille se nomme Gabrielle. Elle a dix-huit ans, peut être.
Un jour, cette jeune personne, errant curieusement à Saint- Gloud dans les baraques de la foire, y rencontra une misérable victime, une folle, que des saltimbanques avaient habillée de plumes et d'oripeaux, et qu'ils exhibaient en qualité de reine d'une tribu sauvage.
Gabrielle sentit son cœur se soulever à la fois de dégoût et de pitié. Cet jeune fille pauvre, qui vit de son travail, entreprit de délivrer la malheureuse femme, et, de ses deniers péniblement amassés, racheta la liberté de l'infortunée.
— Elle le pouvait, fit le marquis. La fille de Jacques Lacour n'est pas si pauvre que vous le croyez.
— Vous vous trompez, répondit René. Je vous le prouverai tout à l'heure. Mais je reprends.
Dans cette œuvre de charité, Gabrielle s'adjoignit un de mes amis, le docteur Lasserre, que ses études spéciales et sa réputation bien connue appelaient plus particulièrement à la seconder. Par eux, la folle fut soignée comme un enfant ne le serait pas par sa mère. Elle approchait de sa guérison, ses souvenirs se réveillaient, sa mémoire, paralysée par un long martyre, sortait insensiblement de la léthargie dans laquelle elle était plongée.
Dieu voulut qu'on me présentât à elle. Mon nom de René produisit un effet magique et secoua l'engourdissement de son esprit. Le passé se représenta peu à peu à elle. Comme moi, elle avait quitté la France pour gagner l'Amérique; comme moi, elle avait vu ses parents égorgés, sa maison incendiée, elle avait été emmenée en esclavage par les Sioux. Enfin, elle avait perdu un fils qui s'appelait René, comme moi.
— Est-ce bien possible ! s'écria le marquis bouleversé.
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—* Et comme Dieu permet que le plus vil des instruments concoure à ses fins, reprit Rcîné, unemuit que, devant elle, le canon d'un pistolet était braqué sur moi, la rai>on de la fo!lô rayoïma d'un de ces éclairs eblouissanls qui illuminent les nuits les plus obscures. KÏle me reconnut, non-seulement à mon nom, à mon visagf , mais à cette cicatrice ineffaçable qu'un accident vulgaire a creusée sur ma rnain. Elle la design* du doigt, là. sous mon gant, comme Ta fait hier Jacques Lacour, en me saluant d'un nom dont on m'appelait pour la première fois.
A ces mots, René, arrachant sans précaution le gant qui recouvrait sa main droite, mit à jour la preuve matérielle qu'il invoquait.
Le marquis se taisait. Son visage rougissait et pâlissait tour à tour, déridé par la joie, assombri par le doute. Mais la défiance remporta, car il demeura immobile sur son fauteuil.
— Achevez, dit-il pourtant d'une voix tremblante.
— Comme si ce n'était pas assez de ces preuves accumulées, le hasard sembla prendre jilaisir à m'en fournir de nouvelles. Le baron, qui, jadis, avait connu ma mère, la saluait du nom de marquise; Jacques, confus et troublé en sa présence, refusait de s'asseoir à sa table, quoique sa fille fdt la véritable providence de tous ces bonheurs conjurés.
Vous le voyez, monsieur^ les témoignages ne me manquent pas. Toute incertitude a cessé. Mais rassurez-vous. De toutes les ambitions auxquelles je pourrais prétendre, je n'en revendique qu'une seule, c'est le nom que j'ai le droit de porter.
De votre fortune je ne veux rien* Bien plus, les cent mille francs que vous aviez confiés à Jacques pour être remis à ma mère, et que ma mère a refusés, je vous les rapporte, les» voici.
Et René déposa froidement sur la table le portefeuille que lui avait restitué le roi Misère.
Le marquis s'en empara rapidement, l'ouvrit, y jeta les yeux et demeura pétrifié en retrouvant intacte la somme qu'il y avait placée.
— Vous le voyez, dit René, j'avais raison de vous affirmer que Gabrielle était pauvre,
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Maintenant il me reste peu de chose à ajouter. Je n'essayerai pas de combattre votre aveuglement, j'aime mieux y croire encore. Vous comprenez que je ne ferai pas à ma mère l'injure de discuter avec vous son innocence. Elle serait avérée pour moi, alors même qu'elle ne le serait pas pour le baron de la Vigerie, pour Jacques, pour tous, vous excepté.
Ma mère est auprès de moi depuis hier. Elley vivra, je l'espère, à Tabri du besoin, hors des atteintes de là'tè^iemmè. Je m'efforcerai de lui faire oublier que votre implacable cruauté Ta vouée à la misère, à la captivité, presque à la honte, que votre inflt^xible injustice l'a jetée folle, mourante de faim, dans 1 ignoble baraque d'un bohémien qui la rouait de coups. Ah 1 tenez, j'ai besoin de l'oublier moi-même, pour ne pas laisser tomber de mes lèvres la malédiction prête à s'en échapper.
Le baron se leva vivement, lui prit la main, et, de son bras étendu, lui montra le vieillard courbantson front d'ivoire sous les paroles vengeresses de son enfant.
— Oui, vous avez raison, répondit René à cette muette observation, je serai calme. Je ne me souviendrai pas qu'un gentilhomme a jeté sa femme et son fils à la fange du ruisseau, à la boue du fossé, qu'il les a condamnés sciemm^ent à l'opprobre, au mépris, au néant.
Le marquis se dressa brusquement sur ses pieds.
— Croyez-vous donc que je n'aie pas souffert, moi ! s'écria-t-il d'une voix déchirante et qui semblait sortir de ses entrailles. Savez-vous ce que c'est que de rester vingt-trois ans enfermé, fuyant les hommes, évitant la lumière, pleurant jour et nuit le bonheur perdu, vivant enterré comme un mort, loin du monde, du bruit, pour quô rien ne vous rappelle les jours heureux de la jeunesse?
Encore si, dans la solitude désolée que je faisais autour de moi, j'avais perdu le souvenir de celle par qui je me croyais trahi... Mais non! son image se représentait devant moi comme une vision céleste ou comme un remords. Si mon cœur ne bat plus, si mes yeux n'ont plus de larmes, songez aux tortures que j'ai endurées, aux pleurs que j'ai répandus I A tort ou à raison, voyez se dresser entre moi et celle que j'aimais comme un fou le spectre hideux de la souillure ; et si