‹ Le roi misèreChapitre 88 sur 98 · LES VIEILLES HAINES · texte numérisé non relu

LES VIEILLES HAINES

VOUS aimez, si jamais la jalousie a tenaillé votre cœur, faitesvous une idée des angoisses qui m'ont déchiré. . .

— Dieu est juste, fit René avec une joie farouche.

— Dieu!... poursuivit le vieillard en secouant la tête. Pourquoi donc a-t-il permis que ce bonheur s'évanouît? De quel crime étais-je coupable? J'aimais une femme de toute la puissance de mon âme, j'étais jeune, j'étais riche, bouillant, passionné, je pouvais aspirer à un long avenir de paix et de félicité, et tout cela s'est écroulé! De tous ces éléments de bien-être, le malheur a forgé an enfer où je me suis vu précipité. J'y suis tombé pantelant, laissant aux rochers de cet abîme effrayant des lambeaux de mon cœur et de ma raison...

— Vous l'avez voulu, répondit impitoyablement René. Cette femme, un autre l'aimait avant vous et en était aimé. Vous lui avez pris son cadavre, car vous saviez bien que son cœur ne lui appartenait plus, elle vous l'avait dit. Pour édifier votre bonheur, vous avez tué le sien ; vous l'avez traînée à l'autel malgré ses prières^ ses sanglots ; vous avez impitoyablement consommé le «sacrifice, sans vous inquiéter de l'horrible flétrissure dont vous profaniez son corps et sa pensée.

— Ah ! s'écria le marquis. Dieu veuille que vous ne connaissiez jamais ce supplice atroce, de savoir dans les bras d'un autre celle dont vous avez fait l'idole de votre vie.

— Je l'ai pourtant qonn'i, ce supplice! éclata tout à coup le baron de la Vigerie, et je n'ai Daseulecouraj^edelefuir. Je vous ai vu rayonnant auprès de la victime que votre égoïsme avait atlachée'au char triumpharit de sa fortune...

J'ai cependant étouffe toutes les colères qui grondaient en moi. J'ai sacrifié mes désirs de vengeance à la tranquillité de celle que vous m'aviez ravie. Je vous haïssais moins que je ne l'aimais. Pour vous, loin d'essayer à force de tendresses et de prévenances d'atténuer les regrets qu'elle accordait au passé, vous la torturiez des aigreurs de votre jalousie. Lor^-qiie, épuisée par la lutte, elle m'écrivait de fuir, de lui épargner par mon absence les tourments que vous aiguisiez contre elle, vous êtes arrivé, comme un boulet brutal entrerait dans une église, et vous, l'indigne, vous avez chassé sans pitié la pauvre martyre!...

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