PENDANT LEQUEL LE BARON PERD LA TÊTE
Avant de franchir le seuil de la bibliothèque^ René Jeta derrière lui un dernier regard. Il aperçut le marquis, toujours debout, une main posée sur son cœur, l'autre appuyée sur la table. Cette émotion visible du vieillard, cette faiblesse qui ne pouvait parvenir à se montrer forte, touchèrent plus le jeune peintre que ne l'avaient fait les paroles du gentilhomme, alors que, lui aussi, racontait ce qu'il avait souffert.
Il aurait peut-être suffi d'un mot , d'un geste, pour rapprocher ce père et ce fils, que leurs griefs éloignaient l'un de l'autre d'une manière si insolite.
Un tiers quelconque, autre que le baron de la Vigerie, qui aurait asi^isté à cette entrevue glaciale, aurait sans doute opéré' entre ces deux hommes un rapprochement amical ; mais le baron, tout entier à ses élans de paternité, ne remarqua aucune des nuances qui avaient terminé cette visite diffidle. Il tenait le bras de René, il ne le lâchait pas et continuait à Tentraîner.
Ensemble ils montèrent dans la voiture qui les attendait. Le baron consulta sa montre.
— Il est onze heures, dit-il. Q\ié[ est le premier train qui peut nous ramener à Paris?
— Damel... répondit le cocher, il y a bien celui de midi dix minutes, mais nous ne pouvons pas arriver...
— Et si nous le manquons, à quelle heure part le train suivant?
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•^ A cinq heures cinquante-sept minutes, pas avant.
— Eh bien! fil Je baron, il y a vingt francs pour toi, si nous sommes à midi à la station de Monnerville.
René ne disait mot. Il était ému et quelque peu étonné des sentiments nouveaux qu*il éprouvait. La haine farouche qu'il croyait avoir pour le marquis éiait tombée.
Il essayait en vain de se rai«iir, il était pénétré d'une immense pitié pour ce reclus volontaire, que vingi-irois armées n'avaient pu di^lraiie de sa douleur, auprès duquel les revoluiions avaient passe sans troubler le silence de son tombeau.
Et, pendant (lu'il songeait à cette réc usion ascétique, qui eût été de rhén/Huie, si le point de dépirt en avait été juste, le tilbury roulait, cahoté sur la rouie poudreubC, au gilop invraisemblable de Tanimal qui l'emportait.
Le picotin d*avoine pro luisait son effet sur la pauvre bête. Il lui rappelait qu'elle avait été jeune, et, le fouet de son maître aidant, elle retrouvait ses jambes d'autrefois. C'était un tableau de l'Apocalypse.
Le grand air fit du bien à René. 11 dissipa les pesanteurs qui lui montaient à la léte.
L*artj.>te jeta les yeux sur son compagnon de rou'e. Il le vil, l'œil enflammé, suivre avec impatieiice l'allure fantastique du cheval qui les conduisait. La préoccupation du baron le fit songer à Gabriele.
Roné se souvint alors d** la tendresse exceptionnelle avec laq'it^lle le roi Misère aimait sa fille, des précautions qu'il avait déployées pour cacher son existence, du mystère qu'il faisait autour d'elle, et enfin de la coiifusion qu'il avait laissé percer la veille, en apprenant que le baron se rendait chez M. de Lostaijges, pour lui reclamer l'enfant qu'on lui avait enlevée.
Pourquoi auraît-il pris si soigneusement à tâche de dérober aux yeux de tous cette jeune fille? pourquoi se serait-il troublé, si cette jeune fille avait été la sienne?
N'avait-il pas avoué que le marquis lui avait écrit six ans après sa disparition? Ne s'étail-il pns refusée faire connaître l'objet de cette correspondance inusitée, sous prétexte que ce secret ne lui appartenait pas?
Or, on savait maintenant à quel sujet le marquis avait
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écrit. La date a laquelle avait été remise à Jacques- Lacour la fille du haron de la Vigerie était précisément la même que le roi Misère avait impri/demment fixée.
René en vint donc à supposer que, sa propre fille étant morte, Jacques avait adopté comme sienne Tenfant que le liasard lui avait donnée, et que, s'il s'opposait énergiquernent à ce que G ibrielle épousât celui qu'elle aimait, c'était pour ne pas confesser l'embarras qu'il ressentait de lui donner le nom qui lui appartenait.
Ainsi, GabrielU' se trouvait momentanément dans la situa* tien exacte dont lui, René, \enaitde sortir I
Elle n'avait ni père ni mère. Elle n'était qu'un enfant d'adoption. Et el e l'ignorait!
Quels motifs avaient gui*ié le roi Misère? Pourquoi avait-îl caché à la jeune fille son origine véritable? Comment! cet homme qui avait eu tous les désintéressements, toutes les probités, tous les dévouements, dont la vie n'avait été qu'un long et sublime sacrifice, aurait commis cette lâcheté! Dans quel but? Aimnit-il donc... .d'amour celle que la destinée avait jetée d;<ns ses bras? ..
René se refu ait de croire à de telles énormités. De nouveau le doute l'avait envahi.
Il ne s'apercevait pas que, désireux de gagner les vingt francs qu'on lui avait promis, le cucher frappait à tour de bras le pauvre cheval épuisé, et que le tilbury entrait dans la cour de la station, au moment oi'i midi venait de sonner.
— Allonsl cria le baron en secouant le jeune peintre pour Tarracher à sa rêverie.
Un quart d'heure après, ils se dirigeaient vers Paris. Dans le vagon, cù ils étaient seuls, René crut à tout hasard devoir communiquer à M. de la Vigerie les soupçons qu'il avait conçus. On s'imagine avec quelle facilité celui-ci les accueillit.
— Voilà donc pourquoi je l'aimais tant! s'écria-t-il.
Et sur-le-champ, en descendant de chemin de fer, il voulait courir chez le roi Misère, l'accuser, lui reprendre Gabrielle. René le retint.
— Non pas, dit-il froidement. Si Gabrielle est votre fille, et si Jacques a si obstinément évité de le laisser voir, vous
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comprenez qu'il ne suffira pas d'aller la lui réclamer pour qu'il vous la rende. Il faudra lui prouver qu'elle n'est pas à lui, que vous le savez, et lui mettre au besoin la preuve âous les yeux.
— C'est juste, mais comment faire? demanda le baron.
— C'est bien simple. A l'époque où Jeanne vous a été ravie, la femme de Jacques venait d'accoucher d'une fille. La déclaration a dû en être faite à la mairie, et puisqu'il demeurait rue Neuve-des-vPetils-Champs, il n'est pas difficile de retrouver l'acte de naissance.
Le baron se fit conduire à la mairie de l'arrondissement.
L'employé à qui on l'adressa était un petit vieux, sec et ratatiné, coiffé d'un bonnet de filoselle noire, et sur le nez duquel miroitaient de massives lunettes d'argent. C'était évidemment un homme méthodique et calme, car la précipitation avec laquelle M. de la VigeHe lui demanda les renseignements dont il avait besoin et lui fournit les dates nécessaires lui fit faire une grimace significative.
Il voulait en prendre note sur un papier, et priait le baron de repasser le lendemain ; mais celui-ci insista pour qu'il fît à l'instant cette recherche, et lui insinua que son temps ne serait pas perdu.
L'employé daigna se lever avec une lenteur désespérante, prit' le registre portant la date qu'on lui indiquait, et se mit à le feuilleter gravement.
— Nous disons Gabrielle Lacour... ruminait-il. Ce n'est pas ça... pas ça... Ah! « Gabrielle-Marie^Lacour, fille née en légitime m riage de Jacques Lacour, rentier, et de Marguerite Vallet... » Est-cebien cela?
— Parfaitement, dit le baron, je vous remercie.
— Désirez vous un extrait de l'acte de naissance?
— Pas encore. Je vous serais obligé de consulter maintenant le registre des décès de la même année et, au besoin, des suivantes, afin de m'assurer si celte enfant existe ou non.
— Mais, Monsieur, une recherche pareille exige au moins trois ou quatre jours! objecta l'employé ahuri.
— Non pas avec votre intelligence, répliqua le baron avec un sérieux imperturbable.