‹ Le roi misèreChapitre 94 sur 98 · COMMENT LE PLUS HONNÉTB^HOMME PEUT · texte numérisé non relu

COMMENT LE PLUS HONNÉTB^HOMME PEUT

— Qui sait?... continua Gabrielle. Ces objets lui étaient peut-être destinés. Si j*étais restée ici un jour de plus, je les lui aurais montrés.

— Quelle folie 1 se récria le roi Misère. Allolis ! ajouta-t-il, ne perdons pas de temps à de tels enfantillages. Va chercher ce qui t'est btrictement nécessaire et panons.

Dix minutes après, la jeune fille revint. Elle termina ses préparatifs avec une activité fiévreuse.

— Maintenant, dit-elle, qui portera ce gros paquet?

— Moi, répondit Jacques, mais auparavant, je vais chercher une voiture.

A ces mots, il descendit.

Une minute après , on frappa discrètement à la porte. Gabrielle alla ouvrir. C'était Polyte.

— Ah! pardon, mam'zelle, fit-il, je croyais que m^sieu Jacques était chez lui.

— Que lui vouliez-vous?

— Je v'nais lui demander si m'sieu René était sorti, car y n'y a personne à l'atelier.

— En effet, il est sorti, mais puisque vous voilà, vous allez me rendre un service...

— Tout c*que vous voudrez, mam'zelle.

— D abord, vous allez descendre ce paquet...

— Tiens! vous déménagez donc aussi? fit Polyte.

— Mais non, balbutia Gabrielle, puisque nos meubles restent là, dans notre appartement. ^^

— C'est juste. Suis-je béte! Est-ce tout, mam'zelle?

— Non. Vous remettrez cette lettre à M. René quand il rentrera. Vite, prenez-la, voici mon père...

Polyte enfouit la lettre dans sa poche, chargea le paquet sur son dos, et le porta jusqi^'à la voiture.

Jacques et Gabrielle y montèrent , pendant que Polyte aidait au cocher à placer le paquet sur l'impériale, et grimpait sur le marche-pied.

— Cent sous pour toi et un litre, glissa-t-il à l'oreille du cocher, si tu reviens m'dire ousque tu les a menés.

— Ça va, répondit l'automédon à voix basse.

Polyte se retira de quelques pas en arrière, salua, et regarda le fiacre disparaître au coin de la rue. 11 demeura bien

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en évidence, sur le seuil de la porte, afin de mieux prouver qu'il ne suivait pas la voiture. Mais il ne la quittait que d'un œil.

11 vit le vieux naodèle soulever le coussinet intérieur qui masque la petite lucarne de derrière, comme pour s'assurer que personne ne Tépiait.

Polyte se garda bien de faire un mouvement. Il voulait inspirer confiance au vieillard. 11 y réussit.

Le rusé compère ne s'expliquait pas pourquoi Jacques et Gabrielle profitaient, pour s'en aller, du moment où René n'était pas là. Ce paquet qu'ils emportaient, cette lettre que la jeune fille lui avait remise, lui donnèrent fort à penser.

D'abord il avait eu l'idée de les suivre, mais en plein jour c'était difficile. 11 trouva plus sûr et plus simple de recourir au moyen qu'il avait employé.

— Si ces gens-là n'font pas d'cascades, murmurait-il en se promenant de long en large sur le trottoir, y a pas d'mal à savoir ous qu'ils vont. S'ils en font, y en a encore moins, car alors m'sieu Héné n'sera pas fâché d'savoir ous qu'ils sont.

Bien lui en prit. Jacques avait jeté au cocher la première adresse venue. Quand il eut acquis la certitude qu'il n'était pas suivi , il donna l'ordre de se diriger vers Tavemie de Neuilly, qui regorge, on le sait, de chambres et d'appartements meublés.

Arrivé au numéro 92, il fit arrêter la voiture, entra dafis la maison, loua au second étage deux chambres, dont il paya d'avance la première quinzaine , vint chercher Gabrielle et congédia la voiture.

Le garçon d'hôtel était venu prendre le paquet.

Le cocher s'éloigna en sifflottant. Une heure après son départ, il retrouvait Polyte à son poste. Celui-ci liquida surle-champ chez le marchand de vin la dette qu'il avait contractée, puis revint attendre l'artiste.

Pendant le trajet, il raconta à René ce qu'il avait fait. Le baron fouilla dans sa poche, en tira quelques louis au hasard et les lui glissa dans la main.

— Décidément, murmurait Polyte, c'est par trop facile d'être honnête* Est-ce que ça march' toujours comm* ça?

COMMENT LE VLVfi HONHÉTB HOMME PEUT... 3&Ï

Au même instant, le coupé s'arrêta.

-— Attends-nous là , dit Réaé à Polyte. J'ai idée que tu auras un paquet à remporter.

Il offrit le bras à sa mère et se toiurnâ vers le baron.

— Songez que vous m'avez promis d'être Calme, lui recommanda-t-il.

Ils montèrent à l'étage qu'on leur indiqua et frappèrent. Ce fut Jacques qui se présenta.

Il est impossible de décrire la stupéfaction qu'il tnanifestâ en les reconnaissant. Il pâlit, rougit, chancela, bredouilla. Mais, devinant aussitôt quel motif les amenait, et comme Gabrielle accourait, non moins étonnée, il se remit promptement.

— Laisse-noufi, mon enfant, lui dit-il avec douceur.

— Au contraire, répliqua le baron, je supplie mademoiselle de rester. Elle est plus intéressée que tout autre à entendre ce que j'ai à dire.

Jacques se soumit. Il était accablé, anéanti.

— Répondez-moi avec franchise, débuta le baron, et l'explication que je suis venu chercher se passera comme je le désire, amicalement.

Le vieillard eut une lueur d'espoir* Peut-être le baron n'avait'il pas trouvé le marquis , peut-être ne savait-il rien encore. Il releva la tête.

— Vous avez eu une fille, n'est-ce pas? reprit le gentilhomme.

— Oui, monsieur.

— Elle se ifemmait Gabrielle-Marie Lacour.

— C'est exjct, monsieur.

— Qu'est devenue cette enfant?

Pendant une seconde, le roi Misère hésita.

— Vous le savez bien. Elle est là qui nous écoute , dit-il enfin.

— Ainsi, vous soutenez que cette jeune personne est votre propre fille?

— Sans doute, répondit-il hardiment cette fois.

— Vous mentez, Jacques ! fit sévèrement le baron.

— Monsieur!... fit le vieillard d'un ton menaçant.

— Vous mentez, vous dis-je. Votre déloyauté me dispen-

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serait de toute indulgence envers vous, si je pouvais oublier les soins dont vous avez entouré l'enfance de Jeanne, de ma fille...

— Quoi ! s'f^cria le vieux modèle hors de lui, vous prétendez que Gabrielle n'est pas ma...

— Je vois qu'il faut vous en donner la preuve, l'interrompit M. de la Vigerie, en tirani de sa poche les deux extraits qu'il avait apportés. Voici l'acte de naissance de Gabrielle- Mnrie Lacour, votre fiile, et voici, deux mois plus lard, l'acte de son décès

En présence dft ces preuves irréfutables, Jacques perdit contenance et se voila le visâge de ses deux mains.

— Jeanne, ma fille, vous a été remise par le maïquis, continua le gentilhomme. C*est elle qui nous entend et qui nous nous juge Le nierez-vous encore?

Le vieillard courba la tête et ne répondit pas.

Q(jant à Gabrielle, elle n'en pouvait croire ses oreilles. Elle regardait alternativement le baron et Jacques. Lorsqu'elle vil le roi Misère succomber sous le poids de léclatante vérité, elle se souvint de ces menusobjets qui, pour la première fois de sa vie, avaient, le matin même, attiré ses regards. Elle courut les chercher et les tendit brusquement au baron.

— Reconnaissez vous ces chiffons? demanda-t-elle. Ces initiales sont-elles les vôtres?

— Oui, répondit M. de la Vigerie, en lui ouvrant ses bras. C'est le linge que tu portais le jour où l'on t'a ravie à ma tendresse...

— J*en étais sûre! fit Gabrielle. Ce matin en les voyant, j'étais bien inspirée q'jand je prononçais votre nom.

— Chère Jeanne! balbutia le baron, dont le bonheur étranglait la voix.

Elle se jeta dans ses bras, radieuse, ivre de joie.

— Ah ! comme je t'ai pleurée, disait l'heureux père, les yeux gonflés de douces larmes. Et dire que si longtemps je suis venu dans la maison que tu habitais, sans te voir, sans te connaître, sans deviner que tu étais près de moi!...

— Pauvre père ! soupirait Jeanne en couvrant de baisers les yeux humides du vieux gentilhomme.

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La marquise se leva, se dirigea vers le roi Misère, et du doigt, lui toucha Tépaule.

— C'est mal, ce que vous avez fait là, Jacques, lui dit-elle d'une voix grave. Vous ignoriez hier que Jeanne était la fille du baron, mais aujourd'hui vous le saviez. Et vous avez eu rhcrrible égoïsme de fuir avec elle, en le lui laissant ignorer! Vous la priviez volontairement de tous les bonheurs qui l'attendaient ! Savez-vous ce dont vous étiez coupable, Jacques ? Vous voliez à cet enfant, son nom, sa fortune, et vous Tassassiniez sûrement.

— Moi! cria le vieillard en se redressant.

— Oui, vous, poursuivit la marquise; car vous saviez aussi qu'elle aimait René, qu'elle en était aimée, et le docteur vous avait dit qu'elle en mourrait.

— Mon Dieu! gémit le roi Misère en se tordant les mains de désespoir et en tombant à deux genoux, est-il bien possible que j'aie fait cela! Oui, c'est vrai, je le savais, on m'avait prévenu... Mais alors, comment?... Ah! si vous sentiez comme je l'aimais! s'écria-t-il avec un éclat de voix déchirant.

Il gardait son humble posture. Deux ruisseaux do larmes coulaient sur ses joups ridées et perlaient sur sa barbe grise.

— J'étais seul au monde, disait-il. J'avais per<1u ma femme, ma fille, j'avais essuyé toutes les douleurs, il ne me restait que ce petit être! J'avais fini par croire qu'il était à moi. Pourquoi me Tavoir donné, puisque l'on vient me le reprendre? Qui donc a eu soin d'elle? Qui donc a guidé ses premiers pas, a passé près d'elle de longues nuits d'in^omllies ? Qui l'a di.'^putée à la maladie, à la mort? Qui lui a donné son travail, ses sueurs, "son pain, son sang, sa vie?

J'ai vole! moi! reprit-il avec égarement. Mais c'est vous qui me volf z son respect, son amour ! A qui doit-elle le nom qu'elle a porté jusqu'ici, l'éducation qu'elle a reçue, le talent qu'elle possède?

Est ce à vous? Je vous le demande? Avez-vous souffert de la faim? Avez-vous disputé au crochet du chiffmnier la nourriture de voire corps? Avez-vous servi de jquet, d'histrion, pendant quinze ans, pour la faire heureuse, honnête, honorée? Alltz! soyez sans pitié. Prenez«ia-moi. A votre

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tour, soyez voleur, soyez assassin, car moi aussi j*en mourrai. Mais que vous impofte ! Qu'il meure ce misérable qui ne sait qu'aimer ! A quoi est^il bon maintenant? Crève donc, chien ! crève!

Gabrielle, effrayée, s'approcha de lui. Elle crut qu'il devenait fou. Il sanglotait et se frappait la poitrine avec violence ; ses yeux hagards s'étaient taris, sa J}ouche livide écumait.

— Père Jacques ! dit-elle d'un ton suppliant.

— Laisse-moi, fit-il en la repoussant. Je ne te connais plus. Tu n'es pae ma fille, ma Gabrielle... Elle est morte, celle-là, je vais la rejoindre... Toi, lu m'as renié. Va-t-en... Va-t-en...

A ces mots, épuisé par la terrible secousse qu'il venait de recevoir, il s'affaissa inanimé sur le parquet qui rendit un bruit sourd.

— Mort! s'écria Gabrielle affolée. Il est mort! Jacques! Père Jacques 1 pleurait-elle. Répondez moi 1

Insensible à celle voix, les yeux fermés, les lèvres enlr'ouvertes, le vieillard gisait sur le parquet; un râle inquiétant s'échappait de sa poitrine.

La marquise, René, et le baron lui-même, s'empressèrent autour de lui.

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