‹ Le roi RamireChapitre 5 sur 7 · MADRID · texte numérisé non relu

MADRID

240 LE ROI RAMIHE

L'œil de Jacques fureta au commencement, au milieu, à la fin du Romancero gênerai.

« Ce n'est pas ça ! ce n'est pas ça ! » répétait-il.

Et il se remit à fouiller.

Sauf le respectable M. Turlot, qui, de temps à autre, par une façon unique de tousser, de remuer la jambe, de rouler les yeux , donnait des marques d'impatience , — songez donc , cinq heures sonnaient de l'autre côté de la rivière, au clocher des Barnabites, et le whist n'était pas encore commencé ! — sauf le respectable M. Turlot, chacun attendait tranquillement.

— Vous ne pensez peut-être pas, mademoiselle, dit le forcené joueur, s'adressant à mademoiselle de Gastillet, que c'est jeudi aujourd'hui?

— Jeudi?... demanda la vieille fille, en train pour l'instant de se répéter à elle-même la romance du jeune "Ramire, son ancêtre, le glorieux successeur de don Sanche-le-Grand :

» En Castilla y en Navarra, » Don Sancho May or regnaba... »

— Vous savez bien que, le jeudi , la Bénédiction du saint-sacrement me réclame à la cathé-

drale un peu avant sept heures, et, si nous devons faire notre partie de chaque jour...»

Il montrait d'un geste navré les cartes que Méric venait de déposer sur la table à jeu.

« M'y voici ! » s'écria Jacques, frappant sur le livre de sa tante un coup qui en fit sortir un nuage de poussière et de farine mêlées.

Il alla au protonotaire

« Monseigneur, lui dit-il, je vous demande , à vous plus versé que moi dans les pures lettres espagnoles, de vouloir bien nous traduire, non pas les trois romances du roi Ramire II, la première romance seulement.

•*- Mais, mon enfant, il n'existe aucun lien de parenté entre notre famille et le roi Ramire II, se hâta de protester mademoiselle de Gastillet.

— Vous ne m'apprenez rien, ma tante. Je sais comme vous que Ramire II fut simplement roi de Léon , tandis que notre aïeul Ramire I er régna tout ensemble et sur la Castille et sur l'Àragon.

— Dans quel dessein, mon cher Jacques?...

s'informa monseigneur Rodriguez, ne s'empressant pas de prendre le bloc enfariné, par peur de

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salir ses beaux gants violets, qu'il s'était repassés au^ mains, le déjeuner fini.

— Comment I Monseigneur, c'est vous qui demandez à votre élève si ses actions tendent à quelque chose de précis , de déterminé ! Lui

auriez-vous appris par hasard à agir comme un insensé, qui ne sait ni ce qu'il veut ni où il va?rf

Sans respect pour ses gants violets, pour le liséré violet de sa soutane , que le Romancero pouvait blanchir en s'y appuyant, le théatin, délicieusement chatouillé, saisit le livre, et, faisant de nombreuses pauses pour trouver l'expression française, ânonnant, soufflant, suant, traduisit en ces termes les commencements de la romance de Ramire II, roi de Léon.

« De grandes disputes se sont élevées entre » Navarrais et Aragonais, parce que le Roi » manque et que beaucoup de gentilshommes » prétendent au trône. Les peuples aiment la » loyauté; ils refusent leur consentement aux » compétiteurs , car ils ne veulent pour régner » sur eux que celui qui sera réconnu de sang » royal... »

— Écoutez maintenant , écoutez ! interrompit Jacques.

« Or, continua le protonotaire , le roi don Al- » phonse, qui venait de mourir, laissait un frère, » don Ramire, qui était moine de très pieuse et » sainte vie. On le tira du monastère, encore que » cela ne lui plût aucunement , on le conduisit à » Huesca, et on le choisit pour Roi... »

— Est-ce crâne, ça! » s'écria Jacques, s'emparant du Romancero gênerai d'un tour de main et le restituant à sa tante.

Ce mot d'argot, que l'archiprêtre de Sainfr- Irénée et l'aumônier des carmélites comprenaient à peu près, mais dont ils ne s'expliquaient guère l'emploi, portait au comble l'ahurissement de monseigneur Rodriguez, du marquis Alvar, de mesdemoiselles de Gastillet et d'Alpujaras, qui n'en démêlaient pas du tout la signification.

« Qu'entendez- vous parla, monsieur le comte ? demanda le vieux soldat de Bilbao.

— J'entends par là , monsieur le marquis, que la conduite des princes , dans le passé , particulièrement la conduite des princes espagnols , fut digne de tous les éloges.

— Mais il me semble que la conduite du Roi , dans le présent...

— Assurément on ne saurait parler de Sa Majesté qu'avec une admiration respectueuse.

Malgré tout, monsieur le marquis, je ne saurais confondre la misère de nos temps actuels avec la splendeur des temps anciens. Tandis que ces derniers, à travers de longs siècles, sont visiblement frappés à Pempreinte de la main de Dieu , les autres portent inscrite à leur face la griffe de Satan. Puisque nous sommes entre nous , et qu'un jardin , un parc , une rivière nous séparent de la vaine agitation des hommes , j'aurai l'audace de pousser ce cri de détresse : — « Dieu n'occupe plus les Rois! »

— Mon enfant ! mon enfant ! vous vous égarez..., dit monseigneur Rodriguez. Vous oubliez que le chef de la Maison de Bourbon est d'une piété angélique, et que notre Roi...

— Non ! non I mille fois non I » s'écria-t-il avec force.

Et , renversant sa tête spirituelle et fine par un mouvement qui ne laissa voir à son entourage

émerveillé que les deux pointes frémissantes de sa barbe fourchue :

« Si ces princes, en effet , sont aussi angéliquement pieux qu'on le prétend , pourquoi, au lieu de courir les hôtelleries à travers le monde, quand l'injuste violence des peuples leur a arraché la couronne du front , ne se sont-ils pas réfugiés dans les cloîtres? Le devoir leur commandait, en attendant d'être mis à même de récupérer leur royaume, de se jeter dans les bras de Dieu, et tous se sont jetés dans les bras... d'une femme,

— Monsieur le comte ! gronda ce dogue de la monarchie qui avait nom Alvar d'Alpujaras.

— Enfin le roi d'Espagne , le roi de France, le roi des Deux-Siciles , sont-ils mariés, oui ou non?

— Ils sont tout ce qu'il y a de plus marié !

répondit l'abbé Pigeonneau, qu'on n'interrogeait pas.

— Ah I s'écria Jacques avec désespoir, ce n'est pas aussi humainement, aussi charnellement, qu'on agissait aux époques primitives de la monarchie espagnole , de la monarchie française , des autres monachies. Lisez le Romancero

gênerai , et , sans rappeler le roi Ramire, moine à l'abbaye de Saint -Pons- de -Thomières, en France, dans le département de l'Hérault, vous y découvrirez vingt Rois qui se firent raser la tête comme lui; lisez Y Histoire ecclésiastique de Grégoire de Tours, et vous verrez la foule de princes qui remplirent les monastères en ces temps privilégiés. Pour mon compte personnel, si la nouvelle expédition que nous préparons, Dionis Perez et moi , avec tant de soin, de persévérance, j'oserai ajouter de courage, vient à échouer comme tant d'autres, je saurai ce qu'il me reste à faire.

— Et que feras - tu , mon Jacques ? s'écria mademoiselle de Castillet, alarmée.

— Le roi de Castille et d'Aragon , dépouillé de toute attache humaine , montrera au roi d'Espagne, au roi de France, au roi des Deux-Siciles, aux autres rois exilés s'il en reste, la voie où ils devaient marcher, avant de s'engager dans les liens où ils se trouvent si pitoyablement retenus.

— Alors, monsieur Jacques , vous renoncerez au monde?... balbutia mademoiselle d'Alpujaras, blanche à faire peur.

— J'y renoncerai , mademoiselle.

— Et tu entreras en religion ? interrogea mademoiselle Hombeline.

— J'y entrerai.

— Où? demanda Monseigneur.

— Dans ma patrie, à Vitoria.

— Chez les théatins ?

— Oui, Monseigneur, chez les théatins.

— Vous savez, Monseigneur, intervint l'abbé Pigeonneau , prenant sa large part dans la douleur muette d'Isabelle d'Alpujaras, vous savez que tout ce qu'il plaît à votre élève de nous débiter à propos du mariage est pure plaisanterie de sa part. Il s'amuse.

— Monsieur Pigeonneau ! » hurla le roi Ramire, le poing levé sur l'aumônier des carmélites.

Une bataille ! Cela regardait le marquis Alvar d'Alpujaras y Huesca y Salvador. Il accourut et sépara les ennemis avant qu'ils pussent en venir aux mains.

Un homme qui n'était pas à son aise dans cette bagarre, c'était le respectable M. Turlot. Ma foi ! s'il eût prévu qu'un tel spectacle lui était réservé à l'hôtel Castillet, il se serait gardé de quitter le grand séminaire, d'où il s'était sauvé uniquement pour ne pas manquer son whist. Son whist, son whist aussi régulier pour lui que la lecture du bréviaire, son whist hygiénique, — avec de déplorables dispositions à l'obésité, que serait-il devenu si son whist ne l'eût obligé, chaque après-midi, à marcher du presbytère de l'archiprêtré jusqu'à l'hôtel Castillet, et de l'hôtel Castillet jusqu'au presbytère de l'archiprêtré, — son whist, il ne le jouerait pas aujourd'hui. Les cartes, pourtant , étaient là sur le tapis vert de la table , rangées en deux paquets , et les vieilles marques d'écaillé

aussi étaieat là, et les fiches d'ivoire également, en de minuscules corbeilles d'osier peint. Ah! s'il avait osé allonger le brasl Parfois, dans un éblouissement, il lui semblait qu'il tournait le roi , que le marquis d'Alpujaras, aussi bon joueur que lui , tournait la dame, et, associés dans la lutte, ils battaient leurs adversaires, ils avaient partie gagnée.

« Si Jacques de La Ferrade, qui, semble-t-il, n'a plus son bon sens, veut se faire théatin, qu'il parte donc pour Vitoria tout de suite et nous laisse en paix ! » pensait I'arcbiprêtre de Saint- Irénée, excédé de lenteurs qu'à la fin il n'était pas loin de considérer comme un manque d'égards à sa personne, à sa dignité.

Il est certain que, pour l'instant, on ne paraissait pas songer à la partie habituelle, se soucier du whist quotidien. Tandis que le jeune comte, toujours verbeux, gesticulant, continuait à se chamailler à la cantonnade avec l'abbé Prosper Pigeonneau, M. d'Alpujaras et sa fille arpentaient le pourtour du bassin d'eau verdàtre , sous les saules pleureurs un peu dépouillés , et l'on entendait la voix du .marquis se fâcher par inter-

valles sourdement. Quant à monseigneur Antonio Rodriguez et à mademoiselle de Castillet, assis l'un près de l'autre, silencieux, l'air ratvi, ils contemplaient Jacques de La Ferrade, et, noyés dans une sorte d'extase, ne savaient détacher leurs yeux de lui.

« Oui, mademoiselle, marmotta tout à coup le protonotaire apostolique, notre enfant, car Jacques m'appartient aussi un peu , notre enfant a dit vrai. Le cloître, où Dieu réside, est le plus sûr chemin du trône. N'est-ce pas le Tout-Puissant lui-même qui a prononcé ces paroles : — « C'est par moi que les rois régnent , per me régnant reges% »

— Évidemment , tout le monde ici a perdu la tête », se disait le respectable M. Turlot.

Et, désespérant tout à fait de son whist, il allait tenter un effort pour se mettre debout d'abord , puis se retirer bredi-breda , quand le marquis Alvar, que sa fille venait de quitter en s'échappant vers le parc, surgit de toute sa taille à côté de la table de jeu. Le gros archiprêtre, suant l'inquiétude, voulut prendre l'apparition soudaine de M. d'Alpujaras pour un appel, et,

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roulant jusqu'à lui, s'empara des cartes avidement. Quel tressaillement éprouva partout, à travers sa graisse, le respectable M. Turlot !

« Eh bien ! commençons-nous ? » demanda-t-il d'un ton dégagé.

Mais le vieux soldat de Zumalacarreguy, l'esprit à d'autres idées sans doute, ne répondit pas à ces avances ; ne faisant nul cas de l'archiprêtre, il lui tourna le dos et alla s'asseoir familièrement entre mademoiselle Hombeline et monseigneur Rodriguez. Le malheureux curé de la cathédrale demeura là tout seul, les cartes aux doigts, dévorant l'affront ; puis il alla droit à la maîtresse de la maison, et, avec un salut écourté :

« Mademoiselle, gémit-il douloureusement, je vous prie d'agréer mes salutations très...

— Eh quoi ! monsieur l'archiprêtre, vous nous quittez déjà ? lui dit mademoiselle de Gastillet au comble de la surprise.

— Certains devoirs vont me réclamer bientôt à Saint-Irénée...

— Il est à peine cinq heures, et la Bénèdic* lion n'a lieu qu'à sept*

— Je regrette, mademoiselle..,, insista- t-il fl'un ton pincé.

— Mais alors, monsieur l'archiprêtre, si vous partez, laissez-nous au moins les cartes, lui cria Jacques, qui venait de se rapprocher avec l'abbé Pigeonneau.

— Les cartes?... »

Jacques les lui retira des mains, où elles étaient demeurées collées.

« Tiens ! bredouilla-t-il, je ne savais pas..., je ne m'étais pas aperçu...

— Combien de fois, aux termes des Livres Saints, le juste pèche-t-il par jour? lui demanda le jeune homme.

— Sept fois, mon ami, répondit humblement le respectable M. Turlot.

— Eh bien! tant que durera la journée, il vous reste encore six coups... »

Mais mademoiselle Hombeline avait disposé en hâte quatre sièges autour de la table d'acajou , et, s'adressant à son neveu :

« Est-ce que tu joues, toi ?

— Du fleuret quelquefois contre les fâcheux... Si M. Tarchiprêlre veut tomber en garde.,. »

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La table de whist se préparait, et le respectable M. Turlot n'était pas en humeur de se cabrer ; il sourit agréablement au roi Ramire, prit une chaise et s'installa.

« Monsieur Pigeonneau, dit mademoiselle Hombeline, il est tard, et la partie presse. Veuillez me remplacer un instant au whist. Je cours écrire un mot à MM. Poitrasson, et je reviens. »

Jacques, qu'on n'avait pas invité à s'asseoira la table de jeu, eut peur qu'on ne songeât à lui, et, s'esquivant , redescendit la grande allée vers la rivière. Aussi bien il éprouvait une chaleur intolérable par tout le corps , et, quelques minutes passées au bord de l'Arbouse, dont il entendait le bruit, dont il apercevait les miroitements clairs à travers les souples branchettes des saules, lui seraient un rafraîchissement. Il s'éloigna donc, enlevé par l'effroi qu'on pouvait le rappeler et le river au whist en l'honneur de M. Turlot, comme on l'avait rivé au déjeuner en l'honneur de monseigneur Rodriguez... Quel déjeuner! quel terrible déjeuner !

A propos de cet interminable repas, des réflexions affluaient à son cerveau :

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« Avait-il débité assez de sottises ! C'est égal, s'il eût deviné qu'il serait amené à faire ce fracas ridicule à l'hôtel Castillet, il se serait gardé d'y paraître. Ces gens-là, d'intelligence trop lourde, trop endormie, trop obtuse, l'avaient obligé à des « charges » grossières qu'il ne se pardonnerait jamais à lui-même, qu'il ne leur pardonnerait jamais à eux. Dans cette lutte avec des partenaires incapables d'entrer dans le ton de son amusement, dans l'élan de son rire, par conséquent de lui donner la réplique convenable, il avait dû constamment forcer la note, et il se trouvait en définitive que, par des folies lancées à toute volée, il venait de se fermer la maison de sa tante, le nid toujours ouvert où, plus d'une fois, il lui avait été si doux de s'abriter* »

Jacques, qui croyait avoir marché beaucoup, mais qui, alourdi par le poids de ses pensées* avait fait cinquante pas à peine, demeura fixe. Le babil de l'Arbouse devenait plus distinct, et le voisinage de l'eau envoyait à travers l'allée des bouffées d'une délicieuse fraîcheur. Les perspectives avaient beau se déployer plus vastes et plus riantes de toutes parts, Jacques ne prêtait

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aucune attention au paysage. Tournant le dos à la rivière, il demeurait là debout, ses deux grands yeux ouverts -attachés à la façade noirâtre de l'hôtel Castillet, dont de larges morceaux, les toitures tout entières, lui apparaissaient à travers le balancement des peupliers. Par un trou vert, il démêla une haute fenêtre. L'imposte légèrement renflé de cette ouverture avait pour clé de voûte une grosse tête de lion vermiculée, moussue. Il reconnut la fenêtre maîtresse de la chambre bleue, et, un tremblement soudain lui coupant les jambes, il s'affaissa sur un banc.

« Ah ! ma mère ! ma pauvre sainte mère ! ... » murmura-t-il.

Il resta un long moment immobile, absorbé dans le cher souvenir du seul être qu'il eût réellement aimé.

« Ma mère ! balbutia-t-il vingt fois comme un enfant, ma mère ! . . . »

Ce mot si doux, en lui remplissant le cœur, dans la détresse où il se sentait étreint, lui procurait quelque apaisement, et ses lèvres ne cessaient de le répéter. Tout à coup , il releva son front penché, et vit, à quelque distance, la table

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du whist. Les quatre joueurs étaient groupés autour du tapis, tète nue, raides, silencieux, pétrifiés.

« Ce n'est pas ma mère, se dit-il, qui aurait supporté mes folies de tout à l'heure. Je me souviens de ses réprimandes, dans mon enfance, quand il m'arrivait d'en prendre trop à mon aise soit avec le révérend père Rodriguez, soit avec le bon M. Pigeonneau, soit avec ma chère tante de Gastillet. Pourtant, aucun des ridicules de ces braves gens ne lui échappait. Mais elle avait le cœur simple et grand, et les petitesses communes à tous ne la touchaient en aucune façon. Elle refusait d'y arrêter ses yeux, elle ne voulait pas les voir. Que de fois ne l'ai-je pas entendue répondre à sa sœur Hombeline, lui ressassant à perpétuité les hautes destinées de notre famille : — « Tant mieux , ma chérie, tant » mieux, si le roi Ramire a laissé une couronne à » mon fils !...» — Mon fils! mon fils ! De quelle voix elle prononçait ce mot unique ! Ce mot la remplissait tout entière, comblait sa vie jusqu'au bord. Quand, me regardant et me tenant les deux mains dans les siennes, elle avait dit : « Mon fils t » elle

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avait tout dit ici-bas, il ne lui restait plus rien à dire... Mon adorable mère avait une idée fixe : elle voulait faire de moi un homme. — « Tra- » vaille ! travaille ! me répétait-elle à tout propos, » il faut que tu sois un homme plus tard. » — Quelle lutte elle dut soutenir ici, pour m'arracher à des maîtres pitoyables, m'envoyer d'abord terminer mes études au lycée de Toulouse, puis, dans cette même ville, me faire faire mon droit ! Je serais parti pour Paris le jour où je partis pour Toulouse, si Paris n'était pas si loin de Lormières. Ma mère, souffrante déjà, avait peur qu'une trop grande distance ne lui permît pas de m'appelerà temps... »

Jacques, dans une sorte d'égarement d'esprit, en était arrivé à articuler les paroles où passaient ses plus amers souvenirs. Il s'interrompit , et, ramenant ses yeux de la grande fenêtre qui les retenait fascinés, les laissa errer à l'aventure. Devant lui, l'Arbouse, formant une anse environnée de hauts talus gazonnés, déployait la nappe de ses eaux calmes, où les branchages des arbres jetaient par brassées des rameaux d'ombre tremblants, minutieusement découpés; à sa gauche, le

parc, dont les masses se faisaient un instant plus claires sous les rayons obliques du soleil, allongeait ses sentiers minces, étroits, tortueux, embroussaillés, inextricables par endroits ; à sa ' droite, le jardin, tout le jardin, avec ses allées bordées de buis, larges, sablées, ratissées, étalait le luxe de sa végétation, ses pittoresques lignes d'arbousiers surtout, l'arbousier, cet arbuste unique , Chargé tout ensemble de fleurs blanches épanouies et de fruits mûrs ou mûrissants, rouges, roses, ambrés, tombant ici par grappes fines, suspendus là à des fils délicats, des fils d'or et de soie. Mais les regards de Jacques, d'une subite impulsion, allèrent au bassin d'eau verdâtre autour duquel, il y avait dix minutes à peine, se promenaient le marquis Alvar et sa fille.

« Qu'est donc devenue mademoiselle d'Alpujaras ? » se dit-il.

Sans qu'il en eût eu conscience, il s'était remis debout, et s'en allait vers la rivière, à grands pas.

Arrivé en face de l'Arbouse, Jacques, au lieu de poursuivre, à droite, le long du chemin de halage qui remonte la rivière jusqu'au pont et plus haut vers les monts Corbières, s'arrêta. Une douce paresse des jambes, du cœur, de la pensée le retenait là, fléchissant, indécis, délicieusement accablé. Pourquoi d'ailleurs pousserait-il plus avant? Voulait-il par hasard aller à Lormières, chez MM. Poitrasson et Fils, où Cussette déjà devait être rendue, un chèque de vingt-cinq mille francs à la main?

Il se laissa couler sur la berge feutrée d'une herbe épaisse, où éclataient, sous un rayon de soleil couchant , rasant le sol , toute espèce de fleurettes épanouies. Qu'on était bien en ce coin solitaire, dans l'ombre agrandie des peupliers,

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dessinant sur les eaux tranquilles comme de hauts clochers hérissés de gargouilles et de créneaux! Parfois, un rameau, deux rameaux, quantité de rameaux, en apparence détachés d'un tronc, simulaient à s'y méprendre, sur la surface de l'Arbouse, par-ci par-là vermillonnée à plaisir, des bandes d'oiseaux noirs, d'oiseaux de nuit, cherchant à lourds battements d'ailes des refuges dans les apurements clairs de ces tours fantastiques, en maints endroits démantelées.

Mais les regards de Jacques, un moment retenus aux jeux de la lumière et de l'ombre, si amusants, si gais, si poétiques au déclin du jour, franchirent brusquement la rivière, fort large aux environs de l'hôtel Castillet, et découvrirent Lormières, étalée en éventail au flanc d'une colline rocheuse, ses pieds étroits noyés au fil de l'eau, sa grosse tête enfouie dans les frondaisons épaisses d'une forêt de châtaigniers. Les deux ponts qui mettent en communication la haute et la basse ville, — le quartier des Couvents et le quartier des Papeteries , pour parler comme là-bas, — ouvraient en amont deux yeux allongés , où les reflets du courant, plus rapide, plus coupé sous

les arches, allumaient des éclairs fulgurants. Sur Tune et sur l'autre rive, au fur et à mesure que le soleil se rapprochait davantage de la crête incendiée des Corbières, derrière laquelle il disparaîtrait bientôt, une paix profonde, une paix auguste tombait. La journée de travail était achevée. Pas une roue ne tou rnait, pas un coup de marteau, clouant une caisse, ne résonnait au quartier des Papeteries ; au quartier des Couvents, pas une cloche ne tintait, ni à Saint-Irénée , ni aux Barnabites, ni à Saint -Frumence , ni aux Réparatrices, ni au Garmel. Une sérénité divine s'épandait partout dans les derniers feux du jour, baiser touchant, baiser triomphal donné par le ciel radieux à la terre, épuisée de labeurs et d'efforts, à la pauvre terre qui a besoin d'être caressée, d'être consolée, d'être aimée, pour retrouver la vaillance de recommencer le lendemain la lutte des sueurs éternelles, des sueurs dont est fait notre pain, desquelles dépend notre vie. Sur le pont le plus proche, longeant les lourds parapets à peine équarris en marbre rougeâtre des Pyrénées, une forme longue et noire apparut. C'était une femme. Cussette, sans doute, qui

revenait de la ville... Toujours cet argent 1... Jacques eut des picotements aux paupières ; puis il éprouva une telle chaleur sur toute la face, qu'il crut à un embrasement de son front, de ses lèvres, de ses joues. La honte le brûlait. N'osant plus regarder devant lui, — ses yeux, complices de ses préoccupations intimes, avaient volé vers les Allées Saint-Macaire, où demeuraient MM. Poitrasson et Fils, — il se couvrit le visage des deux mains.

Non, il ne penserait plus à ces vingt-cinq mille francs. S'étant presque avili pour les obtenir, sa punition serait de ne les point accepter quand on les lui offrirait, de ne les vouloir à aucun prix. Punition bien insignifiante, du reste; car, depuis un instant, depuis qu'il respirait la paix, le charme, la poésie de cette adorable vallée de Lormières, il ne savait par quel miracle l'argent qui, pour lui, avait représenté tant de joies bruyantes, de satisfactions tapageuses, de folles équipées, ne lui représentait rien désormais, ne lui était de rien absolument. Allait-il se faire ermite aux bords de l'Arbouse ? Ma foi !.. . Mais vivrait-il auprès de sa vieille tante, de Castillet y

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Castilla et des amis dont elle marchait ornée? Ma foi ! ... Peut-être aimait-il mademoiselle Isabelle d'Alpujaras, et était-ce à l'influence de cette jeune fille, laquelle en passant venait de le frôler de ses ailes d'ange, qu'était due sa brusque transformation?...

Jacques, à cette question, ne répondit pas:

« Ma foi!» comme aux autres. Il se contenta de délivrer son visage emprisonné dans ses dix doigts et de laisser errer ses regards de tous côtés, librement. Les arches des deux ponts s'obscurcissaient; cependant le mouvement de l'eau y était toujours très vif, et si, par intervalles, il charriait de grandes traînées d'ombres, pareilles à de gros rochers, à des pans de mur crevés de lézardes, par intervalles aussi, il promenait lentement, avec une complaisance majestueuse, d'énormes lambeaux lumineux, semblables à de longues pièces d'étoffes relevées de barrettes d'or éblouissantes, criblées de pierreries versées par tas.

Une chose remarquable} infiniment gracieuse, C'était que, au-dessus de ces écrins voyageurs, s'étirantj s'élargissant, se réduisant au jeu des

rayons lancés par l'astre dans un suprême effort, voltigeaient des hirondelles par milliers. Hirondelles de cheminée, hirondelles de fenêtre, martinets noirs, engoulevents, avec de petits cris, plongeaient leurs becs triangulaires parmi les diamants entassés, enlevant, qui une mouche bourdonnante, qui un insecte de rubis se grisant de lumière, qui une demoiselle verte décrivant ses dernières pirouettes avant la nuit. Spallanzani a eu raison d'affirmer qu'un martinet distingue une fourmi volante à cent vingt mètres de distance. Cet oiseau, presque sans pattes, tout ailes, s'élançait avec une violence sauvage, coupant droit, comme un trait aigu, les tourbillons des hirondelles d'une autre espèce , moins robustes d'envergure, et fondait sur sa proie d'un élan de rage inouïe. Jacques, diverti de ses souffrances intimes par ce spectacle de nature , s'amusait au delà de ce qu'on pourrait dire à cette lutte inégale entre hirondelles et moucherons , et, le cœur haletant, en suivait les moindres péripéties. Les insectes, effarés , de ci de là se soulevaient , formant une manière de pyramide flottante, que des battements d'ailes plus vites que le vent traversaient,

ruinaient, dispersaient pierre à pierre sur le payé mouvant de l'eau. Il fallait voir le carnage parmi ces innombrables légions d'éphémères, nées de ce matin, voletant à peine, s'essayant à la vie pour mourir ! Une fois, d'une trombe d'animalcules épaisse et noire comme de la fumée, rasant la rivière à fleur de peau, un joli petit papillon rose s'échappa. Pauvre joli papillon rose ! il tirait, tirait vers la rive à perdre haleine. Enfin, il lui fut permis de s'abattre entre deux mauves sauvages , et , frémissant de peur, il s'enterrait voluptueusement dans une corolle grasse de pollen , quand , saisi au corset par le bec féroce d'un martinet noir, il fut enlevé et avalé du même coup. Ohl ce martinet noir, quelles ailes indéfinies, quelle queue fourchue démesurée ! Sur le miroir éclatant de l'Arbouse , son ombre agrandie, qui allait dans tous les sens avec une rapidité d'éclair, donnait la mesure d'un énorme oiseau de proie.

— Misérable ! misérable 1 lui cria Jacques, le voyant revenir pour chercher quelque autre papillon dans les mauves épanouies à ses pieds, sur les pentes du talus.

Mais soudain le soleil, prêt à s'abîmer derrière les montagnes, éteignit ses feux sur la rivière et sous les ponts. Plus d'insectes et plus d'hirondelles. I/Arbouse, où tout devenait ombre, eut un aspect presque triste. L'or, la pourpre , l'argent, à profusion épandus d'un rivage à l'autre, firent place aux miroitements sourds du plomb fondu. Lormières s'estompait dans une vapeur légère que dominaient des clartés violentes : la rosace des Barnabites, les fenestrelles étroites de la tour de Saint-Irénée , le clocher roman de Saint-Frumence , allumés d'un dernier jet parti d'en haut.

Jacques, à ces aspects nouveaux de recueille* ment solennel, de magnifique silence gagnant la vallée de Lormières, fut pénétré d'une mélancolie inconnue. Ses sensations avaient quelque chose qui l'enivrait et l'attendrissait tout ensemble. Que signifiait un état qui , en lui procurant les intimes délices d'un bien-être moral complet, lui mettait pourtant des larmes dans les yeux? Ce n'était pas la première fois, voyons, qu'il lui arrivait de se trouver sur les bords de l'Arbouse au coucher du soleil. 11 chercha et ne découvrit

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rien autre chose dans les replis les plus secrets de lui-même qu'un désir très vif, un désir entêté comme une idée fixe, de rester ici , de ne plus s'en aller de chez sa tante , d'envoyer à tous les diables et Isabella Griffitt, et Méritons, et Paris, et Londres, et Florence, et toute la vie inutile que jusqu'alors il avait vécue. Il éprouvait l'impression très agréable d'un vent parti il ne savait d'où , — des monts Corbières sans doute ,

— qui le purifiait insensiblement. Que serait-ce, lorsqu'il aurait passé six mois, un an, à l'hôtel Castillet! Peut-être, cette retraite, qui s'offrait à lui, embellie de tant d'attraits, le ferait-elle nouveau ? Quelle joie si, changeant de voie, il devenait Yhomme que sa mère désirait qu'il fût I Puis, dans ce pays tranquille, au milieu de gens graves, dont quelques-uns ne manquaient pas précisément de valeur, — l'abbé Pigeonneau, par exemple,

— avec quelle ardeur il travaillerait ! C'est pour le coup qu'il achèverait son livre, le corrigerait, le recorrigerait ! Du reste , l'hiver passé à l'hôtel Castillet, si les amis de sa tante lui devenaient importuns, il prendrait la clé de La Châtaigneraie, une adorable maisonnette au-dessus de la ville,

dans une solitude boisée, enlèverait Méric ou Cussette, et irait s'établir à la campagne.

a Oh ! charmant I charmant ! se dit-il. A La Châtaigneraie, je me reposerai , car je suis las, bien las. Ma vie sotte m'excédait à la fia... Tant pis ! je lâche tout et me confine dans les bois, comme une bête blessée qui veut faire peau neuve et guérir de mille maux...

Que ma tante me pardonne! tout à l'heure, je prends ses vingt-cinq mille francs , je vole à Luchon, je jette les billets de MM. Poitrasson et Fils au nez d'Isabella, lui tire la plus superlifique des révérences, et rentre me blottir dans mon trou de Lormières par un vol droit de martinet. »

En même temps qu'il articulait ces mots, son œil fouillait à travers les espaces boisés qui enserrent le haut de la ville et se développent, vers le nord, jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon. Parmi les masses sombres des forêts encore touffues, un point vif éclata avec une force singulière. A cet endroit très élevé, les arbres semblaient avoir pris feu. C'étaient des flamboiements formidables et magnifiques. Jacques, effrayé, se dressa sur pieds, vivement. Il recula de

quelques pas pour mieux observer l'incendie.

« C'est à n'y pas croire, les fenêtres de La Châtaigneraie qui se mêlent de me faire peur I » dit-il.

Il détourna la tête et sauta à gauche dans le premier sentier venu.

Jacques s'en allait rapidement à travers le parc ; il avait l'air de fuir. Il est certain que la vue de La Châtaigneraie, qui l'avait charmé, lui était devenue tout à coup importune et qu'A ne voulait plus regarder de ce côté. — Le domaine de La Châtaigneraie, que sa tante devait lui donner avec cinq cent mille francs, s'il se décidait à épouser mademoiselle d'Alpujaras ! — Une fois dans sa vie il était affamé de paix, et il fallait, quand il avait découvert le coin unique où il oublierait un passé désormais plein de dégoûts, où il se referait neuf de toutes pièces pour un avenir nouveau, il fallait que ce coin de solitude, de rafraîchissement, de renaissance, lui fût inaccessible à jamais. Oui, à jamais, car jamais il n'épouserait mademoiselle d'Alpujaras. Comment

Tépouserait-il ? Était-il l'ami de Son Éminence Révérendissime le cardinal Gomez y Cordova y Magnaball ? était-il l'ami de Dionis Perez y Bermudez ? était-il Tami du roi don Carlos ? Le souvenir amer de ses extravagances lui montait à la gorge comme un flot et l'étouffait. Dans son angoisse brusque, ses yeux, en dépit de luimême, passèrent par-dessus Lormières, et retrouvèrent La Châtaigneraie parmi les bois. Les vitres flamboyaient toujours, éparpillant des rayons sur les tilleuls de l'avenue, transpercés, déchiquetés, brûlés par des éclats violents plus aigus, plus prompts que des fusées. Quelle joie divine de vivre là-haut dans cette lumière ! Comme si cette pensée aiguillonnait sa torture intime, il projeta un bras en avant, saisit une branchette d'arbousier chargée de fruits, l'arracha de rage, et, poussant plus loin, sans nul souci de sa direction, se mit avec son rameau à fouetter les arbustes autour de lui, déchirant l'écorce à ceux-ci, qu'il laissait criblés de blessures, dépouillant ceux-là de leurs jolies baies rouges, qui volaient de toutes parts, semant les sentiers d'énormes gouttes de sang.

« C'est drôle ! c'est drôle, ça ! » ricanait-il.

Et, traqué par ses soucis cuisants comme par une meute hurlante de chiens, d'un pas effréné il parcourait le parc si paisible de sa tante , le remplissant de sa colère, de ses imprécations, de ses cris.

Des murailles, se dressant tout à coup, lui barrèrent le passage. Il reconnut la chapelle Saint- Ignace, le sanctuaire privilégié de sa tante et du révérend père Rodriguez. Une idée épouvantable, une lueur d'éclair traversa son cerveau : s'il entrait là dedans pour y continuer ses ravages ? Il leva son rameau, où ne pendaient plus que de rares feuilles poussiéreuses déchirées, et en frappa la porte basse de la petite église avec fureur, comme il avait fait les arbrisseaux du parc.

« Chut ! monsieur le comte , chut ! » lui cria quelqu'un.

Il se retourna. Il vit Gussette. Un balai à la main, la vieille servante poussait devant elle de gros tas de paille mêlés de papiers.

« Jésus-Maria I monsieur le comte, que vous êtes pâle ! lui dit la brave femme, se précipitant vers lui.

— Pâle !

— Vous avez donc eu quelque chose avec votre tante ?

— Veux-tu que je te fouaille un brin, Cussette ? lui dit-il, la menaçant de sa branche. Je t'avoue que cela m'amuserait fort.

— Si cela doit vous amuser, monsieur le comte...

— Eh bien, voilà pour toi ! voilà pour toi ! » Et, absolument fou, il la cingla à plusieurs

reprises rudement.

« J'aime mieux recevoir les coups que de vous les voir donner à notre chapelle, gémit la pauvre servante, s'efforçant de sourire, bien que très effrayée dans le fond. Et d'autant plus, ajouta-telle,... et d'autant plus...

— Et d'autant plus ?

— Et d'autant plus que mademoiselle Isabelle prie le bon Dieu en ce moment, et que votre bruit pourrait la déranger...

— Mademoiselle d'Alpujaras est là ?

— Oui, monsieur le comte, elle est là, cette malheureuse mademoiselle d'Alpujaras. »

Jacques eut un frisson , ses membres trem-

blèrent, et, sa main s'ouvrant, la branche qu'elle retenait glissa sur le sol.

« Ce n'est pas possible, vous êtes malade, vous êtes malade I ... »

Comme le jeune homme, fiché en terre, livide, ne répondait ni ne bougeait, Cussette, enhardie par une affection quasi maternelle, — elle avait toujours vu « le petiot » dans la maison de Mademoiselle, — le saisit au bras, et, l'entraînant :

« Venez avec moi... Le déjeuner vous est resté sur Pestomac... Vous avez besoin de prendre quelque chose... J'ai du montbasiliac excellent dans la sacristie, pour la messe... »

Jacques, n'entendant rien, insensible, se laissa conduire, gravit deux marches, se trouva assis dans un large fauteuil.

« Ah 1 » soupira-t-il.

Cussette avait ouvert un placard, versé trois doigts de vin et le faisait boire lentement.

« C'est tout à fait comme quand vous étiez petit, lui balbutiait-elle, attendrie jusqu'aux larmes... Vous en souvenez-vous, monsieur Jacques ? vous en souvenez-vous ? »

Lui, . n'articulait pas un mot ; il regardait à

droite, à gauche, partout, puis trempait ses lèvres de Douveau.

« Ne faites pas attention... C'est l'arrivage de ces ornements pour monseigneur Rodriguez qui a tout mis sens dessus dessous ici, lui disaitelle un peu honteuse... Vous comprenez bien que, pour l'ordinaire, je ne laisse pas la sacristie dans ce désordre. On a voulu déballer ces caisses de M. Lagarrigue-Martin, de Toulouse, et la paille, le foin, les copeaux, le papier... Ça va mieux, n'estil pas vrai ?

— » Merci ! » murmura-Ml rendant le verre.

Cussette, heureuse, en prenant le verre, ne sut s'empêcher de coller ses lèvres tremblantes sur la main qui le lui tendait.

« Je t'ai battue pourtant, lui dit-il.

— Je n'ai rien senti .

— J'avais la fièvre... Je me promenais tranquil^ lement dans le parc, puis tout d'un coup je me suis mis à courir comme si quelque vent terrible m'emportait.

— C'est le déjeuner qui ne passait pas, voyez-vous, monsieur Jacques. Cela arrive, des fois... Mais vos couleurs reviennent, vous voilà

guéri... Tout de même, quand je vous ai vu arriver sans chapeau, les cheveux droits sur la tête, plus blanc et plus creusé qu'un mort, j'ai eu une fière peur...

— C'est fini.

— Puisque vous êtes là, voulez-vous, pour vous distraire, que je vous montre la jolie chasuble et la chape magnifique dont Mademoiselle a fait présent à monseigneur Rodriguez ?

— Une autre fois.

— Ces ornements sont en or...

— Une autre fois.

— Vous savez que, tout à l'heure, je vais aller chercher de l'argent pour vous chez les MM. Poitrasson ?

— Comment! tu n'y es pas encore allée?

— Votre tante écrit, et il lui faut le temps d'écrire.. Comme elle vous aime, Mademoiselle!

— Toi aussi, tu m'aimes.

— Pourrait-il en être autrement, monsieur Jacques?.,. Excusez-moi si je vous fais de la peine... Mais non, non, je ne dois pas vous rappeler cela, en ce moment. . .

— Parle!

— Vous vous souvenez sans doute que, lorsque madame la comtesse de La Ferrade allait mourir, nous étions quatre autour de son lit: vous, Mademoiselle, M. l'abbé Pigeonneau et moi. Madame la comtesse vous montra à Mademoiselle „ à M. l'abbé Pigeonneau, puis à moi, et dit doucement : — « Je vous le confie à tous les trois. »

— Je m'en souviens.

— Aussi, Mademoiselle, M. l'abbé Pigeonneau, moi, il faut voir comme nous vous aimons!... Quand vous n'êtes pas ici, on s'y occupe toujours de vous, et les oreilles doivent vous tinter joliment à Paris.

Jacques l'écoutait avec délices.

— Continue, Gussette, tu me fais du bien, lui dit-il d'une voix altérée.

— C'est que, si je continuais, vous ne seriez pas content, peut-être...

— Mbi pas content de toi?

— Je ne sais pas si cela vous plairait que je vous parle,., comme ça... d'une personne... Et pourtant, c'est elle qui vous aime plus que Mademoiselle, plus que M. Pigeonneau, plus que moi!..

278 LE KOI RAMIKK

Jacques, d'un mouvement brusque, lui ferma la bouche avec sa main.

« Tais-toi!

— Pourquoi la détestez-vous ? Que vous a-telle fait ?

— Tais-toi !

— Oh ! ne criez pas si fort; elle pourrait vous entendre. »

Et, montrant d'un geste la porte de la sacristie accédant à la chapelle :

« Elle est là. »

Jacques regardait la vieille servante agenouillée devant lui avec des yeux troubles, où passait par intervalles comme une buée de larmes. Sa face, où un moment avaient reparu les rougeurs de la vie, était redevenue blême, terreuse, et par endroits elle apparaissait marquée de longs sillons noirs entre-croisés. Il souffrait atrocement.

« Vous n'êtes pas bien encore... Si vous rentriez avec moi à la maison, je vous préparerais une infusion de citronnelle. »•

Il lui prit les deux mains dans les siennes, et lés lui serrant à la faire crier :

LE ROI RAMIRE *7i>

« Jure-moi de ne révéler mon secret à âme qui vive, et je te le confie tout entier. »

Cussette voulut répondre ; le saisissement ne lui permit ni une parole ni un son.

« Tu n'es qu'une pauvre servante, mais ma mère me mit sous ta protection, sous ta sauvegarde, et il me convient de te prouver que j'y reste, en m'ouvrant à toi, comme je m'ouvrirais à elle-même, si elle vivait.

— Monsieur Jacques...

— Et d'abord, mademoiselle d'Alpujaras t'a-telle rapporté quelque chose de son cœur ?

— Je crois bien !

— Conte-moi cela.

— Moi, pour vous dire vrai, je vous avouerai, monsieur Jacques, qu'il y a longtemps, bien longtemps, que je me suis aperçu que mademoiselle Isabelle a'de l'amitié pour vous. Je n'eus besoin, pour connaître ça, que de voir avec quels yeux drôles elle vous regardait, la dernière fois que vous êtes venu. Aussi, quand M. le révérend père Rodriguez et M. le marquis, entichés de faire d'elle une religieuse, l'enfermèrent dans cette maison noire du Carmel de Lormières, je me

disais : — « Je suis sûre que ma jolie fauvette s'envolera par-dessus les toits du couvent un de ces quatre matins. » —Juste, M. l'abbé Pigeonneau, — un homme du bon Dieu celui-là, je vous en réponds, — se • trouvait à portée de l'aider à se sauver, et vous savez ce qui est arrivé : grâce à lui, mademoiselle Isabelle a brisé les barreaux de sa cage et a reparu à l'hôtel Gastillet. C'est alors qu'il y en a eu des raisonnements entre votre tante et M. l'abbé Pigeonneau, surtout pendant que M. le révérend père Rodriguez voyageait du côté de Rome ! Vous entendez bien qu'on ne se gênait pas de moi; et naturellement, comme j'entendais votre nom et celui de mademoiselle Isabelle revenir dans la conversation, j'écoutais un brin sans en avoir l'air. Par exemple, M. l'abbé Pigeonneau disait à votre tante que mademoiselle Isabelle vous aimait à rêver de vous nuit et jour, à en tomber malade, et votre tante lui répondait qu'elle serait heureuse de vous voir épouser mademoiselle d'Alpujaras, qu'elle vous avait pressé plus d'une fois de donner votre consentement à la chose, etquevous, vous aviez poussé de grands rires et n'aviez jamais consenti. —

LE ROI RAMIRE 28i

« Il faut lui écrire de venir, disait M. Pigeonneau. — Je lui écrirai,» répondait votre tante... Mais, comme la plume lui pèse plus aux doigts que le chapelet, elle ne la prenait jamais, et peut-être M. Pigeonneau allait-il vous mettre à la fin une lettre à la poste pour vous conter tout, lorsque le ciel vous a envoyé...

— Tu vois qu'il ne faut jamais désespérer, dit Jacques, un peu remis.

— Oui, mais, jusqu'ici, il ne paraît pas que votre visite ait arrangé les affaires, si je m'en rapporte à ce qui se passe.

— Que se passe-t-ii ?

— C'est tout à l'heure, quand j'arrivais ici pour les nettoyages...

— Quoi donc ?

— Tenez, monsieur Jacques, levez-vous et regardez, là, sous ce bouquet de chênes verts, ce gazon épais. »

Il se leva et regarda.

« Eh bien?

— J'ai trouvé mademoiselle Isabelle couchée sur ces herbes, comme abattue par un coup qu'elle

aurait reçu et pleurant plus fort que sainte Madeleine au désert.

— Elle pleurait ?

— Cussette!Cussette!glapitunevoix à travers le parc.

— Ah ! mon Dieu ! votre tante qui m'appelle. — Je viens, Mademoiselle, je viens !

— Vite ! c'est pour aller chez MM. Poitrasson.

— Vous fermerez la porte de la sacristie, n'est-ce pas, monsieur Jacques?-.. Pour votre secret, que voulez-vous? ce sera un .peu plus tard... Maintenant, de la patience et tout s'arrangera. Dieu y mettra la main, allez! »

Elle disparut.

Jacques demeura un moment au milieu de la sacristie, ne bougeant pas. Ses yeux éteints annonçaient l'état lamentable de son cerveau, où la pensée était momentanément abolie. Enfin il décolla ses pieds du sol et marcha jusque vers le fond de la pièce assez exiguë. Là s'étalait, d'une muraille à l'autre, un lourd vestiaire de chêne, avec des poignées brillantes en fer forgé aux tiroirs ; des moulures très sobres contournaient le tablier trop épais et allaient se rejoindre audessus d'un buffet, petit comme un tabernacle, dans lequel le révérend père Rodriguez, chaque matin après la messe, renfermait les vases sacrés. Jacques regardait tout cela avec une curiosité stupide ; il semblait y prendre intérêt. Soudain, à la pointe où se confondaient les uns dans les

autres les enjolivements grossiers de ce meuble primitif, non sans caractère, non sans quelque beauté robuste , il démêla , se dressant dans le vide, un long crucifix de bois noir. Il eut un tressaillement, et son attention redoubla.Ce crucifix, sur les planchettes duquel un Jésus d'ivoire, émacié jusqu'à l'étisie, saignant par toutes ses plaies, souffrait sa passion avec la cruauté que le sombre génie d'Alonzo Gano mit à sculpter le Sauveur sur la croix, avait son histoire. Pendant le combat terrible de Varia, où les troupes royales, commandées pardon Carlos lui-même, se comportèrent si vaillamment, le révérend pèreRodriguez, voyant Jean d'Alpujaras atteint à ses côtés par un coup de feu, s'était jeté dans l'église de ce pauvre village de Biscaye , devenue une forteresse contre un ennemi plus nombreux, avait arraché une croix dans le chœur et avait eu le temps de la poser sur les lèvres du jeune héros qui expirait. Mais les carlistes s'étaient vus délogés de Varia, repoussés jusqu'à la frontière par des troupes fraîches accourues de Madrid comme un tourbillon, et le révérend père Rodriguez était rentré à Lormières, portant cachée sous ses habits la

croix toute chaude du dernier soupir, du dernier souffle du fils de son ami. Cette relique était là maintenant.

«Tout de même, se dit Jacques, ma tante a raison de me répéter qu'il y aurait honneur pour un Ferrier de La Ferrade à entrer dans la famille du marquis Alvar. — Ma tante, il y aurait gloire ! — Quelles morts que celles d'Alphonse et de Jean d'Alpujaras!.. Voyons, tandis qu'Alphonse et Jean se faisaient tuer pour leur foi politique ennoblie de leur foi religieuse, à quoi étais-je occupé d'utile, de désintéressé, de grand, moi qui raillais ces jeunes gens sublimes, car, raillant le père, ce sont eux que je raillais odieument? Si ma vie eût subi une direction plus haute, je n'aurais pas été capable d'une lâcheté qui me perd sans retour,quand peut-être je touchais au salut. Oui, mademoiselle Isabelle d'Alpujaras me sauvait... Et pourtant, je le sens au fond de mon âme, où ma mère a laissé l'empreinte de la sienne, je ne suis nullement fait pour l'abjection dans laquelle je traîne mes pas. Aussi, comme mon cœur, altéré de jouissances plus pures, de jouissances où il mirait sa part, sa part entière, a

28T> LE ROI RAHIRE

volé au-devant de mademoiselle d'Alpujaras ! Vainement j'ai tout mis en œuvre pour le retenir, réengageant tête baissée en des fondrières de mensonges où cent fois je devais me rompre le cou, rien n'a eu raison de son élan. Bien plus, la naïveté touchante, la droiture supérieure de ceux avec qui je me débattais, se sont faites les complices de mes plus intimes aspirations, et n'ont su qu'activer cette manière de faim d'amour véritable qui, subitement, m'a pris aux entrailles et à la cruauté de laquelle je suis capable de succomber. Si seulement il m'était permis de voir Isabelle !.. »

Il hasarda sur la pointe des pieds quatre pas vers la porte de la sacristie accédant à la chapelle, et posa la main sur un bouton luisant dans l'embrasure un peu sombre. Cependant le bouton ne tournait pas. Jacques avait peur. Il attendit une longue minute, puis essaya une légère pression. La porte, sans le moindre grincement des ferrures, sans le plus petit cri de la boiserie, s'entre-bâilla. Du haut en bas, une ligne claire était apparue sur la muraille. Cette fente suffisait amplement. Il y appliqua un œil.

JLE ROI MAMIRE 287

Tout d'abord, Jacques n'aperçut pas mademoiselle d'Alpujaras. Le soleil, rasant les vitraux de l'étroit sanctuaire Saint-Ignace, en remplissait l'intérieur de larges bandes lumineuses qui obstruaient singulièrement la vue. C'était à croire que, la foudre, dans quelque orage, ayant crevé la toiture de la chapelle, l'arc-en-ciel venait d'y entrer toutes voiles déployées. Ici, de somptueuses traînées rouges; là, un énorme jet violet; plus loin, des rayons de cent couleurs amalgamées, amorties, s'éteignant dans un fond grisâtre, vaporeux et doux. Jacques finit par distinguer le banc de noyer ou s'asseyait sa tante, contre la muraille, vis-à-vis la chaire, qui se montra plaquée de magiques reflets... Ah ! la sainte table à balustres en marbre blanc émergea du milieu de cette illumination fantastique* C'était à cette sainte table qu'un dimanche, à genoux, entre sa mère et sa tante radieuses, il avait fait sa première communion. Que de fois depuiSj dans son vol perpétuel, ayant reposé son aile à l'hôtel Castillet et assistant aux offices j obligatoires ici pour tout le monde, il avait vu mademoiselle d'Alpujaras* inclinée sur ce même marbre, dans un recueille-

mçnt angélique, communier des mains du révérend père Rodriguez t

Mais, au fait, n'était-ce point elle qui se tenait prosternée là tout près, dans le chœur, sur la première marche du maître-autel ? Les regards de Jacques, plus rapides que des flèches, traversèrent les obstacles accumulés et furent admis à cette fête idéale : la contemplation sans témoins de l'être aimé. Isabelle avait les yeux mi-clos ; son visage était très pâle, d'une immobilité absolue ; ses mains jointes , légèrement tendues en avant vers le tabernacle, semblaient affectées d'une sorte de tremblement convulsif. Il y avait sans doute longtemps qu'elle priait dans cette attitude, et la fatigue, après lui avoir fermé la bouche, allait l'obliger à laisser aller ses bras. Ses bras,

en effet, tombèrent et se noyèrent dans les plis profonds de sa chaste robe de voile, que les vitraux, par-ci, par-là, relevaient de quelques pierreries perdues. Tout à coup, un fragment d'arc-en-ciel, où des grains de poussière, tourbillonnant par milliers, figuraient autant d'étoiles minuscules, se détacha des masses irisées du fond, voltigea trois secondes au-dessus du maître-

LE KOI RAMIRE 289

autel et vint se poser sur la tête d'Isabelle, qui apparut couronnée du plus riche, du plus éblonissant diadème.

« Qu'elle est belle ! qu'elle est belle! »• murmura Jacques.

Il agrandit la fente, prêt à se précipiter dans la chapelle et à se jeter aux pieds de mademoiselle d'Alpujaras pour implorer son pardon. Mais au même instant, une nuit brusque envahit la petite église, dont les splendeurs furent anéanties. Dans ce changement inattendu, les yeux subitement emplis de ténèbres, il perdit la vision nette de tout.

Jacques demeura une longue minute collé au montant de la porte, .sans mouvement, sans souffle, espérant un retour de la lumière pour regarder encore ,. toujours regarder. Pourtant, l'arc-en-ciel ne reparaissait pas, et les vitraux, ternis dans leurs châssis, n'envoyaient plus de fusées poudroyantes dans tous les sens. Une ombre descendait avec lenteur de la voûte, enveloppant les objets, les déformant, les cachant à demi. Enfin Jacques retrouva Isabelle. Hélas ! ce n'était plus la reine de tout à l'heure, ruisselante de pierreries, un nimbe étincelant autour du front,

c'était une fine statuette blanche, agenouillée sur un tombeau... Un tombeau! Jacques ne put supporter la multitude de pensées sinistres que ce mot évoqua dans son esprit. Emporté tout ensemble par la peur qui Pavait saisi et par la passion qui l'enlevait, il ouvrit sans plus d'hésitation la porte de la sacristie et entra dans la chapelle délibérément.

Miracle! mademoiselle d'Alpujaras ne l'avait pas entendu. Il s'enhardit et poussa plus avant. Il s'arrêta, redoutant d'être aperçu, car enfin il n'était plus qu'à deux pas d'elle. Il se rassura. La jeune fille ne projetait plus ses mains jointes vers le tabernacle, elle ne les cachait plus dans les plis de sa robe, elle les tenait collées à son visage étroitement. Lui pourtant, demeurait fixe, n'osant articuler un mot , ne le pouvant pas peut-être, étoufié par une oppression horrible. En attendant de se remettre, il la dévorait de ses deux yeux singulièrement agrandis, jouissant de tout en elle, de sa taille souple, légère, bien ronde, délicatement retenue par une ceinture de ruban dont le blanc de soie très vif tranchait sur le Wanc plus mat du corsage; de ses épaules minces, d'une jeu-

lit'

nesse exquise, tombant par une ligne d'une élégance, d'une grâce incomparables. Artiste, il songea à une nymphe de Donatello, admirée jadis à Florence, et ses lèvres murmurèrent : — «Elle, tout à fait elle ! — » Une chose ravissante, c'était la nuque, que le port de la tête inclinée en avant dénudait un peu et laissait entrevoir dans sa fraîcheur virginale, dans son éclat éblouissant de neige inviolée à la cime des monts. Là, frisonnait une multitude de mèches folles, dont les anneaux vaporeux, impalpables, se volatilisaient en un poudroiement d'or, traversé de lueurs vives comme des pétillements d'étincelles.

« Mon Dieu ! mon Dieu I conduisez-moi par les voies les plus droites, par les voies qui mènent au salut », murmura la jeune fille.

Et, ces paroles articulées, comme si la prosternation à deux genoux n'était pas suffisante pour obtenir la faveur d'être conduite par Dieu même dans les voies qui mènent au salut, elle se laissa tomber en avant, le long des marches du maître-autel, et son front, d'un coup sec, alla heurter contre le marchepied où, durant les offices, se tient debout le célébrant.

2<tt LE HOI R A MIRE

« Isabelle ! balbutia Jacques.

Elle n'entendit pas, et d'un accent étouffé :

« Mon Dieu ! que votre volonté soit faite el non la mienne !... Si vous l'exigez, mon Dieu, je retournerai m'enfermer au Carmel... »

Elle s'interrompit une minute.

« Je sollicite ardemment une grâce de votre miséricorde, ô mon Dieu ! reprit- elle... Mon pauvre cœur est si plein de lui que je vous demande d'avoir pitié de moi si, le cloître m'ayant de nouveau reçue, je pense encore à lui, je m'occupe encore de lui... Pourquoi, ô mon Dieu, avez-vous fait la femme à ce point misérable que votre amour ne lui suffise pas,qu'un autre amour l'appelle sans cesse et lui fasse connaître, quand elle le repousse pour vous suivre, des tortures cent fois pires que la mort. Combien je suis malheureuse !.. Je lutte pourtant... Mais je ne peux pas, mon Dieu, je ne peux pas !..

Elle éclata en sanglots.

Jacques s'élança, la saisit, l'enleva dans ses bras.

« Isabelle ! Isabelle ! » répéta-t-il, éperdu.

« Vous ! dit-elle, ouvrant sur lui des yeux célestes, vous ! »

Il lui avait passé un bras autour de la taille.

« Venez ! » ,

Ils franchirent la porte de la chapelle. Jacques j

la portait presque. Quelle ivresse, sous ce far- j

deau, le pénétrait jusqu'au fond de son être ! Il la guida à pas très menus jusqu'à l'endroit, sous les chênes verts, où Cussette l'avait découverte une demi-heure auparavant.

« L'air est très doux ici , il va vous remettre , dit-il, lui montrant, dans le gazon, au bord d'un talus dominant la rivière, une place commode pour s'asseoir.

— Oui, » répondit-elle.

Elle tourna encore une fois vers lui ses beaux yeux noyés de larmes grosses comme des gouttes de pluie, puis s'assit sans méfiance, avec la simplicité d'une enfant.

as,

Un crépuscule léger, transparent, bleuâtre, emplissait le parc, et l'Arbouse coulait silencieuse, endormie, sous une vapeur grise qui l'enveloppait comme un voile. Pas un cri d'oiseau dans les profondeurs du bois, pas un bruissement de libellule à la surface de l'eau. L'assoupissement des choses et des êtres se manifestait partout dans l'étendue.

Ils s'étaient assis au long du talus herbeux, sous les chênes verts, et ne trouvaient pas un mot à se dire. Isabelle regardait vaguement à ses pieds, préoccupée peut-être d'un lacet de ses bottines qui, dans sa marche, s'était dénoué elle ne savait comment, et dont les deux bouts brillaient à travers le gazon. Si elle osait, elle rattacherait

LE ROI RAMJRE 2tt>

bien ce lacet. Elle n'osait pas. D'ailleurs, lors même qu'elle aurait l'audace de tenter si grand œuvre , le pourrait-elle ? Non, elle ne le pourrait pas. Elle se sentait écrasée, anéantie ; mais , chose singulière ! l'écrasement, l'anéantissement avaient une incroyable douceur. C'était un alanguissement qui la pénétrait tout entière, et auquel , sans réflexion, elle prenait plaisir à s'abandonner. Non, non, le voulut-elle, dans la torpeur où elle se trouvait précipitée, elle ne serait jamais capable de joindre, avec ses doigts plus faibles que des brins d'herbe, les deux lacets de ses bottines et de les nouer.

Jacques, de son côté , n'était pas sans éprouver un vague malaise, et, plus d'une fois, des idées puériles, décousues, lui effleuraient le cerveau. Mais, à chaque coup imminent de folie, il se sauvait des aberrations de l'esprit par la contemplation d'Isabelle. Plus hardi qu'elle, encore qu'un insurmontable embarras lui tint les yeux baissés, il les levait de temps à autre et la regardait. Dans les ombres grandissant sous bois, obscurcissant arbres et sentiers, le visage aux lignes finement allongées de la jeune fille

conservait un merveilleux éclat. Le voisinage de l'eau, à la surface de laquelle flottaient des lueurs indécises, envoyait-il des reflets jusqu'ici ? Il pensa que la lumière, où les traits parfaits d'Isabelle paraissaient encore plus parfaits, où ses grands yeux bleus semblaient encore plus grands et plus bleus, venait d'elle-même, du foyer intime de son âme que la passion allumait discrètement, et il admira avec d'autant plus d'enthousiasme, de recueillement, de ferveur.

« Pourquoi m'observer ainsi de la tête aux pieds ? » demanda-t-elle, levant par un geste mignon, sa petite main comme pour intercepter les regards de Jacques qui la brûlaient.

« Il me semble que je vous vois pour la première fois.

— Voilà bien des années que vous me connaissez, pourtant.

— Non, non, je ne vous connaissais pas...

Est-ce que, si je vous eusse connue, je vous aurais tenu mon sot langage de ce matin, quand je vous ai rencontrée assise sur un banc, làbas, et que je vou9 ai conseillé de rentrer au Garmel ?

— Et votre conseil sera suivi. 11 convient que je rentre au Carrael, en effet. »

Il saisit vivement son poignet délicat, derrière lequel elle se dissimulait, et le lui serrant avec force :

« Je vous en supplie, Isabelle, oubliez tout ce qui a pu tomber de mes lèvres, depuis que je vous ai retrouvée chez ma tante de Castillet. Votre vue soudaine a eu pour moi le caractère d'une apparition...

— Une apparition?...

— Assurément, lorsque, dans la paix du monastère, ce cavalier rayonnant dont vous m'entreteniez tantôt a traversé vos rêves, vous avez dû éprouver un grand trouble. Qu'aurait-ce été si, au lieu d'apercevoir seulement en songe le jeune homme qui retenait vos yeux tout ensemble éblouis et charmés, il vous eût été donné de le voir en pleine réalité de vie? N'est-ce pas que votre raison, encore que ferme et droite, aurait pu subir quelque ébranlement à la rencontre inattendue de vos illusions de la nuit se dressant devant vous dans la veille, parlant, agissant, marchant, vous appelant, vous invitant, vous

ouvrant à l'espoir d f un bonheur qui ne saurait finir? »

Elle dégagea sa main d'entre les siennes.

« Alors ? interrogea-t-elle.

— Moi, reprit-il, j'avais laissé à Lormièresune enfant vive, pétulante, enjouée. C'était comme une jeune sœur avec qui jepartageais mes amusements, que- je gâtais beaucoup... Vous souvenez-vous, Isabelle, du beau soufflet que j'appliquai à Cussette, un jour qu'elle vous avait contrariée?

— Oui, c'était l'époque des vendanges. Pour nous amuser, vous m'aviez barbouillé le visage de moût, et Gussette, obligée de me laver, enrageait. Nous étions à La Châtaigneraie...

— Là-haut ! fit Jacques, montrant de l'autre côté de la rivière un pan de mur blanc debout parmi les arbres de plus en plus assombris.

— Oui, là-haut...

— Eh bien, à Paris, il m'est arrivé plus d'une fois de songer, comme cela vous arriva souvent au Carmel, et il était bien rare que la délicieuse enfant barbouillée de moût ne traversât pas mes songes. Une nuit, je voyais la petite espiègle me sourire malignement ; une autre nuit, elle passait

devant moi, grandie subitement, svelte, fine, gracieuse, sa magnifique chevelure blonde dénouée, tombant éparse en rayons lumineux et l'enveloppant d'une auréole...

— Jacques !

— Mais qu'était le rêve comparé à la réalité!... ! Isabelle, s'il vous était permis de deviner ce que j'ai ressenti quand je vous ai revue, d'abord sur ce banc où votre cœur qui débordait s'est ouvert au mien, puis à table, dans la salle à manger, où vous m'avez regardé à plusieurs reprises, où à plusieurs reprises, vous m'avez parlé! L'impression, en même temps qu'elle me ravissait d'aise, me foudroyait pour ainsi dire, et à ce point que j'en ai perdu la raison... Qu'avez-vous dû penser de mes divagations à propos du cardinal Cordova, de Dionis Perez, du roi don Carlos ?

— Des divagations ? articula-t-elle , étonnée*

— La folie où vous m'avez surpris me venait de vous, Isabelle, et vous me devez un pardon indulgent.

— Mais vous n'avez rien dit que de noble, de juste, de sensé. Mon père, monseigneur Rodriguez, votre tante, ont été ravis.

300 LE KOI RAMIRE

— Et vous ? demanda-t-il.

— Oh! pour moi... »

Elle n'acheva pas.

« Vous voyez que vous... que vous, vous m'en voulez...

— Vous en vouloir ! . . . Et pourquoi ?

— Alors, de grâce, exprimez votre pensée... » Des ramilles de chênes verts touchaient sa tête,

mêlant l'argent mat de leur grêle frondaison cotonneuse à l'or pur de ses cheveux. Elle cassa une branchette, et, d'une main distraite, la dépouillant de ses folioles , les lança l'une après l'autre dans l'Arbouse. Elles partaient au fil de l'eau, et la jeune fille les accompagnait de longs regards chargés de mélancolie. Jacques, attentif à ce jeu, éprouvait une inquiétude qui allait jusqu'à la douleur.

« Parlez-moi, Isabelle, parlez-moi ! » supplia-t-il.

« Ces feuilles arrachées de l'arbre , qui s'en vont, entraînées par le courant vers des rivages inconnus, sont la fidèle image de ma vie, dit-elle avec une émotion poignante. Moi aussi, bientôt, je serai arrachée à ma famille, et mes jours, un à un, comme ces feuilles, s'en iront je ne sais où.

— Est-ce possible?

— Le Carmel de Lormières m'attend.

— J'empêcherai bien M.j Rodriguez de vous y enfermer.

— Vous, Jacques?

— Moi, Isabelle.

— Il me semblait, au contraire, que vousmême aviez l'intention d'embrasser la vie religieuse?...

— Par exemple !

— Et si l'armée royale est défaite encore une fois, que ferez-vous?

— Ce que je ferai?.. Parbleu! je... »

Il s'interrompit. Les yeux profonds d'Isabelle, arrêtés sur lui, le pénétrant, scrutant sa pensée, lui avaient coupé net la parole.

« Je le sais ce que vous ferez, articula-t-elle. »

Et d'un ton ferme, où vibra l'accent paternel:

« Vous partirez pour Vitoria et vous entrerez chez les théatins.

— Avez-vous pu croire?..

— Gomment douter de votre parole ? Ne nous avez-vous pas dit que c'est dans les cloîtres que

les Rois déchus ont le devoir d'aller attendre la couronne?

— Mais je ne suis pas roi, moi, ma chère Isabelle.

- Vous n'êtes pas Roi ? » s'écria-t-elle.

Et, d'un irrésistible élan de tendresse : « Ah I s'il était vrai que vous ne fussiez pas l'héritier du roi Ramire, que vous ne dussiez pas régner un jour, que votre tante se fût trompée !

— Elle s'est trompée ! elle s'est trompée !

— Dans ce cas, pourquoi vous-même, au lieu de vous employer à dissiper son illusion, avezvous Pair de la partager? demanda-t-elle d'un ton sévère. Une pareille attitude n'est pas digne de vous...

— Adorable Isabelle ! »

En prononçant ces mots, dont sa voix suave faisait une caresse, il tenta de ressaisir la main de la jeune fille effeuilllant dans l'Arbouse sa dernière brindille de chêne vert. Mais mademoiselle d'Alpujaras , fière , fiautaine , ramena son bras vivement.

« En agissant de la sorte, vous manquez

gravement et à mademoiselle de Gastillet et à ses amis.

— A Dieu ne plaise que je sois coupable de tous les crimes dont vous me chargez ! »

Il fit une pause, ayant quelque peine à respirer.

« Si vous pouviez regarder là -dedans, Isabelle, continua-t-il, se frappant sur le cœur, vous y verriez une affection sans bornes, véritablement filiale pour ma tante Hombeline, et vous y verriez aussi un souverain respect pour ses amis, en particulier pour M. le marquis d'Alpujaras, qui me traita toujours avec une bonté paternelle... Maintenant, que vous dirai-je de ma future royauté, sinon que je ne m'en préoccupe guère ! Je me garderais certes de contester, auprès de ma tante, les titres de famille qui me créent, pense-t-elle , des droits aux trônes de Gastille et d'Aragon , ajouta- 1- il pour ménager la susceptibilité farouche de mademoiselle d'Alpujaras et suant -l'agonie. Toutefois, je vous le jure, l'ambition de m'appeler Ramire II est un tourment que je n'ai pas. Je m'appelle Jacques Ferrier de La Ferrade, et ce nom, préservé de toute souillure, suffit à l'honnête homme que je suis.

304 LE ROI RAMIHE

— Mais mademoiselle de Castilïet vous croit disposé à la lutte pour reconquérir le trône de vos ancêtres , et vous ne tentez rien pour la détromper.

— Pourquoi la détromperais-je ?

— La loyauté vous en fait un devoir.

— Je suis un peu ridicule, j'en conviens, par une condescendance qui naît de l'insurmontable faiblesse de mon cœur, dès qu'il s'agit de ma tante, d'avoir l'air d'entrer dans les pensées, les projets, les espoirs qui absorbent sa vie. Mais j'aime mieux affronter la raillerie que m'exposer à affliger celle à qui je dois tout, qu'un mot tombé mal à propos de ma bouche tuerait infailliblement. Ces sentiments où vous me voyez vous expliquent bien des écarts de parole et d'humeur qui ont dû vous paraître inexplicables, depuis que nous nous sommes retrouvés dans ce vieil hôtel Castilïet , plein encore du bruit de nos rires , de nos querelles, de nos baisers après des. raccommodements difficiles. J'avais un si affreux caractère !

— L'heureux temps !

— Il reviendra si vous voulez.

— Comment?

— Isabelle , laissons ma tante , laissons monseigneur Rodriguez , laissons votre père croire à ma destinée glorieuse, et abandonnons-nous à des préoccupations infiniment plus douces , infiniment plus vraies que leurs préoccupations orgueilleuses de conquête et de domination. Vous n'avez pas à vos pieds le roi Ramire, résolu , si le sort des armes lui est contraire, à s'ensevelir vivant dans un cloître , à Vitoria ; vous y avez Jacques de La Ferrade, qui fut le compagnon de votre enfance , qui vous aime , qui demande à ne plus vous quitter jamais.

— Mon Dieu !.. » fit-elle, abandonnant à l'Arbouse le rameau de chêne vert qu'elle retenait encore et portant une main à son cœur.

Dans ce mouvement à la fois douloureux et passionné, comme mademoiselle d'Àlpujaras s'était inclinée légèrement, cachant ses traits bouleversés, un mignon petit livre à tranche dorée s'échappa d'un pli de son corsage. Jacques le happa à la volée. Il l'ouvrit. 11 lut sur la première page, imprimé en grosses lettres, ce titre : Imitation de Jésus-Christ.

Coup sur coup, à travers l'étroite vallée silencieuse, recueillie dans les dernières lueurs du ciel, vingt cloches éclatèrent bruyamment. Les Barnabites, Saint-Frumence , Notre-Dame , toutes les paroisses et toutes les communautés de la ville convoquaient les fidèles à la solennité hebdomadaire de la Bénédiction , autrement dit du Salut. Une chose saisissante, dans ce paysage reposé de Lormières , si calme parmi les taches noires de ses jardins immobiles, c'étaient les appels terribles du bourdon de Saint-Irénée, lancé à toute corde et à tout battant. Par intervalles, les monts Gorbières, émus de ces détonations formidables , renvoyaient des rugissements prolongés, que la voix des échos emportait le long de la rivière jusqu'aux extrémités du pays.

« C'est beau , ce bruit des cloches, dit Isabelle, les yeux attirés vers la ville. Du reste, nous aurons aussi la Bénédiction du très saint Sacrement dans notre chapelle.

— Vraiment?

— Il faut bien que monseigneur Rodriguez étrenne sa chape neuve. Elle est splendide.

— Vraiment?» répéta Jacques, Pâme pleine et n'ayant guère conscience de ses paroles.

« Peut-être n'avez -vous aucun goût pour les cérémonies religieuses ?

— Au contraire. Plus d'une fois , à Paris , il m'est arrivé d'aller entendre le père Monsabré.

— Prêche-t-il bien?

— Il a de la voix , du geste et pas mal de rhétorique dans son sac ; puis c'est un habile homme : il s'entend à tirer parti de tout , d'abord de son costume de dominicain , ensuite de son visage , qui me paraît des plus vulgaires et qui parfois , sous les voûtes de Notre-Dame, s'éclaire d'une singulière beauté.

— Nous ne sommes pas heureux, nous autres, à Lormières, en fait de prédicateurs. Au Càrmel pourtant, quand j'y étais, nous avons eu pour nous

prêcher la retraite , un capucin , le très révérend père Troulas, qu'on disait fort éloquent. Malheureusement, je n'ai pu ni le juger, ni jouir de sa parole qui édifiait, enlevait religieuses et novices autour de moi. J'étais là dans la chapelle , assise sur mon tabouret , au milieu de mes compagnes, et je n'entendais rien, n'étais touchée de rien. C'est bien étrange, n'est-ce pas, un pareil état d'endurcissement? Mon âme m'avait abandonnée sans doute...

— Vous avez raison, mon Isabelle, votre âme vous avait abandonnée.

— Et où était-elle ?

— A Paris, à Londres, à Florence, partout où voyageait la mienne , la mienne qui fut son amie dès l'enfance, qu'elle ne voulait pas quitter.

— C'est cela! c'est cela I .. . Cependant, après ces journées désertes, seule, incapable de m'intéresser à quoi que ce fût , les yeux sans cesse brûlés par des larmes retenues à grand'peine, j'éprouvais, vers le soir, un délassement très agréable. Le rosaire récité , qu'il me tardait, de retrouver ma cellule 1 Une fois au lit , dans les ténèbres du cloître , où ne brûlait plus un lam-

pion, mon âme enfuie loin de moi depuis le matin, me revenait. Je sentais son approche à un tressaillement délicieux. Elle arrivait enfin, s'emparait de moi, et j'étais heureuse. Quelle fête alors dans ma cellule subitement illuminée !

— Je vous aime!...

— Jacques, pourquoi tarderais -je à vous avouer que ce jeune homme qui peuplait mes nuits, c'était vous , toujours vous? Une fois, vous vous contentiez de m'apparaître et de me sourire ; une autre fois, vous ramassiez mon Imitation tombée de ma main et me la rendiez en me saluant ; une autre fois enfin, vous me montriez la porte du Carmel et me disiez d'une voix ineffable : — « Elle s'ouvrira. » — Oh ! votre sourire I votre salut ! vos paroles !... Si vous saviez quelle force je puisais en ces menues choses adorables ! Elles gonflaient mon cœur à me faire croire que j'en avais plusieurs pour vous aimer... »

Elle s'arrêta.

« Encore ! encore ! » implora Jacques.

Elle leva un bras vers la haute tour de Saint- Irénée, où le bourdon continuait à gronder dans la nue.

« Distinguez -vous d'ici, lui demanda-t-elle , dans les environs des Allées Saint- Macaire , un peu en avant de la cathédrale , cette grande maison noire percée de plusieurs rangées de fenêtres ?

— Oui, je la distingue très bien. »

La vérité est que, Lormières s'eflfaçant toujours davantage , il n'avait nullement démêlé ce qu'on lui montrait.

« N'est-ce pas qu'on prendrait volontiers celte grande maison noire pour une prison ?

— On croirait une prison, en effet.

— Eh bien ! c'est là ! » dit-elle toute frémis* santé et toute pâle.

« Qu'avez- vous, Isabelle?

— La vue du Càrmel me fait peur... Quand vous m'avez rencontrée sanglotant dans la chapelle Saint-Ignace, le Carmel, l'affreux Garmel où j'ai tant pleuré, me remplissait d'épouvante. Il me semblait que monseigneur Rodriguez, que mon père allaient m'y reconduire,puisque de votre côté vous entriez chez les théatins de Vitoria, et je criais désespérément au bon Dieu : — «Mais je ne peux pas I je ne peux pas!... »

Jacques se mit à genoux à ses pieds, et, se penchant vers elle à frôler presque des lèvres le nuage de ses cheveux :

« Il est une maison non loin d'ici , ma chère Isabelle , où , dès que vous le voudrez , moi , moi seul, je vous conduirai. J'ai la clé de cette maison perdue dans les bois et dont vous savez le chemin. Portez vos yeux bien au-dessus de cet abominable Carmel qui vous effraie , qui ne vous verra plus, et regardez ce pan de mur qui bianchoie là-haut dans la demi-obscurité. . .

— La Châtaigneraie !

— Ma tante, qui nous a tant gâtés l'un et l'autre, nous donne ce domaine. Elle me l'a dit...

— La Châtaigneraie! répéta-t-elle avec une émotion indicible et souriant d'un sourire ravi.

— Il n'y a pas , à la Châtaigneraie , un arbre qui ne nous connaisse, qui n'ait été témoin de nos jeux, de nos divertissements enfantins. Quel enivrement ce sera pour nous de vivre dans cette solitude où nous ne pourrons faire un pas qui ne nous apporte un souvenir I Assurément, nous ne romprons pas avec le monde entier, et votre père, ma tante, ce bon abbé Pigeonneau, qui a mis à

faire le bonheur de notre vie plus d'acharnement qu'il ne serait capable d'en mettre à faire le bonheur de la sienne , monseigneur Rodriguez luimême , qui ne nous a pas été toujours favorable , seront admis à franchir la porte de notre paradis. Mais n'est-il pas vrai, Isabelle, mon Isabelle, que le plus souvent nous serons seuls, bien seuls, serrés l'un contre l'autre, nous complaisant à nous connaître, et, à mesure que nous nous connaîtrons davantage, à nous aimer davantage aussi ? Moi, vous ne l'ignorez pas, j'ai vécu un peu partout et un peu de toutes les façons ; eh bien ! il me semble que c'est d'aujourd'hui seulement que j'entre dans la vie. Je me sens aussi jeune, aussi pur, aussi nouveau à tout ce qui m'entoure, que si , de quelque pays ancien , enseveli, oublié, j'arrivais ici pour la première fois. C'est le privilège de l'amour vrai de procurer à l'homme une renaissance de tout son être, et cet amour vrai , vous seule , vous seule au monde avez eu le pouvoir de le faire lever sur mon âme, comme un soleil qui subitement en a brûlé tout ce qui n'était pas digne en moi de vous être offert, d'être déposé à vos pieds.

— Jacques, que Dieu vous entende et nous bénisse tous les deux ! » balbutia l'ancienne postulante du Carmel, trop habituée à reporter tout au ciel pour l'oublier quand elle pliait sous le faix d'un bonheur inouï.

En même temps, elle voulut reprendre des mains de Jacques la petite Imitation de Jésus- Christ.

« Non! non! s'écria-t-il. Je me trompais en vous disant ce matin que le beau cavalier de vos rêves avait eu raison de vous restituer ce livre tombé de vos doigts; il aurait dû le garder, et je le garde.

— C'est pour vous lire quelques lignes de mon chapitre favori.

— Quel chapitre?

— Les Merveilleux effets de V Amour divin. »

Il eut une moue un peu dégoûtée.

« L'amour divin est pour les anges, et si vous en êtes un, vous, Isabelle, hélas ! je ne suis qu'un homme, moi...

— Donnez !

— Je n'ose.

344 LE ROI BAMIRE

— Donnez !

— Je me méfie de Y Imitation. Elle sent trop le cloître d'où elle est sortie. C'est le manuel de la vie religieuse, et...

— Si vous saviez pourtant le bien que me firent, durant ma claustration, certains paragraphes de mon fameux Chapitre! Ah! comme nos dispositions intérieures s'entendent à tourner au bénéfice de nos sentiments secrets les exhortations les plus saintes! Je suis bien coupable aux yeux de Dieu, allez ! Mais aussi pourquoi me donnait-il un cœur si plein de vous, un cœur si lourd à porter? Croiriez-vous que mon esprit, perverti par un besoin irrésistible de penser à vous, de s'occuper de vous, sans nul effort, par la possession à laquelle j'étais en proie, détournait toute parole de son vrai sens? A quelles corruptions la contrainte est capable d'amener la pauvre créature humaine, laquelle, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, ne meurt jamais à la tçrre volontiers! C'est peut-être affreux à avouer, Jacques, mais je vous l'avouerai pour vous faire pénétrer jusqu'au fond de moi-même : dans l'Imitation, où j'aurais dû incessamment chercher

l'ineffable Jésus, c'était vous, vous seul que je cherchais sans trêve ni repos,..

— Et me trouviez- vous au moins?

— Et je vous trouvais, par de fausses interprétations données au texte des versets, d'où je chassais Dieu obstinément pour n'y voir que vous,.. Quelles douces, quelles consolantes, quelles héroïques paroles dans le Chapitre V du livre III ! . . . Mon Imitation , je vous en prie ! »

Il ne sut la lui refuser.

Isabelle, qui connaissait les endroits du livre où son âme, altérée comme le cerf de l'Écriture, avait goûté « le rafraîchissement des fontaines, » ne tâtonna pas longtemps pour les découvrir.

« Pensez-vous, Jacques, que je pouvais laisser passer ces lignes sans en être délicieusement bouleversée :

« ... L'Amour est une grande chose, c'est un » bien au-dessus de tous les autres biens. Lui » seul rend léger tout ce qu'il y a de pesant au » monde, et supporte avec égalité toutes les iné- » galités de la vie, car il porte un poids sans » être chargé et il rend doux et agréable ce qui » est amer... »

— Le couvent, par exemple...

— Et plus loin, dans ce même Chapitre :

« ...Il n'y a rien au ciel et sur laterredeplus » doux que l'Amour; rien de plus fort, de plus » étendu, de plus agréable, de plus rempli, ni de » meilleur/parce que l'Amour est né de Dieu... »

— C'est admirable ! »

Elle continua :

«... L'Amour ne sent pas sa charge, il ne compte » point le travail, il veut faire plus qu'il ne )> peut et ne s'excuse point sur l'impossibilité, » parce qu'il croit que tout lui est permis et » possible. Aussi est-ii capable de tout, et pen- » dant que celui qui n'aime point s'abat et se » décourage, celui qui aime exécute bien des » choses et les achève... »

— Sublime ! »

Il s'inclina sur le livre ouvert, et, avec une émotion religieuse, baisa la page qu'on lui lisait. Isabelle allait poursuivre; mais le petit grelot suspendu dans le clocheton de la chapelle Saint- Ignace , jaloux de jeter sa note dans le concert de bronze qui ébranlait la vallée, se mit à tinter follement.

« Le premier coup de notre Bénédiction ! »

dit-elle.

Par un élan de biche effarouchée, elle s'élança dans un fourré, et Jacques ne la vit plus.

Jacques eut un ébranlement profond. Longtemps il tint ses yeux du côté de la brèche verte où Isabelle s'était engouffrée. Cependant, les branchettes flexibles des arbustes , un moment courbées, se redressaient, et les troncs blancs d'un bouquet de bouleaux , un moment effacés sur le passage de la jeune fille, montraient de nouveau leurs colonnettes élégantes, dont les fûts nacrés éclataient avec une violence singulière dans la demi-obscurité du bois. Ces arbres délicats, d'écorce lisse et brillante, qu'un hasard de nature avait rangés en cet endroit sur trois lignes parallèles, figuraient assez bien le péristyle de quelque temple perdu, dédié à des divinités g restes. L'imagination surexcitée de Jacques revit la nymphe inoubliée de Donatello , et découvrit ^

LE ROI RAMIBE 319

celle qu'il aimait mille rapports de grâce, de charme, de séduction avec le chef-d'œuvre de l'artiste florentin.

« C'est elle, tout à fait elle ! » se dit-il.

Ayant recueilli sur le gazon la petite Imitation de Jésus-Christ et l'ayant enfouie dans sa poitrine, d'un bond démesuré il s'élança vers les bouleaux. Respectueusement, voluptueusement, il toucha de ses mains les arbres bienheureux que la robe d'Isabelle venait de frôler dans son subit envolement. Il succombait à un anéantissement très doux , et, sentant fléchir ses jambes , il dut de ses deux bras embrasser l'un des troncs et s'y retenir pour ne pas tomber. Il fut quelques secondes n'ayant guère la notion de lui-même , absorbé ailleurs, il ne savait où. Peut-être le coup de foudre de l'amour vrai, par l'excès de vie qu'il surajoute, procure-t-il de ces étourdissements où tout l'homme disparaît en une crise sacrée.

Mais ces instants, enveloppés de ténèbres, comme tout ce qui est pour nous décisif ici-bas, ne sauraient durer, et Jacques, perdu, finit par se retrouver. Quand le clair sentiment des choses lui revint , il avait ses lèvres étroitement collées

contre l'écorce d'un bouleau frêle dont il entendait, au-dessus de sa tête, bruire le feuillage harmonieusement. Il ne lui était pas arrivé, jusqu'alors, d'ouïr musique plus enivrante. Il lui parut , à une certaine plénitude de pensée , en rouvrant ses yeux à la réalité, qu'il était devenu plus fort, plus compréhensif, et une étrange idée lui traversa l'esprit : durant son évanouissement, il avait communié avec la nature ; le temps que peut durer une lueur d'éôlair, il avait entrevu le mystère troublant de la vie , son grand secret , qui n'est autre que l'amour, l'invincible, l'éternel amour. « Elle m'aime 1 se répétait -il, elle m'aime! » Et, pour la retrouver, il se jeta dans le sentier qu'elle avait suivi.

Jacques allait droit devant lui , porté par des ailes. Au détour d'une allée, il se heurta à quelque chose de noir, un paquet gros, énorme, se précipitant dans une direction contraire à la sienne. Jacques , ensorcelé , n'y voyait goutte ; sans s'arrêter à l'obstacle , il passait, quand ces mots retentirent à ses oreilles avec une force inouïe :

« Où courez-vous, mon enfant, avec cette mine de possédé ?

— Elle m'aime , monsieur Pigeonneau ! elle m'aime ! s'écria-t-il, reconnaissant l'aumônier des carmélites.

— Quand je vous le disais !

— Elle vient de me l'avouer. »

D'un geste il voulut écarter l'abbé , dont la carrure lui bouchait le sentier. Mais M. Pigeonneau, aussi résistant qu'un tronc de chêne enraciné aux profondeurs du sol :

« Qu'allez- vous faire?

— Je vais prévenir ma tante que ses vœux , que les miens sont accomplis...

— Remettez- vous un instant, mon cher Jacques ; dans l'état où je vous vois , il y aurait imprudence à aborder votre tante, surtout à aborder monseigneur Rodriguez et M. le marquis d'Alpujaras. Puisque mademoiselle Isabelle vous aime et que vous l'aimez, un peu de sagesse, je vous en prie, et, si c'est possible, un peu d'habileté.

— Vous ne voulez donc pas que ma tante soit informée ?

— Ne vous mettez pas en peine, mademoiselle de Castillet n'ignorera rien. Seulement, je crois qu'il y aurait péril à l'instruire comme cela à brûle-pourpoint, quand vos paroles, vos traits vous font méconnaissable...

— Par l'amour d'Isabelle, je deviens un homme nouveau.

L'abbé Pigeonneau lui prit la main, et, coupant à gauche, le guida vers un banc caché sous les touffes épaisses d'une oseraie.

« Ici, lui dit-il, nous ne risquerons pas d'être découverts. J'ai besoin de vous entretenir sans témoins. Vous ne trouvez pas, je suppose, que j'aie trop mal conduit vos affaires jusqu'à présent ? Eh bien ! il faut m'en laisser la direction pour quelques jours encore... Soyez tranquille, quand mademoiselle d'Alpujaras sera votre femme, je ne vous ennuierai plus de mes conseils... Les choses de votre union avec une jeune fille que le ciel fit naître exprès pour vous, conserva exprès pour vous, auraient marché d'elles-mêmes s'il ne vous avait plu de les embarrasser dans un inextricable réseau de bali-

veFnes, fort drôles, fort divertissantes assurément, mais tout à fait hors de propos. Encore qu'ému de vos frasques, je n'y ai, pour ma part, ajouté nulle importance; malheureusement, il n'en va pas ainsi de M. le marquis Alvar, de monseigneur Rodriguez, de mademoiselle de Gastillet. Tous trois vous ont cru.

— Justement, je cours les détromper.

— Gardez-vous-en bien !

— Je ne puis pourtant pas...

— Et que leur direz-vous pour les détromper?

— La vérité simple et nue.

— Comment! vous oseriez avouer à trois personnes, dont Tune a tous les droits possibles à votre tendresse, dont les autres méritent pour le moins votre respect, que, durant deux heures d'horloge, vous vous êtes moqué d'elles, moqué d'elles impitoyablement, jusqu'à les atteindre au refuge sacré de l'âme, où se cache ce qu'il y a de plus grand dans l'homme, la foi ?

— Oh ! la foi politique ! . .

— Vous en parlez bien à votre aise, mon cher Jacques, et comme on voit, en dépit de sa finesse,

que votre esprit n'a nullement pénétré les personnes dont il s'agit! Vous ne connaissez ni le marquis d'Alpujaras , ni monseigneur Rodriguez, et vous ne connaissez pas non plus votre tante. La foi politique ! dites-vous en haussant les épaules. Mon enfant, chez ces Espagnols, la foi politique et la foi religieuse ne sont qu'une même foi, et, réfléchissez-y, c'est à cette foi unique , pour laquelle ils ont versé leur sang, pour laquelle ils mourront demain, que très imprudemment s'en est prise votre légèreté.

— Je reconnais ma faute , mon ami , et vous me voyez disposé à faire des excuses pour obtenir mon pardon.

— N'y comptez pas.

— Eh quoi! ma tante me refuserait?...

— Peut-être finiriez-vous par fléchir votre tante; mais, de quelque façon qu'il vous plût d'exprimer vos regrets , votre repentir , vous ne fléchiriez ni monseigneur Rodriguez, ni M. d'Alpujaras.

— Isabelle, à qui j'ai laissé entrevoir toute la fausseté du rôle que j'ai joué, s'est montrée si indulgente !

— Isabelle vous aime, riposta l'aumônier des carmélites, aussi profond casuiste ce jour-là que le respectable M. Turlot.

— Que fairealors? que faire »? s'éeria-t-il, en proie à un désespoir qui le planta debout prêt à se précipiter en avant.

L'abbé Pigeonneau , encore une fois , comme dans la salle à manger., le saisit. Puis , l'ayant contraint à se rasseoir:

« Que faire?... Vous deviez partir par le train de dix heures ? Vous partirez.

— Vous vous trompez, l'abbé : je ne partirai ni par le train de dix heures, ni par un autre train. Je reste. Pourquoi diable voulez-vous m'obliger à revoir Isabella Griffitt ? Franchement, pour un ecclésiastique , vous avez des façons de conduire les choses qui pourraient sembler singulières.

— Votre Isabella Griffitt a cessé d'être redoutable.

— Qu'en savez-vous ?

— Je sais que , désormais , elle vous est plus indifférente que cette femme qui passe là-bas sur le chemin de halage et que vous ne connaissez pas.

— Elle est jolie pourtant, Isabella ! »

Il avait glissé sa main dans la fausse poche de sa jaquette et en avait retiré le petit écrin en cuir de Russie, où se trouvait élégamment encadré le portrait de la jeune et triomphante miss.

« Regardez ! » lui dit-il.

« Oh ! moi, je suis quelque peu profane...

— Regardez toujours... Comment la trouvezvous?

— Elle me paraît se porter fort bien.

— Que dites-vous de sa figure ?

— Sa figure me semble ovale.

— Êtes-vous bête, voyons !... Est-elle laide ou jolie ?

— Elle est jolie.

— Eh bien ! non, monsieur , elle est laide, affreusement laide ! » s'écria-t-il avec explosion.

Et, de toute la vigueur de son bras, il lança au loin dans l'Arbouse le mignon écrin rouge , qui brilla, troua l'eau, disparut.

« C'es^ elle, c'est Isabella, dit-il ne se possédant plus, que je voudrais précipiter dans cette rivière , pour la punir de tous les jours de bonheur Qu'elle m'a volés ; car, sans elle, je serais

venu plus tôt ici, et plus tôt j'aurais connu Isabelle.

— mon enfant I »

Il y eut, entre eux, une minute de silence. Les cloches se taisaient sur la ville , que la nuit gagnait lentement. Soudain, à quelques pas, sur le chemin de halage, se dessina l'épaisse silhouette en boule du respectable M. Turlot. L'archiprêtre, un peu en retard, — ah I ce whist dont il ne savait pas se corriger, ce whist qui le mènerait droit en enfer ! — l'archiprètre, un peu en retard, s'efforçait vers Saint-Irénée de toutes ses grosses jambes courtes, de tous ses pieds ronds et menus. Le grelot de la chapelle Saint-Ignace se reprit à tinter.

« Le deuxièn\0 coup de la Bénédiction, dit l'abbé Pigeonneau. Nous n'avons pas de temps à perdre... Mon cher enfant, voulez- vous m 'autoriser à m'occuper encore un peu du bonheur d'Isabelle, de votre bonheur ?

— Je m'abandonne à vous, conduisez-moi.

— Quand votre tante va vous remettre les vingt-cinq mille francs que Cussette est allée chercher chez les MM. Poitrasson, vous les recevrez,

et vous quitterez Lormières par le train de dix heures, comme tout le monde s'y attend ici. Devez-vous retourner à Luchon ? Mon Dieu ! une dernière entrevue avec la femme dont l'Arbouse emporte le portrait à la mer n'est pas faite pour m'effrayer beaucoup. Toutefois, à moins que certaines délicatesses de galant homme ne vous obligent à reparaître à Luchon, — vous êtes meillleur juge que moi en ces matières, — j'aimerais autant vous voir partir pour Tarbes, Toulouse, Pamiers. Mettons que vous alliez à Toulouse, à l'hôtel des Ambassadeurs, par exemple. Là, vous vous installez , vous sortez peu dans une ville où vous avez conservé des relations nombreuses, et vous attendez une lettre de moi. Avant trois jours, j'aurai si bien travaillé ici que, j'en prends l'engagement , vous pourrez réintégrer l'hôtel de Castillet et le réintégrer à jamais.

— Qu'il va m'en coûter de m'éloigner d'Isabelle!

— Par exemple, je ne réponds pas qu'en rentrant à Lormières, vous n'aurez pas à parler encore une fois et du cardinal Cordova, et de Dionis Perez, et du Roi...

— Je croyais cette comédie achevée.

— Elle sera achevée, quand monseigneur Rodriguez aura béni votre mariage avec Isabelle. Je pense que ce dénouement ne vous déplaira pas.

— Eh bien, non ! Je renoncerai, s'il le faut, à Isabelle, mais je ne mentirai plus, comme j'ai menti si étourdiment, si honteusement, si lâchement. Le mensonge est odieux, je ne saurais vous exprimer l'horreur qu'il m'inspire.

— Je ne l'aime guère non plus, moi, » dit l'abbé Pigeonneau d'un air de profonde tristesse.

Il se recueillit un moment.

« Ah ! mon cher Jacques, reprit-il , si je ne vous aimais pas comme je vous aime et si la pauvre Isabelle d'Alpujaras n'avait pas derrière elle deux yeux terribles qui la guettent pour le cloître, où elle serait une mauvaise religieuse, où elle mourrait!... Mais non, à cette heure décisive pour elle, ni vous ni moi nous ne devons connaître des craintes puériles. Dieu me voit, et il sait que, si moi, dont l'ordination sainte consacra les lèvres pour la vérité, je vous invite... »

Il ne put en dire davantage. Il pleurait.

« Mon ami... Monsieur Pigeonneau... parlez... Je dirai ce que vous voudrez que je dise.

— Ceci simplement : — « J'ai reçu une lettre du « Roi. . . L'emprunt avec l'Angleterre a réussi. . . Le « Roi restitue ses vingt-cinq mille francs à made- « moiselle de Castillety Castilla, qu'il remercie de « sa fidélité. . . Le Roi ne croit pas une action milice taire possible en ce moment , et il ordonne au « comte de La Ferrade d'attendre ses ordres chez « mademoiselle de Gastillet y Castilla. . . »

— L'expiation est cruelle! et peut-être, dans l'avenir...

— Ne vous préoccupez pas de l'avenir... L'avenir appartient à Isabelle, à vous ; il n'appartient, hélas! ni à monseigneur Rodriguez, ni à M. d'Alpujaras, ni à mademoiselle de Gastillet. . . Le roi Alphonse paraît d'ailleurs assez solidement établi à Madrid pour qu'il n'y ait pas à redouter de longtemps de nouvelles aventures carlistes. On ne vous condamnera pas à passer la frontière demain... Épousez Isabelle, n'ayez d'autre souci que celui-là. Isabelle vous préservera de tout , par la profondeur des sentiments qu'elle vous a voués. Vous vivrez à La Châtaigneraie , que j'ai

obtenue pour vous de votre tante, et vous vivrez à Paris, car je ne crois pas, avec M. Turlot, que vous ayez commis un crime en traduisant les Scènes de la vie cléricale de George Eliot , et vous avez le devoir de poursuivre une carrière heureusement commencée... Puis, qui sait si, à La Châtaigneraie, qui va devenir comme votre cabinet de travail, Dieu ne se réserve pas de vous faire connaître la plus grande joie de la terre pour un homme?...

— Quelle joie, mon ami?

— La joie ineffable d'embrasser un petit être rose, qui sera l'enfant d'Isabelle et votre enfant.

— Notre enfant!... Oh!...

— Devant lui , devant ce jeune triomphateur dont rayonnera votre foyer, votre tante, M. d'Alpujaras, monseigneur Rodriguez lui-même s'inclineront, et tous vos péchés vous seront remis...

— Jacques! Jacques! cria une voix aiguë à travers le bois.

— Ma tante, dit le jeune homme.

— Une dépêche pour toi ! une dépêche I » reprit mademoiselle Hombeline.

Ils quittèrent le banc sous lesosiers delà rive, et rencontrèrent le chemin de halage où vient aboutir la maîtresse allée qui mène à l'hôtel Gastillet.

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