‹ Le roi René. Regnault et Jehanneton. Introduction, notes et glossaireChapitre 3 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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écrivains qui ont sous son inspiration ou sous sa dictée accompli des chefs-d’œuvre, la réputation de René en sera-t-elle diminuée? Sa personnalité tend à prendre chaque jour la position d’une figure de premier plan dans la liste des entraîneurs d’idées et des mécènes d'art et celui qui longtemps fut considéré comme simple peintre amateur, comme oisif de cour, s'amusant aux bouts rimés et aux curiosités sans lendemain, se verra bientôt attribuer dans l'histoire de Part une place importante comme précurseur animateur et vulgarisateur de la pensée de son temps. Ce prince du moyen âge féru d'art héraldique et de chevalerie devient l’homme de la transition et son être se dédouble entre lidéa- . lisme et le sensualisme ; et cette discordance en fait quelque chose de très raffiné, de très humain; « l’ironte le couronne et l’art le restaure ». C’est un curieux très libre au choix très osé, au goût très sûr, qui s'amuse aux sciences occultes et favorise limprimerie (1), qui fait

(1) Lecoy de la Marche dressant l'inventaire des livres de René a trouvé sans compterses propres ouvrages et les Heures et les cahiers, 202 volumes dont 15 imp.; et René mourut en 1480! Mais, témoignage

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boisiner les grands théologiens avec Platon, Hérodote, Cicéron, Tite-Live, Salluste, Sénèque et Boëce, qui s'amuse aux devises et aux emblèmes (1) et en compose des décors d'intérieur qui nous sembleraient très Salon d'Automne.

Sa cour d'Aix semble appartenir à quelque sultan des contes persans : voyez-vous ce rot sans royaume entouré de peintres, de poètes, de chapelains, de fous en titre d'office (2), de

plus probant encore : la Bibliothèque Nationale conserve (Rés. Z 623) la lettre dédicace par laquelle le 15 juil. 1471 l'introducteur de l'imprimerie à Paris, le célèbre recteur de l'Université, Guillaume Fichet, annonçait au roi de Sicile l'envoi de sa Rhetorica. N'oublions pas que ce précieux incunable est le 4° ouvrage scriptum impressumque in ædibus Sorbonne.

(1) Jeune il peint des oublies sur les murs de la prison du château de Bracon près Salins où :1l se croit abandonné de tous; puis la chaufferette aux charbons enflammés avec ces mots « ardent désir » témoigne partout, malgré ses infidélités, de sa tendresse conjugale; quand il perd sa première femme il exprime son veuvage par un arc turquoys or et azur dont les cordes d'argent sont détendues avec cette inscription : Arco per lautare Piaga non sana.

{a) En première place figure un certain Triboulet qui avait lui-même un valet aux habits somptueux

nains ou petits sots qui ont eux-mêmes un page pour les servir, d'esclaves mautres aux longues cafñisses de soie bleu turquin chamarrées, qui se plaît aux calvacades, aux danses, à toutes les manifestations somplueuses, à toutes les mises en scène, à toutes les décorations originales. IT institue un ordre de chevalerie (x), régle les tournois (2), joint aux processions de la Fête-

(inv, 331) ; il ne s’agit bien entendu pas du célèbre fou de Louis XII et de François 1°" dont la présence à la cour du roi chevalier est signalée jusqu'en 1536 ; le fou d'Anjou qui figure aux comptes de 1447 à 1466 ne pourrait-il être son père P Je ne le crois pas : Triboulet étant un sobriquet qui vient du vieux verbe tribouler (taquiner) qui avait le double sens de déraisonner, perdre la boule ; — sonner, carillonner les cloches.

(1) L'ordre du Croissant fut fondé le 11 août 1448 en la cathédrale de Saint-Maurice d'Angers afin que « tous nobles cueurs doivent de jour en jour accroistre et augmenter leur bienfaire tant en courtoisie et débonnaireté que en vaillance et glorieulx faicts d'armes ». Les chevaliers portaient sous le bras droit un croissant d’or émaillé de rouge avec cette devise écrite en lettres bleues : « Loz en croissant ». René vit supprimer cet ordre dès 1460 par une bulle de Pie Ii.

(2) Le Pas d'armes de Saumur (1448), le Pas d'armes de la Bergière que présidait Isabeau de Lenoncourt à Tarascon en juin 1449. A mentionner en suë « le traictié de la forme et devis comme on

Dieu d'Aix de véritables joûtes de gueule dignes de Gargantua (1), invente le cortège annuel de la Tarasque dans le but d’apaiser en les amusant les discordes continuelles des habitants, patronne de magistrale façon le théâtre (2) et, non content de posséder une nombreuse ménagerie comme tous les princes de son temps, il se plaît à donner aux lions une place dans les pompeux attirails de ses pas d’armes. Il favorise les constructions, restaure le château des Baux, réédifie l'église des Saintes et y fait élever une chapelle basse à la suite de la découverte et de la translation des restes des Saintes Maries de la Mer.

faict les tournois » par Louis de Beauvau (1451-52), sénéchal de Provence.

(1) Au 12° jeu apparaissait le plus désagréable des « entremets » /a Mouert ; par ce détail macabre ne reconnaît-On pas le prince qui orna son propre tombeau d'une si originale peinture P

(2) À Angers et à Saumur il fait jouer les mystères en 1446 de la Passion, en 1456 de la Résurrection, tous deux composés par l’auteur du Mystère du Roy adyenir, Jehan du Périer dit Le Prieur, mareschal des logiz du roy de Cicille René le Bon. Man. anc. fon. fr. 1042. À Aix en août 1476 : {a Moralité de l’homme mondain, à 82 personnages attribuée à Simon Bourgoing qui devint plus tard valet de chambre de Louis XII.

Le premier en France il attire les sculpteurs italiens (1); il patronne les peintres verriers, des céramistes (2), les huchiers, les orfèvres, fait exécuter la série des tapisseries de l’ Apocalypse dont s’enorgueillit justement la cathédrale d'Angers et s’entoure chaque jour d’un luxe (3) où Part étranger contemporain apporte son tribut d'élégance, cristaux de Venise, coussins de cuir d’Espagne, armes d'Orient, fourrures, tvoires, etc. Pour compléter ce portrait de l’amateur, ajoutons à René une curiosité intense pour tout ce qui touche à la terre (4); 1l intro-

(1) Voir au cabinet des Médailles les deux œuvres de Pierre de Milan 1461-1462 et celle de Francesco Laurana 1463 auquel on doit le mausolée si grand en sa simplicité du frère cadet de René, Charles IV comte du Maine qui se trouve à Saint-Julien du Mans.

(2) L’écritoire en terre vernissée du jardin d’Aix est le prototype des faïences que fabriqueront les ateliers céramiques les plus célèbres de France.

(3) Il affectionne particulièrement les abbermiches brodés (burnous) pour recouvrir son lit et recherche ces magnifiques poteries à reflets métalliques que nous appelons hispano-mauresques et qu'au xv* siècle on dénommait vaisselle de Valence.

(4) À la bibliothèque d’Albi voir en tête de la traduction latine de Strabon que venait d’achever Guarino de Vérone la 2° miniature représentant

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nor DE. MICIMCRSE-TRRa EME

duit en Anjou les roses de Provins, cultive en Provence le raisin muscat et essaye même, dit-on, d'y planter la canne à sucre. En sa jeunesse il trouvait amusant d’attacher ensemble la lance, la lyre et la houlette, de mêler ses goûts rustiques et sa verve poétique à ses ambitions chevaleresques et le « Pas de la Bergère » fut l’heureuse application de ses principes opposés. Cependant, pressé par l'âge, les déceptions, poussé par son goût personnel et surtout sous l'empire de sa jeune femme Jeanne de Laval, ses besoins de douce quiétude et de repos champêtre s’accrurent sans jamais pourtant déterminer en lui aucune compétence pratique agricole : ses essais de culture furent ruineux, ses élevages déplorables, mais sa bonhomie et aussi cette recherche amusée d'originalité qu’on ne retrouvera plus chez aucun prince devaient, en lui assurant l’indulgence des populations, établir solidement l'aimable légende que la postérité attache à son nom. Ce n’est pas en paysan

René recevant sous un palmier l'hommage de ce précieux manuscrit des mains de son auteur. Enréalité remise fut faite par Antonio Marcellus, sénateur de Venise, chevalier du Croissant (1468).

qu’il aime la nature, c’est en artiste! Ainsi, à Gardanne il ne manque pas d’organiser une fête extraordinaire pour la tonte des moutons et se complaît à assister au défilé de son troupeau de trois mulle têtes de brebis, à admirer à Paller ou au retour de la montagne de Miolan les trentemiers nombreux branslant leurs sonnailles que conduisent, derrière le capoulhé superbe, avec leurs quinze chiens, une douzaine de. bergers revêtus de grandes capes de drap blanc marquées d’un large écusson brodé à ses armes. et les tambourinaires sont de la fête, item « les mullerolles de vin pur sans trempe »! N'est-ce pas fantaisie d'artiste d’ordonner que « le lundi 1°T juin 1472 tout fust nest et à point et que le concierge de Gardanne eut de rame de greos (houx) en la place garni d’aurenges »

pour l’arrivée de la reine; l’année suivante n’y avait-il pas au même lieu « six cameaulx et ung petit moure pour les garder et gouverner par le commandement du roy. et les dormadaires seront avecque les vaches et seront amenez chascun soir à Postel ».

Pour lui la nature n’est pas seulement cadre pittoresque, elle est aussi sujet littéraire. La

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bibliothèque Méjanes possède encore, à côté des Heures enluminées aux marges desquelles il notait les principaux événements de sa vie, un manuscrit de la bergerie Robin et Marion qui faisait partie de sa librairie (x). Il connaît certes tout ce que le genre pastoral a déjà produit. Par cœur il sait les vers fameux de Combien est heureuse la vie de celuy qui fait sa demeure aux champs :

Soubs feuille vert, sur herbe delitable Lez ru bruiant et prez clere fontaine (2)

(1) Lyon avant Paris ayant imprimé en français, il est plausible de penser que René dut connaître les ouvrages « en molles » tirés aux presses de Barthélemy Buyer (1473-83), de Guillaume Le Roy (1473-93) qui donnera la 1" édition de la farce de maistre P. Pathelin, de Nicolas Philippe et Marc Reinhart (1477-88), de Martin Husz qui en 1478. achevait le premier livre illustré imprimé en France, ce « mirouer de la Rédemption de lumain lignage », où l’art des pasteurs s'exprime aux bois naïfs d'un réalisme touchant. Elle s'annonce déjà l’ère des danses macabres et des composts des bergiers où triompheront les Balsarin, les Le Rouge, les Verard et les Guy Marchant, dont les éditions sans cesse pastichées en France comme à l'étranger, assureront le succès populaire de Lyon, de Paris, de Troyes jusqu'à la fin du xvui* siècle !

(2) Cette pièce de Philippe de Vitry, évêque de

Dès le début de son mariage 1l lui tarda sans doute de jouer avec sa jeune bien-aimée au « franc Gontier et dame Helayne » mais de là à avoir écrit lui-même KRegnault et Jehanneton entre 1454 et 1457 comme le suppose M. Lecoy de la Marche et comme le confirme encore M. Pierre Champion, :l y a loin.

Meaux, conseiller du roi que son correspondant Petrarque appelait pœta nunc unicus Galliarum avait été suivie d'une autre de Pierre d'Ailly surnommé l'aigle de France, grand maître du collège de Navarre (1384), promu cardinal (1411), mort en 1420. S'inspirant du Traictié de l'Estat science et pratique de l'art de bergerie de Jehan de Brie le bon berger de Charles V, la littérature rustique ne cesse de faire des adeptes. Plus la peste et la guerre de cent ans sèment deuils et famine, plus se fait sentir le besoin de douce quiétude et de naïve liesse. Le contraste est frappant entre la misère et la colère de Jacques Bonhomme et l'insoucieuse et élégante provocation de tous ces seigneurs pastichant (comme feront aussi les habitués de Trianon) les repas forcément maigres que se partageaient aux champs touzeaux et touzettes. C'est le triste temps où les rhétoriqueurs en rimes équivoques et consonnantes s’épuiseront à la contrefaçon de ces fadaises et de ces puérilités que fouaillera bientôt Villon de son ironique ballade : /! n'est trésor que de vivre à son aise.

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