‹ Le roi Tobol, romanChapitre 3 sur 7 · NOUS AVONS FAIM · texte numérisé non relu

NOUS AVONS FAIM

Assuréraeçit le roi put observer que cette foule n'était

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pas replète. Mais surtout les deux porteurs de l'écriteau sinistre se distinguaient par leur maigreur : on les avait choisis ! Le roi ne lut pas sans apercevoir l'habileté...

« Au reste, pensa-t-il, — je compose de gaillards superbes ma garde privée : c'est afin de communiquer au peuple une forte idée de ma puissance. Et le peuple, pour me marquer l'insuffisance de sa nourriture, m'exhibe ses plus démonstratifs échantillons. Quoi de plus naturel? Nous sommes à deux de jeu !... »

Ainsi, le roi Tobol, homme avisé, soupçonna vite l'artifice des lépublicains; et celui fut une raison suffisante de ne pas trop s'émouvoir. D'ailleurs, il constatait avec plaisir l'ordre parfait de la manifestation. Pas de tumulte, pas de cris : une sorte de procession quasi religieuse, où seules étaient subversives les bannières. Bref, une émeute telle qu'en peut résolument souhaiter le plus craintif des potentats.

Toutefois, à se prolonger, ce défilé manquaitd'agrément. Le roi Tobol, en dépit de son scepticisme, s'attristait à la vue de ces pauvres hères, si hâves et si mal en point. 11 apercevait de farouches visages dont les yeux brillaient. Pour les examiner mieux, il était tenté d'ouvrir la fenêtre, de se pencher à son balcon vers la misère de son peuple. Mais il redouta d'exciter ces colères somnolentes, de provoquer leur éveil terrible ; et il ne souleva même pas le rideau brodé qui le cachait assez bien.

Quatre par quatre passaient les mal nourris ; et ils étaient au nombre d'un millier: vieillards cassés qui s'appuyaient sur des cannes ou des béquilles et se traînaient

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malaisément, une jambe ayant grand'peine à suivre l'autre, la tête tombant sur la poitrine, dont les poils se mêlaient à ceux de la barbe ; femmes chétives, qui allaitaient de plus chétifs marmots, qui affectaient une douleur où subsistait de la coquetterie, — comédiennes qui avaient bien tort de maquiller une souffrance trop réelle... Le roi Tobol eut pitié d'elles infiniment. 11 se dit :

« La pauvreté n'avilit pas moins les âmes que les corps... »

Et il se dit aussi :

< Le mensonge est si naturel aux femmes qu'elles mentent même pour dire la vérité !... »

Des enfants pâles s'amusaient de ce cortège où ils avaient place ; et quelques-uns faisaient les petits hommes, se dandinaient, avaient conscience de leur rôle ; d'autres baguenaudaient et voulaient rire, mais leurs parents les rappelaient à l'ordre.

Après le symbole des affamés, un deuxième groupe s'avançait, précédé de cet écriteau.

Qu'est-ce que le bonheur?.., NOUS AVONS FROID!

De fait, une bise soufflait qui soulevait la neige du sol en tourbillons. Au moment où l'écriteau passait devant les fenêtres royales, une bourrasque le secoua et faillit chavirer les porteurs.

« Si le ciel contribue à la mise en scène — songea le roi, — serait-ce que Dieu lui-même est devenu républicain?... »

Badinage ! 11 avait trop de sagesse pour diviniser

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les hasards et les coïncidences ; en outre, il savait que les dieux n'ont rien à gagner au gouvernement populaire : la monarchie céleste a partie liée avec les monarchies d'ici-bas.

Nous AVONS FROID !... Lcs malhcrcux étaient, eu effet, peu vêtus, — les hommes de blouses et de pantalons en loques, les femmes de robes si légères que leur forme frissonnante s'y dessinait. — Les joues étaient bleuies, les nez rougis et les lèvres exsangues. Les chaussures, en ruines, béaient, prenant la neige, la happant à chaque fois qu'elles tapaient sur le sol. Et d'aucuns allaient pieds nus. Le roi Tobol, certes, avait connu, à la guerre, la lancinante onglée. 11 avait subi l'assaut des nuits glacées où le vent griffe et coupe les visages, tandis que le front chauffe sous un cercle rivé aux tempes II s'était endurci peu à peu ; sa peau moins douillette, sa chair moins tendre résistaient mieux. Mais, à la vue des pauvres pieds nus dans la neige, il éprouva au cœur un serrement pénible. Et telle fut sa compassion qu'il eût voulu ouvrir à deux battants les portes de son palais et appeler à ses cheminées bien flambantes ces marcheurs aux orteils saignants.

Le ministre de l'intérieur entra. Il s'excusait. Mais, disait-il, à moins de braver Dieu, l'on ne pouvait laisser croître ainsi le péril : c'était la révolution qui préludait ; le roi s'obstinerait-il à ne pas réprimer un tel désordre ?...

— Approchez, — dit le roi Tobol, — et regardez avec moi, ministre, ce cortège qui n'est pas à notre honneur. Regardez !

— Sire, c'est un coup monté par les républicains. Tout cela est artificiel...

— Regardez ! — répéta le roi. — Et ne vous pressée pas de conclure : nous avons le temps !

Le ministre se tut, par obéissance; mais il frémissait de colère et d'effroi.

Un troisième écriteau parut :

Qu'bst-ce que le bonheur?...

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