NOUS AVONS PEUR
— De quoi ont-ils peur ? — fit le roi. — Ah ! oui, de mes cruautés néroniennes, je me souviens !.. . Ils se demandent si je ne vais pas mettre le feu aux quatre coins de la capitale, afin de m'offrir le spectacle d'un bel incendie. Au reste, ils en profiteraient, j'aime à le croire, pour se réchauffer... Cette peur n'est pas bien raisonnable !
Ils tremblaient, à vrai dire. Mais la faim, sans doute, et le froid y étaient pour autant que la peur. On avait un peu puérilement réparti en trois groupes la misère du peuple ; et la faim tenaillait les effarés, comme le froid glaçait les affamés. N'importe ! la misère du peuple était tout entière là et, sous les yeux du roi, défilait.
— Combien sont-ils? — demanda le roi Tobol.
— Trois mille, — répondit le ministre.
11 ajouta :
— C'est peu de chose dans une ville de quinze cent mille habitants. Et Votre Majesté peut être sûre qu'on les a payés.
— Tant mieux ! — dit le roi. — C'est autant de
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gagné pour ces pauvres diables. J'en suis content.
Le cortège s'achevait lentement ; les dernières fi les pissèrent, plus nonchalantes. Il y avait des badauds parmi elles, voire des plaisantins. Le lourd serpent, ayant fait le tour de la place, se retirait, suivi de sa queue frétillante.
Quand il eut à peu près disparu, le roi put voir, au tond de la place, un petit groupe d'une dizaine de messieurs, corpulents pour la plupart, habillés en bourgeois, coiffés de feutre, un peu négligés dans leur tenue, les cheveux longs et l'air désinvolte : les organisateurs de la manifestation. De ce groupe bientôt se détachait un ventre, enveloppé d'un flottant maefarlane, surmonté d'une barbe noire et, à cause de la neige, d'un capuchon. Le personnage prit dans sa poche une lorgnette de spectacle et la braqua sur le palais royal, en fouilla les fenêtres, l'une après l'autre, afin de vérifier que le roi Tobol était là, qu'il avait va la manifestation.
— C'est Fougasse ! — dit à son ministre le roi. — Ce bon Fougasse est en peine de savoir s'il m'a bien offensé...
— Je vais — s'écria le ministre — le faire arrêter sur-le-champ ! Tout cela est son œuvre...
— Je le croirais volontiers, — reprit le roi ; — c«cortège était composé comme un discours de lui : en trois points, oui, et redondant. Sa manière n'est pas bien subtile ni variée. Mais gardez-vous de l'arrêter : il m'est indispensable. Sa grosse ambition l'engage à discipliner les forces populaires dont il a besoin, comme moi je refrène l'ardeur de mes armées aân de
les avoir bien en main. Notez qu'il est bon diable, au fond : personne ne ressemble à un révolutionnaire moins que lui. S'il devient dangereux, quelque jour, je le nommerai ministre de l'intérieur à votre place : et il sera la complaisance même. Je l'aurais pris déjà, croyez-le bien, s'il ne me rendait de plus grands services comme gardien de la populace. Mais je veux répondre à mon peuple avec courtoisie. A ceux qui ont faim je donnerai de la nourriture ; à ceux qui ont froid, des vêtements ; à ceux qui ont peur... qu'est-ce que je pourrais bien leur donner ?
— Rien, sire ; je vous en supplie ! La peur qu'ils éprouvent est notre sauvegarde.
— Je vous dis — repartit le roi — que notre sûreté repose sur Fougasse !... Mais habillez-moi, nourrissez-moi ces pauvres diables. Ceux qui ont peur n'ont pas si peur que ça,tout compte fait.. .Achetez-moi dans les magasins de la ville quantité de vêtements et d'aliments et annoncez que, demain matin, de gratuites distributions seront faites, sur le perron de mon palais, à tousnos chers indigents . Ilâtez-vous et n'économisez ni votre peine, ni ma fortune... Du reste, pas de folies ; je désire taquiner un peu Fougasse ; mais je me ferais un scrupule de lui enlever sa clientèle... Oui, je comprends que vous ne m'approuvez pas, ministre ; il n'importe, je vous assure !... Vous n'entendez rien à mon bon plaisir.
Le roi Tobol, ayant ainsi congédié son ministre, s'écarta de la fenêtre. La place avait repris son aspect de chaque jour. La neige voltigeait ; le ciel était bas, pesant, l'atmosphère molle. Le peu de lumière qu'il y
avait semblait émaner du sol neigeux, tandis que le ciel était noir et qu'on s'étonnait d'en voir tomber des flocons blancs. Les gens qui passaient n'allaient pas vite, mais glissaient, dérapaient et, à chaque pas, gaspillaient un peu d'énergie ; ils avaient l'air de n'avancer qu'en reciiignant, comme s'ils ne savaient pas trop où aller plutôt qu'ailleurs, comme si leur désir s'était évanoui dans la torpeur environnante et n'aiguillonnait plus leur fatigue.
Le roi Tobol dut s'avouer qu'au total cette matinée l'avait péniblement ému. La migraine, en s'éloignant, lui laissait une lassitude désagréable. Il ne sut que faire ; et, comme il avait l'habitude de l'action, le désœuvrement lui fut odieux. S'occuper du bonheur? Une seconde, il se demanda s'il ne se mettrait pas à lire les réponses qu'il avait reçues... Mais il était, pour le moment, dégoûté de l'opinion populaire. 11 dédaigna cette besogne, alla et vint par son cabinet de travail, traîna, ouvrit des dossiers et les ferma, des livres et les rangea, compta les pas qu'il faisait d'un mur à l'autre, se rabâcha des projets et des soucis, repoussa très hâtivement l'image de la petite reine, qui se présentait sans qu'on l'eût appelée, pesta contre des domestiques lents à obéir, se désola sans qti'un chagrin tout à fait précis en fût la cause, crut qu'il se désolait pour mille et mille chagrins, s'ennuya dans son jardin d'hiver, dans sa galerie de tableaux, dans sa bibliothèque, et, sur les cinq heures du soir, sans souper, se coucha.
En vieux militaire qui s'est accoutumé jadis à prendre du sommeil dès qu'il en avait l'occasion ou le
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loisir, et quelle que fût l'heure, il s'endormit et, jusqu'au lendemain, ne fit qu'un somme. Mais il s'éveilla dès le jour et, comme il était dispos, résolut d'employer cette matinée.
Le détail de la précédente journée lui revint avec une netteté dont il fut satisfait. Sa lucide pensée se promenait dans tout cela très allègrement. Il comprenait que cette manifestation si correcte n'était pas spontanée. 11 fut de nouveau reconnaissant envers le gros Fougasse.
« Ces petites émeutes bien réglées amusent le peuple, — songea-t-il, — et le détournent des émeutes véritables où il se lancerait. 11 faut des meneurs : c'est eux qui mettent de l'ordre dans l'indiscipline populaire... »
Les affamés, les frileux et les peureux qu'il revit en souvenir ne l'attristaient plus. Toutefois, il voulut en avoir le cœur net.
Il réfléchit qu'il ne connaissait pas beaucoup son peuple. Un roi ne se renseigne pas facilement. Ses ministres ne lui laissent voir que ce qui ne trahit ni leur infidélité ni leur sottise. Ils l'entretiennent en bon état d'ignorance, comme les fillettes à qui l'on peint la vie en rose, comme les enfants à qui l'on affirme qu'on les trouva dans un chou... La candeur des potentats estune sorte de virginité tardive et ridicule...
« Et leur excuse quelquefois ! » — songea le roi Tobol.
Et il reprit, tout haut, riant fort :
— Mais moi, je veux perdre cette innocence l
11 sonna son valet de chambre, qui, somnolent encore, l'habilla. Le roi Tobol, en gourmandant ce paresseux qui lui présentait mal sa culotte, se rappelait qu'un jour il avait eu déjà l'intention d' « aller au peuple », comme il l'annonçait alors pompeusement. A cette époque, il soupçonnait son premier ministre de garder pour soi une partie des sommes qu'il destinait aux indigents : il sortit, déclarant qu'il procéderait lui-même à une enquête rigoureuse ; mais le premier ministre eut soin de susciter un petit attentat qui ne fit de mal à personne et cependant suffit à persuader le roi de rentrer chez lui. Cette fois, il n'aurait pas l'imprudence d'annoncer son projet. Il sortirait, dès le jour levé, seul, et visiterait à l'improviste les quartiers pauvres de sa capitale.
Sa toilette achevée, il congédia son valet de chambre, enfila une pelisse, en releva le col, y dissimula sa longue barbe, se coiffa d'un chapeau quelconque et descendit avec précaution l'escalier. Quand il fut à la porte du palais, il éprouva quelque peine à en obtenir l'ouverture ; il admira cette juste observance de la consigne, mais en souffrit. Les hussards de service hésitaient à le reconnaître.
Dehors, il se réjouit. L'escapade l'enchantait.
Il faisait un petit froid sec. La neige dure grinçait sous les semelles avec le bruit d'une soyeuse étoffe qu'on froisse. L'air vif agaillardil le roi. Il se disait :
t Je vais rendre visite à mon peuple ; je vais voir si mon peuple est heureux ou malheureux... i
11 regardait devant lui la belle nappe de la neige tombée la nuit et qu'à cette heure matinale on n'avait
pas encore foulée. Le soleil naissant y jetait des rcllels roses ou vermillonnés ; dans leur traînées mates brillaient de place en place les facettes de minuscules cristaux. D'un arbre churent d'épais flocons. Un corbeau s'y était posé lourdement. Il s'envola bientôt et descendit jusqu'au sol. Ses ailes, en arrivant, éventèrent la blanche pondre ; et il fut là une tache noire et absurde. Il repartit, en croassant.
— Tu ne trouves pas à te loger, grande bête ? — lui dit le roi.
Un homme passa. 11 laissait derrière lui la marque de ses souliers. Comme la belle neige en était meurtrie, le roi se fâchait à part lui contre le maraud. Mais il se retourna bientôt et vit la file pareille de ses pas...
a J'en fais autant que lui, — pensa-t-il; — seulement, à condition de ne pas me retourner, je n'en sais rien. Il vaudrait mieux vivre en ne regardant pas derrière soi. »
Il épiloguait ainsi volontiers, combinant les détails de la route avec ses réflexions et philosophant allègrement, par ce clair matin d'air vif et de facile réveil. Mais il s'aperçut qu'on le suivait: deuxagents cyclistes étaient à ses trousses. Il en conçut une ardente colère : tout l'agrément de la promenade était perdu... Il ordonna aux fins limiers de rebrousser chemin, sous peine d'ennuis, et il songea :
« Fougasse est plus libre que moi... Je suis jaloux de Fougasse 1 »
Peu à peu, la ville se réveilla. Des contrevents s'ouvrirent, claquèrent des murailles, en secouèrent les guipures de neige qui s'y étaient, la nuit, posées. Aux
portes, parurent des servantes : elles déblayèrent les seuils, battirent des tapis et soufflèrent dans leurs mains pour se réchauffer. Demeures bourgeoises. Le roi Tobol imagina les flâneries en la tiédeur des lits et les cafés au lait qu'on hume. 11 longeait ces confortables maisons. 11 en regarda les fenêtres, qu'il trouva bien calfeutrées, voilées pour la plupart d'épais rideaux. 11 se figura de paisibles existences, un peu monotones, mais douces dans leur monotonie. Et il conclut :
c Mes bourgeois sont bien logés. »
Il s'en félicita ; mais il voulut voir le peuple. Il prit donc de laides rues, qui étaient déjà, comme en plein jour, animées, grouillantes. De noires masures les bordaient et il en sortait, avec des cris, une odeur désagréable. C'est la première impression que l'on ail delà pauvreté, cette odeur fade, écœurante, qui résulte de la cuisson des viles nourritures. Le roi Tobol en fui péniblement affecté. 11 se souvint des cantonnements militaires, où jadis il entrait à l'improviste, quand l'armée était en campagne avec lui. On faisait cuire, dans des marmites de fer-blanc, du bœuf et des pommes de terre et de la graisse de mouton qui sentait fort. Les soldats aimaient cette cuisine et, leur petite pipe aux dents, guettaient l'heure de s'en repaître. Ils chantaient ; ils n'étaient pas tristes ni moroses, en dépit de la rôdante mort et des fatigues inévitables. Eh! bien, les gens de ce faubourg n'avaient-ils point, eux aussi, le bœuf et les pommes de terre ? en outre, la sécurité delà paix?... Le bœuf et les pommes de terre dans l'eau qui chauffe 1... Par les portes qui fermaient mal et par les tuyaux des poêles, qui au travers des vitres
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sortaient des galetas, s'exhalait une fumée de bon augure.
— Ils ont faim ? — murmura le roi Tobol ; — eh bien, ils mangent. Ils ne sont pas plus tôt hors du lit qu'ils allument leur fourneau ; et, s'ils ont vraiment faim, ce rata médiocre les satisfait. Tant mieux, s'ils ont faim : j'en complimente leurs estomacs. Ils ont, plus exactement, de l'appétit.
Le roi Tobol fut goguenard et ne s'aperçut pas qu'il l'était. Il s'en aperçut un peu plus tard ; et alors il en eut de l'humeur. Aux logis ouvriers succédait un quartier sinistre : échoppes de planches, roulottes bohémiennes, repaires farouches. Et là, point de feu. Des enfants à peine vêtus regardaient ce passant. Ils mendièrent, balbutièrent une confuse plainte que la petite main tendue expliquait. Le roi n'avait pas d'argent sur lui : comme, d'habitude, il ne sortait pas seul, un aide de camp se chargeait de porter la bourse royale et d'en tirer les aumônes. Les quémandeurs devinrent plus nombreux et pressants : aux bambins se joignirent des filles mal nippées et des hommes ; la requête des uns comme des autres, d'abord geignarde et obséquieuse, se fit exigeante et quasi menaçante. Le roi Tobol affirmait qu'il était désolé. 11 fut sur le point d'ajouter qu'on allât au Palais, où des vêtements et des vivres seraient tout à l'heure distribués ; mais il se tut, craignant de se révéler comme le roi, de se trahir.
Un grand voyou dégingandé lui cria ;
— Laisse-moi chercher dans tes poches ; et je te parie que j'y trouverai des ors 1...
Cette parole eut un vif succès. Un mouvement se fit, parmi les dépenaillés, et le roi Tobol crut qu'on allait se jeter sur lui et le fouiller, l'assassiner, s'il résistait. Il eut peur : il se demanda s'il était lâche. 11 s'arrêta et, fier, regarda cette foule.
— Et puis, ne fais pas le malin ! — reprit le voyou.
Le roi sentit peser sur lui une haine envieuse, acharnée. Il tourna les talons et s'enfuit; des huées l'accompagnèrent. Une crapuleuse fillette tira et secoua le bas de sa pelisse et, d'une baguette, le frappa.
— Tape I — lui criait-on.
Elle tapait de son mieux; mais, ayant butté contre un caillou, elle dégringola. On rit. Le roi parvint à s'éloigner. Un fiacre qui sortait de son dépôt lui fut une aubaine. Il y grimpa et donna l'adresse du palais. Le cocher le reconnut et le salua, et puis fouetta sa vieille haridelle.
Une lourde tristesse accablait le roi Tobol, durant ce retour, une tristesse où il y avait de la pitié, de la colère, de la rancune. Certes, il plaignait ces misérables. En outre, il les détesta. Qu'est-ce qu'ils avaient à réclamer de lui ? De quel droit s'adressaientils à lui ? Arrière, ces gens ! Est-ce qu'il ne s'était pas, trente années durant, tourmenté pour eux et privé pour eux de tout repos?... Echec de son labeur! Eh ! bien, qu'y pouvait-il?... Et alternaient dans son cœur le désir d'essayer encore et la certitude de ne réussir point. Il se disait qu'il assumerait cette tâche : l'extinctin du paupérisme; et qu'il y donnerait toute sa vie, tonte la fin de sa vieille vie, les années dernières qu'il s'était égoïstemcnt réservées !... Il en fit à son peuple
indigent l'abandon. Petit à petit, cette idée se développa dans son esprit, et s'épanouit en charité souveveraine, et bientôt même se magnifia de telle sorte qu'il rêva de bonheur universel. Au jeune prince Eudémôn se substitua la foule souffrante et qu'il fallait tirer de la souffrance vers la joie. Le bonheur de la foule, son règne aboutirait là !
Mais soudain, comme tombe du ciel où il s'exaltait un oiseau tué, — ses ailes se plient, sa tête pend, et il vient heurter le sol, — le rêve du roi s'abattit.
« Ils sont trop ! pensa le roi. Ils sont trop !... »
El il se rappela ses efforts anciens, l'œuvre de toute son existence. S'il avait échoué, n'échouerait-il pas encore? Et, s'il avait échoué, n'était-ce pas que la tentative dépassait les forces d'un roi, contrariait la force des choses? Les fatalités lui apparurent, plus évidentes que jamais. 11 les haïssait et, malgré son ardeur, il n'osait les affronter.
Alors la pensée d'Eudémôn lui revint, etilse disait:
« lis sont trop! .l'y renonce. Mais aux fatalités mauvaises j'arracherai le seul petit prince Eudémôn. Cette tâche suffit à ma vieillesse ; et il n'en est pas de plus délicieuse !... »
En imagination, il cajola cet enfant.
Lorsqu'arriva le fiacre au palais, il eut grand'peine à se frayer un chemin. La distribution de vivres et de vêtements commençait, et les misérables se pressaient, se bousculaient. On reconnut le roi Tobol: il fut acclamé. Mais il ne prit à ces ovations aucun plaisir. On criait maintenant : « Vive le roi Tobol ! » Cette fois Comme l'autre, il s'enfuit. Il gravit en hâte son esca-
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lier, s'enferma dans son cabinet de travail, où la rumeur de la place montait, 11 ne put supporter le vacarme de celte délirante joie. 11 ordonna que fussent clos ses contrevents, ses rideaux, et allumées ses lampes. Ayant mis entre ses sujets et lui cet éloignement, il goûta la solitude et se prit à rêver.
Il rêvait à peu près comme suit.
(( Le bonheur des foules, locution contradictoire! A le vouloir réaliser, on se dépense en pure perte. Dieu lui-môme y a renoncé. C'est bien la preuve que l'abondance indéfinie des trésors n'y suffît pas. Car Dieu est toute richesse; si quelque chose lui manquait, un miracle — et il fait des miracles à sa guise — le lui procurerait. Un simple roi, même opulent, n'a pas de telles ressources. Mais Dieu a compris que le bonheur des foules est irréalisable, parce qu'il n'y a de bonheur, de vrai bonheur, que particulier. Ah ! que nous sommes donc individuels !...
» Cherchons plus avant. Dieu ne pouvait-il pas veiller au bonheur individuel d'un chacun? Plaisante image, se le figurer multiple et attentif à chaque créature, visiteur de toute créature, qu'il soigne à domicile ; et non seulement visiteur, mais gardien perpétuel.
)) Car Dieu est tout-puissant. Il n'est rien d'impossible à Dieu; rien, en vérité, que l'absurde. Mais, précisément, le bonheur de la foule est absurde. Tel réclame ceci, tel réclame cela. Ceci et cela ne vont point ensemble. Entendez-vous les uns aveu les autres; et demandez-moi tous la même chose, si vous voulez que je réponde à vos désirs. Mais vous ne sauriez vous
accorder sans abnégation. Bref, il est nécessaire que soient aux uns sacrifiés les autres.
» Oui, voilà. C'est ce que fait Dieu. Il sacrifie aux uns les autres. Et sa justice, qui est absolue, en soufTrirait extrêmement, s'il n'était en mesure de répondre : « Que diable voulez-vous que j'y fasse ? »
— Que diable voulez-vous que j'y fasse? — s'écria, pour son compte personnel, le roi Tobol.
Puis il continua de songer, théologiquement :
)) La Bible est péremptoire là-dessus. Quand Dieu eut créé le premier homme, il décida de lui donner le bonheur. Cela, du reste, allait de soi Dieu n'hésita point. Et il installa, pour le bonheur d'Adam, le paradis terrestre, lieu de délices fort bien conçu. Le premier homme fut heureux à souhait. Ensuite, ayant pris femme, Adam se mit en mesure de se multiplier. Dès lors, Dieu se sentit débordé. Oui, c'est à ce moment précis qu'il jeta le manche après la cognée et dit à l'homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » ; ce qui signifiait : « Tire-toi d'affaire comme tu pourras ; je ne m'en mêle plus!... » Il voyait qu'un paradis terrestre, même excellent, ne saurait être pour a foule humaine qu'un jardin médiocre, un square.
» Je ne suis pas Dieu; je ne suis qu'un roi. Ne seraitce pas folie que prétendre réussir oîi échoua Dieu?
» Mon peuple qui brailles sous mes fenêtres, tiretoi d'affaire comme tu pourras! Mange ton pain à la sueur de ton front... Pour avoir du pain, laboure; et pour suer, laboure. Je te laisse les champs où fructifient le blé, le seigle, le maïs, les prairies où paissent les bœufs, les vergers où mûrissent les pommes...
Travaille en paix. Je ne mènerai plus par les champs, les prairies et les vergers les troupes de mes hommes d'armes qui naguère firent chez toi de grands ravages. Mon peuple, c'est tout ce que je puis pour toi, n'étant pas Dieu ni même un dieu... »
Le roi Tobol avait étudié, dans sa jeunesse, sous la direction de clercs rigoureux : il raisonnait de manière un peu scolastique. Mais, s'il renonçait, comme à être lui-même heureux, à rendre fort heureux son peuple, il ne renonçait point à l'idée du bonheur, qui illuminait son vieil âge. De plus en plus et de mieuxen mieux, il s'attachait au bonheur d'Eudémôn...
« Ah! — pensa-t-il, — je ne demande plus autre chose. Réaliser le bonheur d'un être, d'un seul être, Dieu l'a pas fait davantage ; et moi, je veux en faire autant ...»
Prenièrement, il décida qu'Eudémôn ne serait jamais 'oi. Pour être le moins du monde heureux, ne faut-il jas d'abord être débarrassé de tels soucis?...
Avan le remariage du roi Tobol, l'un de ses neveux portait 1; titre de prince héritier. Mais, à la naissance d'Eudénôn, ce titre lui avait été enlevé. Le roi Tobol le lui reidit. Et il lui donna l'ordre d'aller vivre provis oiremeit à l'étranger, sous prétexte d'études, et parce qu«, s'avouait le roi Tobol, « il n'est pas bon qu'un hértier présomptif demeure près du trône qu'il o ccupera )lus tard et que peut-être il aimerait àoccuper plus t(t ».
L'après-nidi, le roi Tobol annonça qu'il dépouillerait son coirrier.
11 avait été prescrit que, sur un coin de l'enveloppe, les réponses faites à la question royale porteraient ce mot : Bonheur. Des milliers de lettres emplissaient quatre corbeilles. Le roi Tobol se réservait le plaisir d'ouvrir lui-même ce trésor de félicité.
A vrai dire, depuis le jour qu'il consultait ainsi sph peuple, sa confiance avait beaucoup diminué. Il ne comptait plus guère sur de précieuses révélations. Il avait vu son peuple et ne l'avait pas vu fort heureux, fort aimable non plus.
Il ne se mit donc pas à la besogne avec un vif entrain. Cet amas de lettres lui fit l'effet d'un fatras, Il se méfiait. Toutefois, ce mot de Bonheur, sur les enveloppes, le tenta. Quatre corbeilles de bonheur étaient là, qui s'offraient à lui. /
Il décacheta l'un des plis et n'y trouva que cette ligne seule :
« Le bonheur, c'est de n'être pas un cocu. )^
— Il se pourrait! — ^ fit-il, souriant avec amer/ume. — Et encore, non. Je n'ai pas toujours été cocv. Avant qu'il ne m'advînt d'être cela, dirai-je que j'étais heureux? Je ne l'étais pas. J'avais un ennui de moins qu'à présent. Mais le bonheur n'est pas l'absenced'ennuis, je suppose !
Il examina ce billet, écrit d'une main féninine sur du papier rose. La signature manquait. Le roi Tobol résolut de ne pas faire état des lettres anonjmes. Elles furent nombreuses. Certaines profitaient (b l'anonymat pour être grossières tout leur saoul . Lts allusions au départ de la reine y pullulaient.
« Que mon peuple a d'esprit ! — soJgea le roi
Tobol, — et d'urbanité !... C'est plaisir de régner sur des gens si fins! »
Le souvenir de la petite reine le troubla de telle sorte qu'il lut distraitement des lettres où il y avait : « Le bonheur, c'est de ne pas payer d'impôts »; ou bien «ncore : « Le bonheur, c'est d'avoir de quoi vivre » ; eu bien encore : « Le bonheur, c'est de ne pas subir le joag des tyrans. »
'^es niaiseries s'accumulaient. Le pathétique s'y ajoita :
(I Sire, j'ai perdu mon fils unique... »
-- Je n'y puis rien ! — lit le roi Tobol.
E il refusa de lire plus avant.
€ Sire, j'avais une excellente santé; mais la maladie est arrivée, qui me tracasse jour et nuit... »
« Sre, ma fortune est à vau-l'eau ; le krach des sucres m'a ruiné : nefaudra-t-il pas que je mendie ?... »
« Si*e, je suis veuve... »
Et cetera... Ces gens donnaient soigneusement leur adresst.
— Je n'y puis rien! — s'écriait le roi Tobol. — Je ne vais pas épouser toutes les veuves de mon royaume!...
11 s'ir'itait; il froissait rageusement ces doléances.
11 y ivait des moralistes qui répondaient : « Le bonheur consiste dans la possession d'une conscience pure... » ou bien : « Le bonheur est le sentiment du devoir accompli... » 11 y avait des négociants qui écrivaient : a La condition première du bonheur, c'est la santé; or, pour se bien porter, il faut d'abord se nourrir confoimément aux règles de l'hygiène, et l'on y
réussira parfaitement si l'on s'adresse à la maisonX..., bien connue pour ses comestibles qui défient toute concurrence. » Il y avait des utopistes qui reconstruisaient de fond en comble la société sur le modèle d'une Salente un peu moderne. Il y avait des fous qui se vantaient d'avoir imaginé un appareil avec quoi l'or fabriquerait le bonheur comme on fait du beurre daœ la baratte. Il y avait des maniaques qui préconisaieit l'usage de la luxure. 11 y eut un moine pour recoïimander le cilice et les flagellations.
Tout cela pêle-mêle. Le roi Tobol essaya de classer en catégories ces documents. Il y renonça bientôt et, à mesure qu'il les lisait, il déchirait ces papiers absurdes.
Mais il se plut à quelques lettres où ce simple vœu s'exprimait : « Avoir un bon petit mari. » D'aitres, en substance, disaient : « Avoir une bonne petite femme. » Le roi Tobol se demanda s'il ne marierait pas ces gens-là.
(( Pauvres petits! — songeait-il ; — ils se cherchent les uns les autres ; et ce serait un grand hasard qu'ils se rencontrassent. Et, s'ils se rencontràent, se reconnaîtraient-ils?... Je donnerais un bal où je ferais danser ensemble les jeunes hommes et les vierges nubiles de mon royaume. Baste ! ils se fiancffaient à tort et à travers. L'année suivante, un autre bil qui les réunirait les uns et les autres derechef organiserait autant d'adultères, ou peu s'en faut, que de promesses d'amour conjugal se seraient, douze mois plus tôt, échangées!... Et les parents m'en voudraient. » ' Le roi Tobol lut cette lettre :
(( Sire, je serai heureux plus tard, quand Nini sera vieille et laide, parce qu'alors on me la laissera ; et je ne m'apercevrai pas trop qu'elle n'est plus belle, parce que j'aimerai toujours en elle cette Nini d'à présent qui est si belle que tous les hommes sont amoureux d'elle. C'est ce qui fait qu'elle me trompe et me trompera jusqu'au déclin de sa beauté. Je ne l'aurai pour moi tout seul qu'ensuite. Le bonheur parfait, ce serait d'avoir Nini pour moi tout seul dès maintenant; mais je serais fou d'y prétendre ; fou et injuste : je n'y prétends pas... »
Le roi Tobol se demandait si ce mari était touchant ou méprisable, lorsqu'entra le ministre de l'intérieur. 11 semblait fort agité. Les journaux du soir, disait-il, venaient de paraître. Fougasse y protestait contre la distribution de vivres et d'aliments qu'on avait faite, le matin.
... Le peuple ne se laissera pas séduire par de telles mani< gances. Les aumônes du roi Tobol n'abolissent pas mieux la souffrance de son royaume qu'une alouette qui tomberait toute rôtie dans une ville assiégée n'apaiserait la faim des habitants...
— Quelle infamie ! — s'écria le ministre.
— Il a raison, somme toute, — répondit le roi, qui, daVlcurs, continua sa lecture :
Les petits cadeaux que le roi Tobol donne en pâture à son peuple sont des excuses, mais d'insulTisantes excuses. La charité est le stratagème auquel recourent les repus des hautes classes pour amadouer leurs victimes. Peuple, comprends la sottise des dupes qui, ce matin, se ruaient au perron royal pour acquérir un bout d'étoffe |ou de pain que
leur jetaient les serviteurs de la tyrannie. Peuple, refuse ces humiliantes générosités. Aie conscience de ta force, qui est immense. Venge-toi. Et, ce qu'il te faut pour vivre, va le chercher aux demeures des riches, au palais du roi. Il n'est rien qui ne t'appartienne. Tu as des bras : sers-t'en 1 Et, quant à des armes, il y en a dans les arsenaux : armetoil...
— C'est une excitation directe à la révolte, — dit le ministre, — un appel aux pires passions. Fougasse ne rêve que de déchaîner dans le royaume une jacquerie...
— 11 va un peu loin, — répondit le roi ; — mais je ne le crois pas bien dangereux.
— Il ne l'est plus, sire : je l'ai fait arrêter.
— Je vous l'avais défendu, ministre !
On criait, au dehors :
— Vive Fougasse! 11 nous faut Fougasse!... Fougasse ou la mort !
— Vous entendez, ministre ? — dit le roi. — Je vous rends responsable de ces désordres qui sont le résultat de votre imprudence. Fougasse est populaire, on ne peut pas lui retirer ça I... Mais amenez-le-moi. Et pas de gendarmes! Il est libre. Vous viendrez tous les deux ensemble, comme deux conseillers que j'appelle. Incontinent, s'il vous plaît.
Les cris de « Vive Fougasse ! » se multipliaient lorsque le tribun fit son entrée chez le roi.
Il parut gêné, soucieux à la fois de l'étiquette, qui lui était mal connue, et du soin de sa dignité républicaine. Il marchait pesamment, à cause de son ventre, qu'il avait énorme et bien nourri. Son large cou portait une
tête brune, huileuse, où brillaient de petits yeux noirs. Il tenait de sa main droite un chapeau de feutre mou, h grands bords. Sa main gauche affecta, un instant, d(! rester dans la poche du pantalon, et puis n'osa plus avoir tant de désinvolture : elle saisit un bout du feutre, pour s'occuper. Et Fougasse salua, d'un brusque mouvement de tout son corps.
— Asseyez-vous, monsieur Fougasse, — dit le roi. — Ministre, vous pouvez vaquer à vos occupations.
Le tribun s'assit. D'un geste, il releva des mèches que le salut avait inopinément rabattues sur le front. Et il attendit.
— Eh bien, monsieur Fougasse, nous voici donc en présence pour la première fois. Je suis charmé de l'occasion qui m'est fournie de causer avec vous. Mais croyez bien qu'on ne vous a point arrêté par mon ordre. C'est une erreur de mon ministre : je l'en ai blâmé. Vous êtes libre. Je profite seulement de la circonstance, si vous y consentez.
— Vous êtes le maître de ma vie ! — prononça le tribun.
— Mon Dieu, oui !... Mais je n'en, veux pas à votrn vie ; et il me semble que vous le savez. Tout uniment, je désirerais apprendre de vous les griefs que vous avez contre moi.
— Sire, entre la tyrannie et moi, l'accord est impossible. Je suis l'apôtre de la République populaire, progressiste, socialiste et collectiviste. Je suis l'homme des temps nouveaux. Je libérerai le peuple et je lui montrerai ses destinées.
Le roi Tobol interrompit cet orateur :
— Si VOUS le voulez bien, monsieur Fougasse, nous laisserons de côté l'emphase. Vous n'avez ici pour auditoire qu'un seul homme. Inutile de dépenser votre éloquence à me convaincre : je suis plus sensible aux faits qu'aux phrases...
Mais Fougasse était lancé :
— Je n'ai pas — reprit-il — deux langages : un pour le peuple, un pour le roi. Si Votre Majesté souhaite qu'on lui parle en courtisan, je ne suis pas l'interlocuteur qu'il lui faut.
— Ce que j'en disais, monsieur Fougasse, n'était que pour vous épargner une fatigue. Mais, s'il vous est impossible de parler simplement, allez : je vous écoute et je tâcherai de comprendre. Allez, je suis une réunion publique; allez!...
Fougasse fut coi. Le roi le voulut encourager :
— Ne changez rien à vos habitudes ; allez!... Exposez-moi votre programme. Je suis tout oreilles.
Fougasse se leva.
— Vous faut-il une table ? — demanda le roi obligeamment.
Mais Fougasse s'était emparé d'une chaise dont il mania résolument le dossier. Son chapeau jeté à terre, il s'appuya sur ce dossier comme font, à l'église, les hommes quand sonne la clochette de l'élévation.
— Le peuple — dit-il — a des droits intangibles, nombreux, divers. Je les réunis tous en un seul : le liroit au bonheur. Tous les hommes nés d'une femme...
— Tous les hommes, — fit le roi.
— Tous les hommes nés d'une femme naissent égaux, pourvus des mêmes appétits. Ils ont droit à la
juste satisfaction de leurs appétits. Le bonheur ne doit pas être le privilège d'une caste ni d'un individu, fût-il roi.
— Passons ! — fit le roi.
— Je le répète : fût-il roi ! Avec toute l'énergie dont je dispose et que me donnent la confiance du peuple et le témoignage de ma conscience, je proteste contre l'antithèse révoltante de la richesse et de la pauvreté, du luxe et de l'indigence, du palais et du taudis. Et j'annonce une ère nouvelle où l'égalité s'établira en souveraine légitime — oui, légitime, celle-là! — parmi les hommes ; les barrières sociales s'effondreront...
— Est-ce que tout le monde sera riche ? — demanda le roi — ou pauvre ?
— Tout le monde sera heureux ! — hurla Fougasse.
Et il demeura, quelques secondes, un bras levé, la tête haute, la bouche ouverte, les yeux vagues.
— Eh ! bien, mais, monsieur Fougasse, — reprit le roi, — j'approuve absolument vos idées. Une question seulement : les croyez-vous réalisables '?...
— Vous le verrez, sire ; vous le verrez. Nous les réaliserons envers et contre tous ; nous les réaliserons contre vous !...
— Pas du tout ! — dit le roi ; — pas du tout !... Vous les réaliserez avec mon agrément. Et sans retard, s'il vous plaît ! sans retard !... Peste ! il ne sera pas dit que j'ai dans mon royaume un homme capable de faire le bonheur de tous et que je l'empêche d'y réussir. Monsieur Fougasse, je vous nomme dès aujourd'hui, en remplacement de ce niais qui vou-
lut VOUS emprisonner, je vous nomme mon premier ministre.
— Sire, n'outragez pas un sincère républicain !
La voix de Fougasse, en prononçant ces mots, s'efforçait d'avoir un bel accent. |Mais elle défaillait, à cause de l'émotion.
— Comment ! monsieur Fougasse, je vous offre les moyens d'appliquer vos principes, et vous vous dérobez ?
— Sire, — bredouilla Fougasse, — excusez-moi... Je ne prévoyais pas... Mais il faut que je consulte mon parti. Le congrès de Rotterdam a interdit aux socialistes de collaborer avec les gouvernements bourgeois; à plus forte raison...
— Laissez donc ces scrupules, monsieur Fougasse \... J'ai ouï dire que le congrès de Rotterdam, après celui de Munich, vous a flétri par deux fois. Vous ne vous en portez pas plus mal. On vous flétrira une fois encore, et voilà tout. Mais vous réaliserez le bonheur universel, et c'est une tâche digne d'un socialiste.
Fougasse fut en proie à la perplexité.
— Si vous consultez vos camarades, — lui fit observer le roi, — vous risquez de vous attirer mille ennuis. Ils vous commanderont de refuser, sous les prétextes les plus divers, et surtout parce qu'ils seront jaloux de la fortune qui vous échoit. Vous savez ce que c'est !...
— Sire, — répondit Fougasse, — vous l'avez dit : la tâche est digne d'un socialiste. Je l'accepte !
— Monsieur Fougasse, le décret qui vous nomme
mon premier ministre paraîtra demain au Moniteur officiel. Ayez-en l'assurance. Vous pouvez dès maintenant faire connaître la nouvelle à qui bon vous semblera.
Comme le roi Tobol achevait de dîner, deux ou trois heures plus tard, la place retentit d'acclamations :
— Vive Fougasse !... Vive l'ami du peuple !... Vive le roi Tobol et son ministre ! Vive Fougasse et le roi Tobol !
— Tout va bien ! — fit le roi.
Et il se remit à compulser les innombrables lettres qu'il avait reçues de son peuple. Mais elles lui étaient, maintenant, à peuprès indifférentes. 11 savait qu'il n'y trouverait pas grand'chose d'intéressant, puisque ces gens ne connaissaient décidément rien au bonheur ; et, quant à s'informer des désirs de son peuple, c'était désormais l'affaire de Fougasse. Le roi se sentit allégé d'un lourd fardeau. Toutefois il ne pouvait toucher ces papiers misérables sans tristesse. Ce n'était pas le bonheur, qu'avaient décrit ces pauvres diables, mais, au contraire, les inconvénients de leur état : et ils concevaient comme le bonheur la seule suppression de ces inconvénients. Rêve chétif et lamentable, médiocre idéed'une vie heureuse, l'absence des douleurs les plus gênantes !...
Le roi Tobol en était là de ses pensées lorsque Fougasse se fit annoncer par le premier chambellan. Cette fois, il avait boutonné sa redingote, mis des gants et coiffé un chapeau de soie tout neuf qui reluisait congrûment. Sa redingote, qui n'avait pas l'habi-
tude d'être boutonnée, faisait des plis circulaires semblables aux cerceaux d'une tonne. Il était penaud.
— Sire, — dit-il, — la nouvelle n'a pas été bien accueillie...
— Comment ? — riposta le roi. — Mais on vous acclame ! Ecoutez !... On nous acclame tous les deux ensemble : c'est la première fois.
— Le peuple, oui. Mais les chefs du parti sont furieux. Ils m'accusent de trahison, ni plus ni moins. Ils ne sont pas assez intelligents pour comprendre que le seul intérêt de la cause me fait accepter le pouvoir. Bref, ils menacent ma sûreté.
— Demeurez au palais, monsieur Fougasse...
— Ce n'est pas tout, sire. Ils sont capables de soulever la plus vile populace et de fomenter une fausse émeute...
— Faites-les donc arrêter, monsieur Fougasse.
— Je serai peut être obligé d'en venir là... Ah ! sire, qu'il est difficile de gouverner par la douceur !...
— N'est-ce pas ? — fit le roi Tobol. — Et par la violence, donc !
Fougasse se retirait déjà. Le roi Tobol le retint :
— Monsieur Fougasse, voici plusieurs milliers de lettres que j'ai reçues et dans lesquelles vous trouverez des doléances à Finfini. Je vous livre ces documents, qui vous serviront à connaître les vœux des particuliers.
— Oh ! inutile, sire ! — répondit Fougasse , — Je ne m'occupe que du bonheur général. Les particuliers s'arrangeront. Nous autres, socialistes, nous méprisons les particuliers.
— A votre guise, monsieur Fougasse. Et faites donc arrêter vos ennemis sans plus tarder...
— Mes ennemis, sire ?... Croyez que je n'ai pa^de rancune personnelle. Je ne songe qu'au bien d«' l'Etat.
— Evidemment, monsieur Fougasse. D'ailleurs, les intérêts d'un homme d'Etat se confondent avec ceux de l'Etat suffisamment pour qu'il soit futile et vain de vouloir démêler les uns des autres. Au revoir !...
Le roi Tobol sourit avec bienveillance. Il s'approcha de la fenêtre et, à travers les carreaux, il vit la ville immense qui allait jusqu'aux collines, sous le ciel ténébreux. Des lampes étaient allumées et signalaient des âmes vigilantes dans les plus lointaines maisons des faubourgs... Il considéra toute cette vie éparpillée ; il devina de poignantes détresses et des mélancolies et des chagrins secrets. 11 lui sembla qu'une souffrance multiple et minutieuse tenait en éveil toutes ces maisons inégales. Il évoqua les autres villes et les villages qui, par delà ces collines, étaient son royaumo et souffraient aussi. Il crut percevoir, dans le bruit vague de la nuit, un halètement continu, la respiration dilBcile et angoissée de son peuple. Il se dit en lui-même :
« Je ne sais pas comment fera Fougasse pour réaliser le bonheur général sans guérir premièrement les souffrances particulières. Et celles-là dépendent-elles de lui plus que de moi ?... »
Alors le roi Tobol eut, dans le cœur, un grand sursaut de décisive volonté :
« Qu'il essaye !... Et moi, cependant, j'organiserai
le bonheur individuel d'Eudémôn... Petit garçon, petit homme, la vie est mauvaise : je t'en écarterai. Il n'est pas de bonheur possible dans la vie : je vais te créer tm artificiel bonheur, dans un château fermé à toutes les tristesses. Tu ignoreras qu'on pleure ici-bas, innombrablement. J'arrangerai autour de toi une féerie dont lu sera la dupe enchantée, Eudémôn, prince privilégié de l'irréel bonheur !... »
Le roi Tobol imagina la Terre, boule énorme qui roule à travers l'immensité nocturne et qui est douleur tout entière, — tout entière, sauf un point, le château d'Eudémôn, seul point où le bonheur réside : petite lumière admirable dans la nuit des pitoyables étendues.