DEUXIÈME PARTIE
La capitale du roi Tobol était située à quelques lieues de la mer. Le pays qui l'en séparait ne faisait qu'une lande déserte, où l'on remarquait seulement des ruines anciennes et le canal, à demi ensablé par endroits.
Aventuriers hardis, corsaires, brigands de haute mer, les ancêtres de Tobol avaient là, dans une commode anfractuosité de l'Océan, une relâche qui bientôt devint le centre de leurs opérations. Ils y installèrent leurs magasins, leurs cachettes, et s'y fortifièrent. Ensuite, opulents, enrichis par les prises fructueuses , ils eurent autour d'eux une clientèle de vagabonds, de gueux et de chercheurs de fortune qu'ils employèrent, nourrirent et disciplinèrent. Ce fut une ville, et commerçante; un port, et des plus prospères. Avec Anvers, Bruges et Venise, on échangea les produits de l'Inde et ceux du Nord, les étoffes, les aromates et les vins; on signa des traités en règle, on se fit des politesses cordiales.
Plus tard, au cours des siècles, le royaume changea de caractère, s'éloigna peu à peu du rivage, laissa
diminuer sa puissance maritime et, à l'intérieur, vécut de ses propres énergies. Il fit la guerre, s'agrandit et négligea la mer pour le continent. Il se porta de plus en plus à l'est. La capitale était, dans cet exode, restée où l'arrière-grand-père du roi Tobol l'avait placée ; mais on prévoyait déjà le temps qu'il la faudrait reculer. Elle était le point le plus occidental du royaume; et cette bande qu'elle avait omise derrière elle semblait abandonnée. Des expéditions heureuses avaient assez augmenté le territoire national pour qu'on n'en fût point à utiliser ce coin perdu. Dans la suite, la population s'accroissant, se heurtant à des voisins que leur densité devait rendre incompressibles, on reviendrait peut-être à ce berceau de la race; pour le moment, on n*y pensait guère et l'on nommait cette zone désertée la « Lande morte ».
Il n'est pas surprenant que le roi Tobol, voulant écarter de la vie le prince Eudémôn, ait songé à ce tranquille endroit que protégeait un séculaire oubli.
11 décida d'y faire construire un château, qu'il ornerait de tous les agréments imaginables, et d'y enfermer l'enfant, qui grandirait loin des misères d'ici-bas, dans le quotidien plaisir. Cette idée, de jour en jour, s'imposa plus fortement à son esprit. Le jeune prince ne devrait, sous aucun prétexte, sortir de sa prison délicieuse : il fallait donc que celle-ci fût assez ample pour contenir tous les accessoires d'une heureuse existence. Le jeune prince devrait ignorer qu'il y eût au dehors autre chose : il fallait donc que son domaine ne fût pas seulement clos à toute intrusion, mais composât une manière de petit univers accompli.
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Le roi Tobol réfléchissait à tout cela, sans cesse. Parmi tant de difficultés qui se présentaient à lui, il s'embrouillait parfois : en remédiante l'une, il en créait d'autres. Et il avait beau se répéter : « Procédons avec méthode », la méthode était justement ce qu'il ne pouvait attraper. Il regrettait de n'avoir point à sa disposition l'avis d'iiommes sages et expérimentés; mais il savait que le bonheur est la chose du monde de laquelle on parle le plus et que l'on ignore le plus.
a Je travaille dans l'inconnu », se disait-il.
Ces embarras, au lieu de décourager le roi Tobol, ne faisaient que le stimuler davantage. A mesure qu'il voyait mieux l'extraordinaire combinaison de circonstances et de subtiles réussites qu'une vie heureuse comporte, il avait plus d'ardeur à vouloir exécuter ce fin chef-d'œuvre. Seulement, il éprouvait un peu de cette gêne qu'auraient de gros doigts militaires au précieux ouvrage de broderie.
Par instants, le Château de Félicité, qu'il avait construit dans sa tête, s'écroulait ou bien s'en allait en fumées vaines. Plus souvent, il cédait à l'hétérogénéité de ses diverses portions, les unes étant en pierres de taille et les autres en idéologie : celles-ci étaient écrasées par celles-là, bien entendu. Le roi Tobol ne suffisait pas à réparer ces désastres successifs.
El le meubler, ce château ! . . . le meubler des délices qui seraient sa raison d'être!... Ce principal problème était celui qui tourmentait le plus le roi Tobol. 11 n'inventait pas autant de plaisirs qu'il l'eût souiiaité. Ceux qu'il trouvait lui semblaient médiocres :
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a Cela ne vaut pas — concluait-il — d'enfermer un jeune homme entre quatre murs!... »
Il relut, dans la Bible, ce chapitre de la Genèse où est décrit le paradis terrestre ; et il s étonna de la pauvreté du lieu. Certes, le premier homme avait pu s'y plaire; et encore n'avait-il pas tout fait pour y demeurer!... Mais un petit garçon d'aujourd'hui, riche d'hérédités et de souvenirs ancestraux, demandait assurément quelque chose de mieux agencé, de plus attrayant, de plus varié. Le roi Tobol y perdait son latin.
Sa Bible ouverte sur ses genoux, il s'écriait, goguenard avec mélancolie :
— Ainsi, voilà tout ce que vous avez imaginé, Seigneur?...
Il regrettait amèrement que l'âge eût apaisé ses désirs et calmé sa concupiscence. Quelques années plus tôt, sa riche nature lui eût encore été de bon conseil.
Mais, un jour, il se dit que c'était trop tergiverser. S'il tardait, le château ne serait pas construit assez tôt pour qu'Eudémôn y entrât avant le premier éveil de sa conscience : tout le stratagème était manqué, si l'enfant s'accoutumait à desentours qui lui feraient défaut et si, reclus, il avait le sentiment de sa réclusion... Donc, à l'œuvre!... Le roi Tobol comprit que, dans l'incertitude, il faut agir; il faut agir comme si le problème était résolu : car, autrement?...
11 fut récompensé de sa décision par une idée qui lui vint àl'improviste et dont il se félicita. Ce n'était point assez que de reléguer dans la Lande morte l'existence du petit prince; il la dégagerait mieux encore de la
terre souffrante : bref, il édifierait dans l'eau, sur pilotis, le Château de Félicité !
II lui sembla que la terre n'était pas digne ni capable de supporter une telle merveille. Il lui sembla qu'il fallait, pour réaliser le bonheur, nier toutes les conditions habituelles de la vie, accepter le paradoxe et prendre son parti de l'extravagance.
« Le bonheur sur pilotis, — songeait-il, — voilà bien le symbole de la fragilité, de l'artifice et de la fabrication que mon rêve exige. Le bonheur machiné, le bonheur contre nature, voilà le bonheur, puisque la nature refuse, à qui le lui demande, le bonheur !... »
Cette idée lui plut si bien qu'il fit, séance tenante, venir architectes et ingénieurs et leur exposa son projet. Ils y entrèrent volontiers et répondirent aux doutes du roi Tobol si clairement que celui-ci en fut charmé. Pour chaque problème ils avaient une solution pratique, dont l'excellence sautait aux yeux; il n'était de difficulté dont un croquis ne les tirât fort aisément : quatre lignes, droites ou sinueuses, tracées d'un alerte crayon sur un bout de papier, signifiaient, pour eux et pour le roi, qui suivait leurs démonstrations, plus de choses concluantes que n'en ont mis dans le fatras de leurs volumes les philosophes.
— C'est plaisir de causer avec des hommes intelligents et qui connaissent leur métier ! — leur dit le roi.
11 se rappelait sa conversation de naguère avec les philosophes de l'Académie royale : quelle pitié !... Le roi Tobol fut ainsi porté à conclure que le bonheur est une affaire, non de moralistes ni de métaphysiciens, mais d'architectes et d'ingénieurs.
Il eut de l'entrain, de l'allégresse ; il se frottait les mains comme qui est joliment sorti d'embarras, et il disait en lui-même :
« Mon petit Eudémôn, nous allons t'organiser une existence que les dieux de l'Olympe eussent enviée et de laquelle le Dieu des chrétiens, qui est un dieu triste, n'a pas seulement la moindre idée ! »
Des mois durant, on abattit, dans les forêts royales, les pins au fût sonore qui, sous la hache, gémissaient. Ils dégringolèrent l'un après l'autre; et leur chute écrasait leurs branches, d'un côté. Projetés contre le sol, ils semblaient s'y agripper encore, comme si le grand amour de la terre natale et nourricière leur communiquait une énergie farouche et comme si se manifestait en eux l'horreur de l'eau stérile où on les plongerait. Un jour, le roi Tobol accompagna les bûcherons; et, quand il arriva, il crut que les arbres frissonnaient, ne sachant pas quels parmi eux étaient les condamnés. Us furent épluchés de leur verdure inaltérable, mis à nu, réduits à l'état de pieux solides et, sur des fardiers grinçants, traînés hors la forêt. Ils traversèrent la ville imprévue et, longtemps, le pavé frémit du glissement de leurs pieds lourds. Et puis on les lançait dans le canal. Enchaînés les uns contre les autres en radeaux sommaires, ils flottèrent au gré du courant, pilotés par des gens agiles qui sur leurs dos couraient et les menaient jusqu'aux chantiers de l'ancien port.
Il y avait là autant d'activité que jadis. On eût dit que la race antique des Tobol retournait aux flots originels; et la lagune revivait. Marteaux sur le bois et
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sui*le fer, éveil des feux de forges, commandements et chants des ouvriers qui rythmaient de syllabes rudes l'effort commun. Remuement d'une fourmilière gigantesque. Odeur de charbon, de résine et de chaud goudron, qui se mêlait a l'odeur acre et salée de la mer et à celle de la vase.
Les goélettes d'autrefois, fringantes et qui bondissaient, le vent dans leur voiture, étaient remplacées par de gros navires de charge, au ventre énorme, que des remorqueurs criards traînaient en file longue et qui évoluaient pesamment. Des machines pareilles à des monstres enfonçaient les pilotis avec rage; l'eau les éclaboussait de sa futile impatience et retombait et recommençait à jouer comme devant, vite oublieuse, frivole de sa mobilité.
Puis arrivèrent les blocs de pierre dure et de marbre blanc. Plusieurs centaines d'ouvriers les recevaient, les taillaient, les polissaient el les sculptaient. Comme ils étaient vêtus de blouses blanches que blanchissait encore la poussière du m arbre, on les eût dit de marbre aussi, statues qui se construisent leur palais.
Vers le printemps, le gros œuvre émergea des flots et parut, sous le jeune soleil, un rêve de nuées consistantes. Le roi Tobol s'en émerveilla. 11 regardait, ravi, la mer toute bleue battre mollement les parois luisantes de l'éditice.
U avait grande hâte de le voir achevé. Pour exciter le zèle des entrepreneurs et des ouvriers, il les payait grassement. Un socialiste vaniteux, élève de Fougasse et faible imitateur de ce maître, essaya de fomenter une grève. Accompagné de quelques énergumènes, il
suivait à travers la ville et par la campagne les fardiers, les tombereaux, les ouvriers qui se rendaient à leur ouvrage; et il criait à la servilité du peuple, qui est la force des tyrans. Ainsi les mouches faméliques taquinent les laborieux chevaux. 11 prononça maints discours et, dans son journal, compara ce château que le roi faisait construire aux pyramides égyptiennes, tombeau de quelques pharaons et qui coûta la vie, affirmait-il, à des millions d'hommes : « Si les pyramides parlaient... »
— Oui, mais elles ne parlent pas! — objectait Fougasse, en riant, à son secrétaire qui lui lisait cet article.
11 connaissait trop ce slyle pour en être ému : il l'avait jadis employé lui-même avec calme. La science qu'il possédait du métier d'agitateur lui permettait de couper court aux tentatives de ses adversaires. Il éventait leurs stratagèmes et prévenait leurs effets; ainsi, un garde-chasse qui premièrement fut braconnier n'oublie pas du jour au lendemain son état.
11 maintenait en prison les chefs dangereux du parti révolutionnaire ; et, s'il laissait libre le petit socialiste, c'était pour profiler de ses fautes.
— Enfant !... — s'écriait-il, quand il voyait son médiocre élève se lancer en quelque aventure mal combinée.
11 prétendait conserver intact son idéal et s'engageait à le réaliser. Mais, si le roi Tobol l'en pressait, il assurait qu'il ne faut pas brusquer les choses. Il parlait d'évolution comme autrefois de révolution, et il faisait entrer le temps en ligne de compte dans son
programme. Du reste, la satisfaction que causaient au pays les dépenses du roi lui donnait d'avantageux loisirs. 11 spéculait là-dessus et usurpait une grande popularité.
Il y avait peut-être un an que les travaux duraient lorsque Eudémôn fut pris d'une maladie singulière que les médecins ne diagnostiquaient pas. ils étaient nombreux, cependant, et illustres, Ihonneur de la profession. Le roi Tobol les avait attachés à la personne de son fils; et chacun d'eux, selon sa spécialité, veillait soit à la régulière circulation du sang, soit au juste fonctionnement de l'estomac, des voies respiratoires, des yeux, des oreilles, des nerfs, etc. Ils étaient douze, plus deux chirurgiens et un dentiste.
D'après les conventions passées avec le roi, ils ne devaient toucher leur traitement que si l'enfant se portait à merveille : au premier signe de quelque souffrance, le médecin compétent se voyait couper les vivres ; en cas de coliques, l'homme de l'appareil digestif perdait ses honoraires ; en cas de toux, c'était l'homme de«* poumons qui travaillait gratuitement. Le roi Tobol espérait ainsi obtenir de ces praticiens un meilleur service qu'en leur donnant, comme on fait d'habitude, une sorte de prime sur Ja maladie du client.
— 11 ne faut pas — disait-il volontiers — mettre en contradiction le devoir des gens et leur intérêt : de beaux combats en résultent, mais où le devoir court de grands risques. C'est imprudent, si nous sommes l'enjeu !
Donc, le prince languissait. Il pleurait. Il refusait le
sein que lui tendait sa nourrice ; au point que cette femme eut trop de lait et s'en plaignit. Elle soufflait comme une bête de somme trop chargée. Elle soutenait de ses deux mains ses lourdes mamelles.
Le petit prince fut palpé soigneusement par les douze docteurs. On ne trouva rien. Du moins, chaque spécialiste disait :
— En ce qui me concerne, je ne vois rien.
Mais, en ce qui concernait les collègues, chacun voyait bien des choses. L'oculiste insinuait que cela venait du cœur, le spécialiste du cœur s'excusait sur les intestins, et le maître de la digestion soîi-pçonnait des troubles nerveux.
— Arrangez-vous ! — leur si gnifiale roi. — Tantque vous ne serez pas d'accord sur l'origine du mal, vos appointements seront suspendus. C'est votre affaire.
Les douze crurent se tirer d'embarras en invoquant les phénomènes d'une dentition difficile. I^e dentiste, fort en colère, annonça qu'il poursuivrait ses calomniateurs et, provisoirement, gifla son collègue des voies respiratoires, qui avait formulé la contrarianle hypothèse. Celui-ci déclara qu'il irait sur le terrair ; puis il réfléchit que le duel « ne prouve rien », se coucha, fit connaître qu'il était malade et que, du reste, il avait reçu non pas une gifle, mais un coup de poing: on sait que ce geste relève des tribunaux (t non du pré, selon la jurisprudence des gens d'honneur.
Le prince eut la fièvre. Une nuit, même, il délira. 11 ne parlait pas encore; mais, à son babillage éperdu, il était aisé d'apercevoir que ses confuses i dées de
barnbin battaient la campagne. Ses yeux brillaient ; sa frimousse était haute en couleur ; des gouttelettes de sueur perlaient à son front et l'on voyait qu'il s'efforçait de porter à ses tempes ses petites mains maladroites.
Le roi ne le voulut point quitter, et sa douleur était grande. Il regardait les médecins et, des yeux, les suppliait d'imaginer quelque remède. Surtout ilregardait Eudcmôn et le suppliait, tout bas, d'aller mieux... Il ne se figurait pus que la guérison pût venir : en un si petit corps, il lui semblait que la maladie devait occuper toute la place.
Ses bras avaient un immense désir de prendre le bébé, de le câliner, de le dorloter, de le distraire de son ma). II n'osait pas : il savait que son rôle était de se tenir coi ; mais il souffrait infiniment d'une telle iniction, quand il se fût corps et âme dévoué au salut de ie petit être . Il s'institua le serviteur empressé des médecins. Il leur tendait le linge, le bol d'eau fraîche, les Ihcons. Chacune de ces menues besognes lui était un alUgcment de sa douleur, comme s'il contribuait à l'œuvn utile; et, au contraire, il s'affligeait dans les minuteslongues de relâche, comme si tout était perdu: alors il cherchirit, à part lui, un stratagème.
Il rema:qua Fougasse, qui était venu aux nouvelles. Il se précipita vers lui et lui dit à l'oreille :
— Allez, de ma part, trouver le chapelain. Commandez-lui c'être toute la nuit en prières et, dès l'aube, de célébrer ua office.
Fougasse, inticlérical, détesta celte commission. Sa libre pensée lésita quelques secondes. Mais le roi
Tobol le saisit par la manche de sa redingote et le tourna vers la porte, en ajoutant :
— Allez!
Fougasse s'inclina et comprit qu'il n'était pas l'heure de discuter ; sa rhétorique inemployée le gêna.
Enfin le petit prince s'endormit. La température de son corps diminua. Sa respiration s'apaisa. Les médecins déclarèrent que, sauf accident, la crise était conjurée.
Le roi Tobol guetta l'accident. Debout auprès du berceau, il épiait le moindre geste du malade, souhaitait qu'Eudémôn fût immobile et, s'il l'était trop longtemps, s'efTarait. Eudémôn soupira profondément : le roi Tobol crut défaillir.
La nuit s'acheva sans encombre. Dans la matinée di' lendemain, Fougasse, à l'annonce d'une évidente amélioration, riposta :
— Je n'ai pu communiquer au chapelain l'ordre de Votre Majesté: le chapelain, depuis avant-hier, est absent.
— Alors, monsieur Pougasse, je mettrai isur le compte de vos prières personnelles ce mirpcle, — répondit le roi: — mille remerciements !...
— Sire, la science a tout fait !
Le roi Tobol regarda son ministre et le silua, pour s'amuser, en signe d'acquiescement facle. Le roi Tobol était gai : après l'atroce inquiétuie, il avait besoin de remuer et de rire. 11 passa son bras sous le bras de Fougasse et, baguenaudant, i l'entraîna à faire les cent pas. Il lui disait:
— La science, monsieur Fougasse ?.. Gomme vous
y ôllez!... Et, d'une façon générale, quel usage immodéré vous faites des grands mots !...
On le vint avertir que le prince Eudémôn s'était éveillé. 11 se hâta de l'aller voir etle trouva bien abattu; ses paupières se soulevaient à peine et puis se baissaient avec lenteur. La joie du roi Tobol en fut détruite. Optimiste, il s'était trop facilement persuadé d'une soudaine guérison : ainsi vont vite nos espoirs, plus vite que la réalité !... Les médecins, qu'il interrogea, répondirent que la maladie suivait son cours.
— Quelle maladie est-ce? — demanda-t-il.
Là-dessus, ils balbutièrent et enveloppèrent de
phrases prétentieuses l'incertitude où ils étaient. Le roi Tobol aperçut la raison qu'avaient jadis les braves mires de ne s'exprimer qu'en latin, langue que n'entend pas le vulgaire.
Un douloureux sentiment de la fragilité des êtres le hanta désormais. 11 perdit toute sécurité. Il répétait:
— Je croyais pourtant avoir tout prévu ! Orphelin de très bonne heure et, quant à lui, de
constitution robuste, il n'avait jamais connu très intimement la maladie. Il savait que l'on est malade et cjue l'on meurt ; il savait cela comme on sait que la terre tourne: mais il ne songeait guère à l'une ni à l'autre de ces vérités. Elles n'entraient pas dans la substance de sa vie quotidienne. Il gouvernait son royaume tout de même que si cette portion de terre n'évoluait pas autour du soleil ; et, quand il avait organisé pour l'avenir le bonheur d'Eudémôn, l'idée ne lui était pas venue que cet enfant put mourir sans avoir joui de son bonheur.
Il n'osa plus compter sur rien au monde. A chaque instant, il quittait son cabinet de travail et se rendait à la chambre d'Eudémôn, marchant à pas de loup. Il s'approchait du berceau humblement ; si quelque lame du parquet grinçait sous ses pieds, il en avait un coup au cœur.Il examinait son fils, il cherchait à deviner, voulait savoir, et avait peur des hypothèses. 11 se penchait pour mieux ouïr la respiration de l'enfant, et il devait se retenir pour n'appuyer pas son oreille contre la petite poitrine. Parfois sa tendresse alarmée lui faisait monter aux yeux de chaudes larmes que ses vieux cils écrasaient. 11 demandait sans cesse des nouvelles, comme si chaque minute allait être révélatrice. A l'égard des moindres servantes, il était timide et respectueux.
Les architectes vinrent le consulter au sujet du château qu'ils édifiaient : il les éconduisit, leur dit qu'il s'en rapportait à leur habileté, qu'au surplus rien ne pressait... Il eût souhaité interrompre ces travaux, ne les continuer qu'après la guérison définitive — ah! définitive? — du petit garçon. Subitement, il se représenta le haut et bel édifice, abandonné des charpentiers et des maçons, laissé tel quel et peu à peu tombant en ruine. Et il se figura la Lande morte qui mourait une seconde fois, la dernière, et à jamais était ensevelie dans le silence... Il frémit.
— Travaillez! — dit-il aux architectes, finalement.
Il lui parut qu'interrompre les travaux serait un acte de fâcheux augure. Il était devenu, en quelques jours, très superstitieux. II, voyait des présages partout, s'efforçait de ne regarder point sa pendule quand la
grande aiguille marquait la treizième minute'du cadran et, s'il marchait de long en large dans son cabinet, comme son impatience l'y incitait, s'appliquait à ne pas faire demi-tour après le treizième pas. 11 se rappela les pratiques auxquelles les soldats avaient recours afin de conjurer le mauvais sort : tendre les doigts ainsi que des cornes aux calamités éventuelles, cracher deux fois en signe d'accueil dédaigneux aux contingences mal intentionnées. Même il pendit à sa chaîne de montre, en guise de breloque, une branchette de corail ; et, ajant vu par sa fenêtre une bonne femme qui cheminai: en récitant des oraisons qu'elle comptait aux grains d'un rosaire, il regretta de n'y connaître plus riea.
Eudémon guérit. La troisième semaine, il entrait en convalescence. 11 était extrêmement faible encore, mais déjà souriait et se montrait fort décidé à vivre. Le roi Tobol s'ei réjouit avec inquiétude. La confiance ne lui revint pas aussi vite qu'à Eudémon les forces. Il avait peur con'usément et s'étonnait de son ancienne intrépidité,
— Qu'est-ce qi'il a eu, — demanda-t-il aux médecins, — en fin décompte ?
Le spécialiste ces voies respiratoires fit un exposé très long, où abondaient les mots techniques, ésotériques.
— Bref, vous l'en savez rien, ni les uns ni les autres ? — fit le ro.
— Non, sire ! — répondit le dentiste, qui gardait à ses collègues une nncune vigilante.
Les procès en difamation qu'il leur avait naguère
intentés furent instruits. Et alors il se révéla que les douze avaient organisé entre eux une sorte d'assurance contre la maladie de leur client. La suspension des honoraires de l'un d'eux était supportée par la collectivité tout entière. Le roi Tobol en fut courroucé. Fougasse eut beau faire observer que c'était là un syndicat des plus réguliers, l'image même de la société future :
— Je me moque de la société future I — déclara le roi.
Les médecins furent tous révoqués et remplacés par d'autres, qui ne méritaient pas beaucoup plus de crédita Le chapelain fut admonesté, pour sa fuge inopportune. D'une enquête que le roi mena lui-même, il résulta que le saint homme était allé rendre visite à son ancienne souveraine qui, dans un jays limitrophe, vivait bourgeoisement avec son hussa:d d'amoureux.
— Qu'est-ce qui vous appelait là-bas ?
— La curiosité, sire ; je l'avoue.
— Et... sont-ils heureux?...
— On le dirait, sire, à les voir !
Le roi Tobol, avec rudesse, concht:
— Je vous défends, chapelain, de cuitter le royaume sans ma licence expresse!
Puis il fut rêveur, quelque temps
Le princQ Eudémôn avait deuc ans lorsqu'on le transporta au Château de Félicité Non que le château fût achevé: malgré la grande hâe du roi Tobol et malgré le zèle des ouvriers iniombrables, il restait
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encore beaucoup à faire pour aménager et orner ce lieu de délices.
Néaûraoins le roi Tobol décida qu'on ne pouvait différer l'installation de son fils. Autrement, la petite Ame de l'enfant s'accoutumerait assez au palais natal pour s'apercevoir ensuite du changement :
— S'il se rappelle une autre vie, — disait le roi, — tout est gâ.é !...
On lermija donc, sans retard, les deux ou trois pièces qui é aient indispensables à l'existence, bien restreinte encore, d'Eudémôn, sa chambre surtout, et le jardin. La chambre fut toute pareille à celle qu'il avait eue au palais, meublée de même, afin qu'amené là il ne vît pasqu'il avait déménagé.
Le carrosse était bien suspendu et confortable. Mais le voyage du palais au château, par la Lande morte, serait lœg : six heures au moins, si l'on pressait les chevau:, et bien davantage si l'on gardait l'allure lente etnesurée qui ne fatiguerait pas rt-nfant. Comme il ne faisiit qu'un somme du soir au matin, on résolut de partira la fin du jour, quand il dormirait déjà : sans doutene s'évcillerait-il pas en cliemiii. Il coDlinuerait de damir, à l'arrivée, dans son berceau neuf, pareil à l'aule, et ne saurait rien de ce qui s'était passé.
Toutes les dispoitions furent prises. Le carrosse attelé de forts et paiibles chevaux, qu'on chaiigoiait en trois relais, le rofTobol attendit que s'endormit le petit prince.
On était au début le l'automne ; la journée avait été belle et s'achevait lans le calme. A sept heures, la
^ande chambrière annonça tout bas qu'elle jugeait les circonstances favorables. On avait soin de ne pas faire de bruit ; le roi Tobol n'osait bouger.
— Tempus erat quo prima quies... — murmura Fougasse, qui avait de la littérature.
— Qu'est-ce que vous dites? — demanda le roi Tobol.
— Rien, sire !...
Et la citation virgilienne tomba dans ^'indifférence générale. La nourrice, enfin sèche, se jlanta auprès du berceau, les bras tendus. Une fournre d'hermine, et puis une couverture de laine, et puis tne fine batiste furent posées sur le support, solide 3t mol, de ses deux bras ; un pan de tout cela retom)ait devant elle, l'autre lui cachait la figure et les cheveux. Eudémôn fut délicatement placé là, contre la chaude poitrine, par la grande chambrière ; elle rabatit sur lui la triple épaisseur de la batiste, de la laine e de l'hermine. 11 s'étira, serra ses petits poings, soufla. Le roi craignit qu'il ne s'éveillât ; mai» non. Quant on sut que, décidément, il dormait sur sa nourrie comme dans son berceau, le cortège se mit en rout'. La nourrice, avec son fardeau, entra la première d/ns le carrosse. Elle s'assit sur la banquette d'avant, h grande chambrière à côté d'elle. Le roi prit place ai fond de la voiture ; il avait à sa gauche un médecin Divers serviteurs et servantes, avec des colis, suivnient, en landau fermé.
On partit au pas. Les premirs cahots, sur le pavé de la cour, donnèrent à redoutr qu'Eudémôn ne souffrît de ce tumulte. Mais il ne ourcilla ni ne bongea.
Comme on passait le portai, le roi Tobol ressentit
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une vive émotion ; il lui sembla que son cœur montait à sa gorge et l'étoufTait.
« Petit prince Eudémôn, disait-il en lui-même, tu quittes une fois pour toutes le palais où tu es né, cette maison de ta première enfance, qui est ceile où mourra ce vieil homme qui t'aime tant. Mais tu ignores l'aventure : nous t'avons pris dans la sécurité de ton sommeil enfantin ; et voici que ta destinée te mène et ne te consulte pas... Ce palais, que ta jeunesse claire eût égayé, sera triste sans toi et morne... Adieu, ces choses ; adieu, ces gens I... Toi, tu ne sais pas encore dire adieu. Et, justement, je veux que tu n'apprennes jamais à le dire ; tu méconnaîtras la misère des minutes qui, l'une après l'autre, nous quittent !... »
Il n'y avait pas grand monde par les rues. Des gens saluèrent le carrosse royal, crurent que leur souverain se promenait avec son fils, et passèrent. Dans les faubourgs, les ouvriers étaient rentrés de leur travail et dînaient. Des marmots et des femmes vinrent au pas des portes ; on était loin, qu'ils regardaient encore. Mais l'annonce de l'événement ne devança point le carrosse et le chemin se fit sans ovations.
Et puis, ce fut la campagne, où s'ordonnait le crépuscule. Le ciel, au couchant, rougeoya ; les incendies des nuages s'allumèrent et les buées qui du sol montaient se consumèrent jusqu'à n'être bientôt que grises cendres, éparses dans l'air immobile. L'horizon s'embellit; des rayons, en gerbe épanouie, sortaient de la fournaise où l'or fondait avec le cuivre aux verts reflets. Ils fulgiirnient et, comme des glaives rigides, traversaient les épaisses nuées pour surgir à nouveau hors
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d'elles, rutilants. A quelque dislance, le ciel était violet et vert et bleu foncé : mais, d'une couleur à l'autre, se multipliaientles nuances indicibles et merveilleuses qu'on voit sur la queue d'un pr.on.
Le roi Tobol admirait la fantasmagorie céleste à laquelle, pour la première fois de sa longue existence, il était attentif.
Tel était l'éclat de ces lumières que l'on eût dit qu'un grand vacarme en résultait ; et la tête du roi Tobol s'emplit, en effet, de clameurs, toutes d'allégresse et d'orgueilleuse folie. N'était-ce pas un concert étonnant de nuages heureux de flamber? Leur frénésie empruntait les voix diverses de l'orgue, celles des trompettes criardes, celles des tympanons ; et des violons s'acharnaient à filer indéfiniment les notes hautes où l'extrême tension des nerfs se symbolise ; et des flûtes aussi, grêles et virginales, lançaient leurs petites chansons éperdues. La symphonie avait de mois détours et de brusques sursauts ; elle semblait mourir et rebondissait...
(( Je ne suis pas gris, — se disait le roi Tobol; — je ne suis pourtant pas du tout gris !»
lise rappelait avoir éprouvé jadis, à la guerre, après un peu d'alcool avalé, de pareils enthousiasmes dont la cause n'était pas bien claire.
Ensuite, les splendeurs du ciel s'éteignirent. L'ombre fit de grands pas mystérieux et gagna les régions occidentales. Elle s'y installait bientôt en conquérante et y régnait en pacificatrice.
Or, à mesure que les couleurs s'éteignaient, le concert aussi s'apaisait. L'ombre et le silence étaient
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venus de compagnie. Le roi Tobol vit la terre, les arbres, l'eau du canal, les nuées célestes se calmer, se taire et accueillir le repos nocturne. 11 s'énaerveilla... * « Ce sont là — pensait-il — de magnifiques phénomènes ; et ce que les poètes racontent dans leur jargon prétentieux n'est pas niais autant que je l'ai cra. Je suis fâché de ne découvrir qu'aujourd'hui les agréments de la nature... Trop tard, trop tard ! voilà le mot de mon ennui. Je me suis pris beaucoup trop tard à m'occuperde mon plaisir !... »
11 s'attendrit sur lui-même ; et il devint sentimental au point de se figurer volontiers une promenade qu'il eût faite jadis, imberbe bachelier, par un tel soir, avec une petite bien-aimée, comme on voit, sur des images, Faust avec la jeune Marguerite.
Cette petite bien-aimée, ce fut la reine de naguère, espiègle enfant que le vieil âge du galant effaroucha.
Mais alors il était un jeune homme fin de ceinture et large d'épaules, qui marchait en se dandinant et qui, tenant par la taille la souple bien-aimée, l'appuyait contre lui et la baisait au front. Il lui sembla que cette soirée était plus belle d'environner leur gai passage d'amoureux, et qu'une bienveillance infinie était éparse autour d'eux. La petite reine se faisait plus pensive que de coutume ; son babillage discret n'offensait pas le pur silence épanoui du paysage. Elle disait, à demi-mot, ce que la nature songeait obscurément ; et ils allaient ainsi, tous deux, émus de ferveur amicale, en sympathie avec le crépuscule...
(( Trop tard ! trop tard !... »
Ces mots sonnèrent à l'esprit du roi Tobol et sou-
dain le rappelèrent à la réalité. Il remarqua la grande chambrière, qu'il avait oubliée, et la nourrice, et le petit garçon, toujours immobil*, et le médecin. Il reinarc[ua, en outre, que tout ce monde s'était assoupi. Le médecin dodeliaait, au balancement du carrosse. La nourrice, dans son sommeil, gardait la pose qui convenait le mieux au bébé. Mais une lit-faillance était à craindre... Laisserait-elle choir son fardeau ?... Le roiTobolla voulut éveiller ; il ne l'osa, de peur d'agir trop brusquement. Ah ! commient éveiller une nourrice sans la secouer et lui faire jeter les bras de-ci, delà? Il s'avisa de ne pas la toucher, certes, mais de chantonner en sourdine quelque chose comme :
Quand j'allais au bois seulet, Mon eœur appelait Ma mie, ô gué I Ma mie, ô gué !...
11 chantonna et, dans sa barbe, sourit de la ridicule chanson. D'ailleurs, ni la nourrice, ni la grande chambrière, ni le médecin ne l'entendirent. Il renonça donc à ce subterfuge et résolut de tirer la grande chambrière par sa manche : « Cette vieille et raisonnable dame ne doit pas avoir de bien véhéments réflexes... » Elle s'éveillerait en bâillant ;il la chargerait d'éveiller à son tour la nourrice, avee sa compétence adroite et sûre.
Elle sursauta et fît un « ah ! » si violent que toute la compagnie en frissonna, le roi lui-même. Eudémôn ouvrit de grands yeux qui regardèrent vaguement et puis de nouveau se fermèrent. Il ne vit pas, à travers les vitres, la nuit nonchalante qui s'était couchée sur
la plaine. Il ne vit rien et il se rendormit, avec confiance, comme si la succession lente des minutes semblables et perpétuelles ne valait pas qu'il fût attentif à l'une d'elles.
Le roi Tobol eut pitié de ces yeux enfantins, dédaij^eux par naïveté comme le sont, par lassitude, les yeux des vieillards, mais limpides et beaux. Il eut pitié d'eux et un scrupule le tourmenta : fallait-il priver du spectacle naturel ces yeux ingénus, écarter de la vie ce cœur qui s'en fût épris peut-être, et donner déjà son refuge à cette âme qui n'avait pas éprouvé le péril de vivre ? Une fois encore, il se figura, par la lande crépusculaire, sous la féerie céleste, un jeune homme qui cheminait avec une petite bien-aimée au bras. Mais, cette fois, le jeune homme n'était plus lui, Tobol adolescent: c'était EuJémôn grandi, une fine barbe blonde aux joues et qui regardait éperdument une jeune fille, une jeune fille rieuse.. .
Le joli couple !.. Et le roi Tobol ne savait plus si Eudémôn consentait à s'enclore dans ce château qu'on avait édifié pour lui. Le roi Tobol se fît à lui-même l'effet d'un voleur qui, pour un mauvais coup, profite de la nuit noire et de l'innocence d'un bébé. Son projet s'abîma dans sa pensée.
<( Eudémôn, — disait-il mentalement au petit garçon, — me pardonneras-tu de ne l'avoir pas consulté ? Pour te consulter, je devais te laisser connaître la vie. Et moi, toute l'expérience que j'eus de la vie ne fut que douleur et fatigue, jusqu'à ce soir où il m'a semblé que le jeu des nuages, au crépuscule, était une chose charmante. Qu'est-ce que j'en sais ? Et toi-
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même, Eudéniôn, qu'en saurais-tu, avant qu'il fût trop lard pour éviter la misère de vivre?... »
Le roi Tobol songeait à des promenades juvéniles et à des ferveurs amoureuses. Et il se demandait s'il ne ferait pas tourner les chevaux vers le palais et vers la ville et vers la vie, quand il aperçut à travers les vitres mouillées du carrosse une lanterne jaune, le relais.
11 aperçut des lueurs vagues de torches qui bougent. 11 entendit un bruit de chevaux qui s'ébrouent, qui de leurs sabots tapent le sol humide, froissent l'herbe et qui agitent les chaînettes du harnachement, font claquer leur mors et leurs dentures agacées.
11 voulut descendre un peu, se dégourdir les jambes, vérifier l'état de la nuit. Avec mille précautions, il ouvrit la portière: un froid vif entra. 11 regretta sa maladresse, hocha la tête et, puisque le mal était fait, se glissa vers le marchepied, sur le sol, referma la portière et comprit qu'il pataugeait dans la boue. Il releva le col de sa pelisse. La désolante nuit l'envahit de sa petite pluie invisible, dense, mêlée de neige à demifondue. On eût dit que le ciel pleurait. On ne voyait pas plus loin que le mobile rayon des torches et des lanternes; et il ne venait de l'insidieuse obscurité que des larmes, en poussière menue, témoignage de la tristesse des étendues inconsolables.
Le roi Tobol les sentit sur son visage et sur ses mains. Ses mains, il les fourra dans ses poches; mais son visage se glaçait. Son rêve de jeunesse ardente et amoureuse n'existait plus, comme si l'avaient ruiné l'humidité, le vent, la nuit. Et, en son âme, s'était in-
sinnée soudain cette active mélancolie qui ne se contente pas d'être là, douleur précise et limitée, mais qui g-agne de proche en proche, se répand ainsi qu'une huile sur le passé qu'elle évoque et l'avenir qu'elle invente.
Tandis qu'on dételle les chevaux las el qu'on attelle les autres, le roi Tobol assiste au délabrement de son espoir et s'étonne des mirages qui naissent dans les âmes humaines les plus dévastées et, pour un instant, les éclairent.
Il connaît qu'il est vieux, ah ! oui, vieux comme cette vieille nuit qui semble installée dans ce paysage depuis les âges les plus anciens, qui semble dater de l'origine des mondes et s'être, au cours des siècles, accrue de leurs ténèbres accumulées. Est-ce que le jour, avec son illumination furtive, n'est pas une fantasmagorie trompeuse sur le fond vrai de la nuit ? Est-ce que la vie, avec sa ferveur momentanée, n'est pas une illusion brève sur le fond vrai du néant ?...Le roi Tobol se perd en des songeries lourdes comme des nuages prêts à crever ; et il prend pour des réalités les métaphores que son chagrin lui suggère.
Quand il retourne à son carrosse, il croit porter sur ses épaules l'écrasant fardeau de la misère humaine. On ferme derrière lui la portière. Le froid du dehors a pénétré entre son corps et ses vêtements. Et il frissonne ; il croise et il serre ses bras contre sa poitrine, engonce dans son col son menton.
Les chevaux neufs partent allègrement. A leur trot combiné, qui tantôt s'accorde et qui tantôt se contrarie, l'esprit du roi scande ces phrases à peu près :
« Nous fuyons la vie, la méchante vie I Si la vie n'est
qu'illusion, petit, je serai le maître de ton illusion ; je l'ordonnerai, je l'embellirai. Ne regrette rien : la vie est mauvaise ; tu seras heureux, loin de la vie !... De l'inévitable illusion j'ôterai pour toi les déplaisirs et, avec le reste, tu composeras, au jour le jour, le bonheur de ton existence... »
Cependant on arrivait au château. Le carrosse n'y entra point. Il s'arrêta dehors. Une petite porte, qui dans la muraille se voyait à peine, reçut les voyageurs. Le roi Tobol les guida ; il lui parut qu'un événement prodigieux s'était accompli.
— Voilà! — dit-il simplement.
Le tumulte de ses pensées ne permit pas qu'il prît à l'installation d'Eudémôn une part très active. Le petit garçon fut couché dans son berceau et continua de dormir.
C'était un château bizarre, en vérité. De l'extérieur, on eût dit une prison, à cause des murailles, hautes incroyablement et sans fenêtres sur la lande ni sur la mer. Une prison, mais en marbre blanc. Le monument, circulaire, avait donc la forme d'une tour; et quelle tour! d'un diamètre égal à celui de Saint-Pierre de Rome!...
Une série de palais, semblables et placés les uns à côté des autres en ligne ininterrompue, formaient un cercle. Chacun d'eux contenait des chambres par vingtaines, comme il est nécessaire à l'organisation d'une existence mirifique. Salles roses, bleues, dorées, de toutes couleurs, afin d'agréer aux plus capricieuses fantaisies. Et les unes étaient destinées au sommeil, les autres au divertissement.
Au centre de ces architectures, un jardin de piètre étendue possédait la merveille d'un bassin clair où des tleurs d'eau s'épanouissaient. Et des massifs de fleurs rares entouraient la grâce menue d'arbres nains qui étaient venus là du Japon, végétales minauderies.
Le matin qui suivit l'arrivée d'Eudémôn, le roi Tobol se promenait en ce jardin. Il regarda le ciel qui souriait, bleu, avec de blanches eflilochures de nuages; . t aux nuages il restait un peu du rose de l'aurore. 11 ^e souvint du ciel crépusculaire qui, la veille, l'avait cmu d'enthousiasme pour l'abandonner ensuite aux mélancolies de la nuit pluvieuse... Des oiseaux volaient dans l'azur limpide, faisaient la chasse aux moucherons et jouaient.
— C'est beau ! — s'écria le roi Tobol ; — beau et charmant !
Puis il se demanda ce qu'un petit reclus peut imaginer h la vue d'un tel fragment de l'infini qui se dévoile. 11 remarqua l'arrivée et le départ des oiseaux qui entraient soudain dans le cercle de marbre et puis disparaissaient.
— Pas de ça !... — fit-il.
11 eût voulu cacher ce ciel plein de voyages... Un plafond? Mais il fallait de l'air!... 11 commanda aux ingénieurs déplacer là-haut un treillis de fer où courraient des feuillages de verre coloré.
— De telle sorte qu'il vienne de l'air et que l'azur soit dissimulé cependant!... Ces étendues illimitées ne me disent rien qui vaille.
11 examina les parterres: et c'était une idée singulière, de n'avoir assemblé en ce lieu que des plantes
rares. L'enfant, qui n'en verrait pas d'astres, ignorerait la rareté de celles-ci. Et celles-ci n'étaient pas les plus belles. Leur bizarrerie, leurs tiges grêles excessivement et soyeuses ou, au contraire, grosses et hirsutes déplurent au roi. Coquelicots, bluets, reinesmarguerites et boutons d'or que mettent à leurs corsages les filles qui s'en reviennent des champs, liserons qu'elles mêlent à leurs cheveux et violettes : fleurs plus jolies, plus saines et de couleur plus franche.
— Tout cela - dit le roi — est à refaire 1
Il donna ses instructions aux pépiniéristes. Et, comme il aperçut une fleur de jasmin qui se fanait :
— Oh I oh ! — fit-il ; — voilà ce qu'il faut éviter surtout. Je ne veux pas que le prince remarque jamais une fleur qui se fane, ni une feuille qui se détériore... Chaque nuit, le sécateur en main, vous examinerez les parterres et vous aurez grand soin de ne laisser pas une trace, — pas une I — de la corruption naturelle des plantes.
11 songeait :
« Ce sera difficile ; très difficile!... Ah! comment expulser les conditions mortelles de la vie?... Une Heur telle que celle-ci : et Eudémôn devinerait le mystère des décompositions lentes. Autant vaudrait lui tout avouer d'abord 1... »
Comme il rentrait pour aller voir son fils, il jeta un dernier regard à l'étroit jardin si bien apprêté ; et, haussant les épaules :
« Trop de nature I— conclut-il ; — c^esl encore trof de nature I »
Une salle qu'il traversa était toute en glaces : il y
LE ROI TOBOL iC
reconnut son image, avec tristesse. Jamais encore il ne s'était vu si caduc !... 11 eut beau faire un grand effort pour redresser sa taille : à mesure que s'effaçait un peu son dos en voûte, ses genoux ployaiepl comme ceux d'un cheval fourbu; et cela ne changeait rien à son air de mort embaumé, à ses yeux éteints, aux rides de son front, à ses lèvres tombantes. Il tâcha de sourire, et fit une laide grimace.
Après avoir vérifié que l'enfant, rose et joyeux, commençait bien sa journée, il prit à part la grande chamijrière, l'appela dans une pièce voisine, la fit asseoir, la regarda longuement et lui dit :
— Nous sommes vieux, madame la grande chambrière !
La respectable dame, un peu confuse, n'objecta rien.
— Nous sommes vieux et nos visages sont lugubres ! La respectable dame ne savait où en voulait venir le
roi. Dans l'incertitude, elle tourmentait son fin mouchoir de dentelle.
— Madame la grande chambrière, vous êtes-vous mirée, ces derniers temps?... Ah! vous ne sauriez croire à toute la mélancolie qu'il y a dans le délabrement desvisages humains.
— Sire !,.. — essaya-t-elle.
— D'un visage comme le vôtre et comme le mien... oh 1 comme le mien, surtout, je l'accorde ! . .. Ces rides et ces joues décolorées, ces yeux qui ont tant vu de choses et qui ne regardent presque plus ; et ces vieux cheveux, et ces brins de moustache grise que vous avez au coin des lèvres 1... Quelle tristesse !
La grande chambrière fondit en larmes.
— Il faut — continuait le roi — épargner au jeuae prince un spectacle si douloureux. Quelle gaieté aurait-il, s'il remarquait un jour ce vieillissement des visages qui furent beaux V. . Je dis cela pour vous, madame la grande chambrière : car vous avez été fort belle, je m'en souviens... Bref, nous allons, vous et moi, nous retirer !,..
— Ah ! sire, sire 1 — glapit-elle, — abandonner le prince ? Je ne le veux, je ne le puis. Oh! oh loh! oh!...
Et elle pleurait abondamment.
— Je suis presque sa mère ! — ajouta-t-elle, parmi ses sanglots.
— Et moi, — reprit le roi, — je suis presque son père!... Croyez qu'il m'en coûte de renoncer à voir mon Eudémôn grandir et jouir de ce bonheur que je lui fais ! Allez, j'en pleurerais, s'il y avait encore des larmes sous mes paupières fripées. Les pépiniéristes ont reçu l'ordre de ne laisser jamais sur sa tige une fleur fanée, afin qu'Eudémôn ignore la déconfiture des choses. Eh! bien, s'il voyait mon visage ou le vôtre, il connaîtrait la décadence de la vie, qui est de tous les phénomènes naturels le plus désolant. Résignonsnous!
La grande chambrière allait du désespoir à l'indignation. Son mouchoir de dentelle lui servait alternativement à s'éventer avec rage et à recueillir ses larmes abondantes. Elle voulut protester, commença de faire valoir ses loyaux ofïices. Le roi Tobol l'interrompit :
— Je sais, je sais !... Ayez l'assurance que je ne
serai pas ingrat. Mais vous serez ici remplacée par une jeune femme qui certes pourra bien ne pas avoir vos mérites, seulement qui sera jolie et fraîche au point de donner confiance dans la |>ér«nnité des cellules vitales... Ah ! calmez-vous, que diable!
Le roi Tobol n'était pas homme à différer c^ qu'il avait résolu. Il entra dans la chambre d'Eudémôn, prit entre ses bras le petit garçon, le fit danser, le chatouilla plaisamment, de sorte que rirent les lèvres roses. Il l'embrassa longuement, puis le remit à la nourrice.
— Adieu, petit bonhomme I — dit-il ; — sois heureux ! C'est tout ce que je te demande. Adieu !... Et oublie-moi !
Alors, le roi Tobol s'aperçut qu'une larme était au bout de ses cils. Il l'essuya du revers de sa main et, en passant devant la grande chambrière :
— Tiens! — fit-il ; — j'avais encore une larme, il paraît ?... Je l'ai vite essuyée et c'est fini. Voilà ! c'est fini, fini !. ..
Et il partit incontinent.
Les mois et les années s'écoulèrent. De son palais, le roi Tobol surveillait le château. Des rapports quotidiens lui certifiaient la bonne santé de l'enfant, lui garantissaient l'exacte observance de ses volontés. Il avait remplacé le personnel ancien par un nouveau, jeune et alTablc, choisi un gouverneur de trente au£ qu'il gratilia delà couronne ducale. De ce gouverneur au moindre valet, tout le monde avait prêté serment
de ne révéler jamais au jeune prince le dehors et de garder rigoureusement cette fiction : l'univers limité aux murailles de ce château.
L'existence d'Eudémôn suivait un cours agréable. Elle fut analogue longtemps à celle de n'importe quel enfant riche. Elle s'en distingua peu à peu.
On faisait toutes les volontés d'Eudémôn : il devint capricieux. Maison guettait ses caprices; on les satisfaisait à peine nés. Et le roi Tobol approuvait qu'il désirât ceci et cela, mille choses, afin que ses journées ne fussent aucunement monotones.
De pédagogie, certes, il n'était pas question. Ce qu'apprennent les autres enfants, il l'ignora. 11 n'étudia que dans la mesure où l'étude le pouvait gentiment distraire.
Quand le roi cherchait à organiser la maison de son fils, on lui avait parlé d'un jeune normalien français, esprit subtil et orné ; mais il savait que ces gens sont tout chargés de siècles et méconnaissent la fraîcheur de la vie momentanée.
Le gouverneur d'Eudémôn, lui devait dissimuler qu'il existe une histoire, une géographie, d'autres époques et d'autres lieux. 11 lui enseignerait l'art d'écrire, car il est plaisant qu'avec de petits signes l'on puisse communiquer à autrui sa pensée ; l'art de dessiner et de peindre, car il est gracieux d'imiter avec des crayons et des pinceaux la beauté des fleurs et le caractère des visages. Il l'inviterait aux mathématiques, qui sont un rêve sans péril, car elles spéculent sur des nombres irréels, se font un jeu de leur frivole certitude et n'éveillent pas d'impossibles désirs de pussessioa.
Provisoirement, Eudémôn grandissait comme un arbrisseau que soignent des jardiniers attentifs. II riait volontiers, courait, bondissait, demeurait longtemps à échafauder de petits cubes de bois, à déchirer des feuilles de papier, zélé pareillement à détruire et à construire. Ou bien il mangeait et dormait.
Le roi Tobol le venait voir aussi souvent que le lui permettait le gouvernement du royaume, lequel n'allait point tout seul, car Fougasse s'était, par son autorité violente, rendu fort impopulaire. Le roi Tobo! venait voir son fils ; mais il veillait à n'être pas vu de son fils. Il se dissimulait et il épiait ; et, si le petit garçon riait durant qu'il était là, il en concevait une grande joie.
Il s'ingéniait à lui trouver des amusements. Ce n'était pas commode. Les polichinelles, oui, et tous les pantins qu'imagina la fantaisie de nos pères et la nôtre ; mais point de soldats, évocateurs de guerre et de carnage; point de chemins de fer mécaniques, évocateurs des lointains où l'on va !... Il se faisait présenter toutes les nouveautés des inventeurs ; et il en arriva par milliers. Hélas ! elles étaient, pour la plupart si compliquées qu'un vieux savant s'y fût sans doute intéressé plus qu'un enfant.
Le gouverneur eut une idée: la musique !... La musique ne serait-elle pas, pour Eudémôn, un joli divertissement ?
— Je ne sais pas, — dit le roi ; — je verrai.
En fait de musique, le roi Tobol connaissait les clairons, les tambours, les fanfares de cavalerie, la charge et ces orchestres qui accompagnent la marche
fl4 LE ROI iOBOL
allègre des armées. En ou Ire, il se rappelait qae la petite reine tant futile jouait sur le piano, le soir, des mélodies sautillantes et grêles qui la laissaient toute rêveuse...
— Je ne crois pas, — dit le roi Tobol; — mais je verrai.
Il fit venir au palais royal tout un orchestre, musiciens de cuivre et de corde, au nombre de quarante,et qui avaient la meilleure réputation. Un petit homme diauve, auteur de lestes ballets et de graves oratorios, les conduisait.
— Je vous écoute, — fit le roi.
Mais ils accordèrent d'abord leurs instruments ; et ce fut une cacophonie où bêlaient des agneaux, rugissaient des lions, criaient de petits enfants, pleurnichaient de vieilles femmes, grinçaient des portes, tapaient sur leurs enclumes des forgerons, étaient égorgés des porcs, fustigés des ehieas, plumées vives dos poules. Le roi Tobol se hérissait :
— Oh ! Oh I — dit-il ; — mais c'est une chose horrible !...
On le supplia d'attendre une seconde. Le silence s'étant fait, le maestro tapa de sa baguette sur son pupitre, leva les bras, parut subir une amoureuse extase, puisse démena. Chiens, porcs, agneaux, petits enfants, lions et vieilles femmes, recommencèrent leur tumulte, en mesure cette fois, mais avec plus de frénésie encore que devant. Et l'on eût dit qu'ils torturaient le maestro. Celui-ci, qui les commandait, semblait leur obéir et souffrir de leurs exigences diaboliques et se dandiner à leur gré, soumis à leur volonté
croelle et tatillonne. En le voyant, le roi Tobol éclata de rire : et il criait :
— Assez!... assez !... C'est stnpide 1...
Il pria le maestro de ne pas faire donner tout son orchestre à la fois: ce « hourvari », comme il disait, loi écorchait les oreilles. Pas de cuivres ; les violons aenls ; les violons avec le piano, si l'on y tenait, elles harpes. Mais moinsde bruit, surtout, moins de bruit!... Et, à la pensée du maestro supplicié, il riait encore; il riait, se bouchait les oreilles et concluait qu'il n'en faut pas davantage pour rendre fou tout un royaume : fl.y mettrait bon ordre.
Les violons s'exaltèrent . Le roi ferma les yeux pour m pas voir le maestro. Puis il l'interpella :
— Ne pourriez-vous, maestro, laisser ces messieurs •e tirer d'affaire sans vous, et m'expliquer un peu ces musiques ?
Le maestro, confiant la baguette à l'un des violons, ^'approcha du roi ; et, tandis que la mélodie évohttit, il en commentait les épisodes :
— C'est le vent dans la forêt, le murmure des feuilles... Ici, un oiseau chante... Ici, c'est une source qni coule...
— Âh ! oui ! — faisait le roi Tobol. — Gentil 1 gentil !...
Quelques minutes, il s'amusa de reconnaître les intentions du compositeur. 11 les voulut lui-même deviner, et se trompa, prenant la source pour l'oiseau, la fée pour la source et l'arc-en-ciel pour la fée. Bientôt ces tébus l'ennuyèrent. Mais il trouvait un certain chariae aux alternancefi de la colère et de la douceur,
de la tendresse et de la haine, à ces débordements do sonorités dont la grâce, par instants, l'émouvait. Il ne comprenait pas la raison de ces plaintes désordonnées, qui soudain s'entrecoupaient de babillages tumultueux ou puérils ; le développement du thème, où il lâcha de se reconnaître, l'eut bientôt découragé par ses caprices. Mais, à mesure qu'il renonçait à comprendre, il devenait plus sensible à ces musiques vaines. 11 attrapait, de place en place, une note et la suivait et la laissait en lui s'épanouir jusqu'à mourir exténuée d'avoir poussé trop loin ses vibrations dernières, La mélodie parfois le chatouillait et parfois le paralysait. 11 dit, en riant :
— C'est le diaphragme et la moelle épinière qu'affecte en moi la musique. Pour ce qui est de débrouiller des idées dans ce vacarme, non I
Et, comme les violons jouaient en mineur quelque chose de tendre et de berçant, il se rappela encore la petite reine dont les baisers n'avaient peut-être, hélas ! guère de signification bien claire et cependant réussissaient à le vite alarmer. Alors il fut pris de langueur.
— C'est triste, — conclut-il, — cette musique ; triste au delà de tout ce qu'on peut dire avec des mots !...
A sa demande, on essaya d'une autre mélodie. Elle commença très allègrement, en belle aubade. Mnis une phrase se détacha du reste, une phrase longue et qui s'en allait pareille à un soupir, pareille à un adieu, pareille à un regret. Le roi Tobol ne fut attentif qu'à elle ; et c'était en pure porte que les pizziratihrnyaieni paiement à l'entour.
LE ROI rOBOL 117
— C'est triste I — répéta le roi, — triste, triste I... Tous les morceaux qu'on lui joua, les chansons de
printemps et les fantaisies galantes et les barcarolles lui parurent tristes et le désolèrent. Il désira de secouer celte mélancolie ; longtemps il ne le put, tant Kavait amolli la douleur pâmée des violons. Enfin, il se leva :
— Merci, messieurs ! — dit-il. — Je ne crois pas qu'on puisse mieux désespérer les âm*s que vous ne faites !...
Et il écrivit au gouverneur de son fils :
— Pas de musique au château ; pas la moindre musique !
Tobol vieillissant, et que le gouvernement de son peuple importunait, se réfugiait de plus en plus dans la seule pensée d'Eudémôn. Par lassitude, il laissait à Fougasse une autorité de vice -roi, signait ce que le ministre voulait et lui permettait de réformer le royaume tout à loisir, pourvu que la félicité d'Eudémôn n'en souffrît pas. Les lois du royaume subissaient de perpétuelles métamorphoses. Il n'y avait d'immuable que le roi. Fougasse connaissait bien l'avantage qu'ont les novateurs à s'appuyer sur un pouvoir central solide ; aux objections des républicains, il répondait qu'il n'avait cure de politique, mais de progrès social.
Un après-midi d'été, comme Eudémôn accomplissait sa huitième année, le roi Tobol était venu au château. Dissimulé derrière le rideau d'un portique, il regardait jouer l'enfant dans le jardin. Eudémôn, assis sur l'herbe, se donnait à lui-même la comédie, au
118 iE ROI TOBOL
moyen d'an polichinelle et d'un arlequin, pantins en bois dont il tirait les ficelles et auxquels il prêtait un vif dialogue. Il arriva que Polichinelle et Arlequin se battirent. Polichinelle avait tous les torts. Et Eudémôn entra si bien dans la querelle qu'il prit fait et cause pour Arlequin, rossa Polichinelle, le maltraita, et le cassa en deux 1
Ce n'était peut-être pas la première fois qu'il cassait un polichinelle ; mais c'était la première fois qu'il remarquait l'accident, il cessa de s'agiter, d'être en colère. De la main droite, il tenait la tête du pantin, la tête coiffée du chapeau à cornes et qui continuait de grimacer drôlement ; de la main gauche, il tenait le pauvre corps dont pendaient les bras, les jambes et la ficelle inutile. Une seconde, il rapprocha les morceaux et attendit, comme s'ils allaient se recoller, comme si la vie devait y revenir. Mais il eut vite constaté que non, que c'était fini, qu'il y avait deux fragments de polichinelle, et de polichinelle plus aucun. Son visage se contracta d'effroi. Il jeta, dégoûté, ces lambeaux. Ensuite il les reprit et les voulut encore joindre. Ne le pouvant, il regarda tristement son défunt pantin.
Le roi Tobol, de sa cachette, l'épiait et suivait le progrès de cette mélancolie enfantine.
« 11 devine la mort ! » songea le roi.
Et il frémit. 11 ordonna qu'un polichinelle neuf fût apporté, substitué à l'autre. Mais l'autre, Eudémôn relusa de s'en défaire : il en avait enseveli les restes dans son tablier. Et il pleurait à chaudes larmes, non sur le polichinelle, eût-on dit, mais sur l'universelle mort entrevue, pressentie et détestée aussitôt qu'aperçue.
LE ROI TOHOL 119
De toute la journée, il fut impossible de consoler Eudémôn. La tristesse de vivre et de mourir était entrée en lui, sans doute, et agissait sur sa pensée comme sur un métal un corrosif ; ou mieux, elle le pénétra comme s'insinue une odeur funèbre.
Le gouveineur, interrogé par le roi, dut avouer qu'Eudémôn, depuis queîoue temps, n'était plus le même. Une sorte d'inquiétude s'était emparée de lui, le harcelait. Il frissonnait au moindre bruit. Le passage d'un oiseau, le cliquetis des feuillages en verre que le vent remuait éveillaient son attention. La tombée du jour et la fausse clarté des lampes qu'on allumait en hâte le rendaient pensif ; à l'approche des ténèbres, il se sauvait comme s'il avait peur ; on avait peine à le retenir et, pour le calmer, on ne savait trop que lui raconter de ces phénomènes surprenants. Le grondement sourd de la mer, qui battait les pilotis du château et clamait au loin, lui était un sujet d'incertitude douloureuse :
— Qu'est-ce que c'est ? — demandait-il, un doigt levé.
11 écoutait un grand mystère et demeurait troublé jusqu'à ce qu'une idée nouvelle, survenant, le divertît.
A chaque instant et à propos de tout, il multipliait les questions, les pourquoi, s'impatientait de n'obtenir pas de réponse et, puisqu'on éludait le problème, il y rêvait seul, opiniâtrement.
— 11 est pris de la recherche des causes I — gémit le roi Tobol. — Qu'allons-nous faire ?
Le gouverneur épilogua...
§30 LE ROI ioaoL
— Bref, — conclut-il, — mon avis est qu'il faudrait au prince une religion.
— Une religion l — fit le roi. — Nous sommes perdus!...
Le roi Tobol ne distinguait pas de la tristesse la religion. Il se récria. Le gouverneur lui expliqua de son mieux qu'il n'entendait rien de tel et qu'il y eut autrefois des religions heureuses qui arrangeaient les choses à la satisfaction générale, qui rendaient compte de tout sans blesser l'enfantillage humain, — « qui simplifiaient, sire, qui simplifiaient gaillardement 1...»
— J'en parlerai au chapelain, — fit le roi, hochant la tête.
— Chapelain, — disait-il en effet au saint homme, le lendemain, — le petit prince a peur du bruit que fait la mer et il pleure un polichinelle qu'il a cassé... Nous en concluons qu'il a besoin de religion. Qu'en pensez- vous ?
Ce qu'en pensait le chapelain ?...
— Mais, sire, ce n'est pas douteux ! Nulle créature intelligente ne peut \ivre sans religion. Et c'est un grand bonheur pour moi que voua renonciez à élever votre fils loin des vérités...
— Oh 1 oh ! — s'écria le roi Tobol. — Vous allez vite sn besogne, chapelain!... Les vérités ?... Je me moque des vérités I Et vous aussi, peut-être?... N'importe 1... Mais le problème n'est que de savoir s'il convient d'enseigner à cet enfant un système de fictions ingénieuses qui répondent tant bien que mal à ses inquiétudes et le rassurent quant à certains mys-
LE ROI TOBOL I2l
tères qui me laissent, moi, fort indifférent. N'est-ce pas cela qu'on nomme une religion ?..,
— En substance, sire... mon Dieu, oui !...
— Seulement ?. ..
— Seulement, sire, je ne connais... ou, plus exactement, je ne reconnais... qu'une religion...
— C'est?...
— La mienne, sire !
— Ah ! oui, la vôtre, c'est juste !... Eh I bien, chapelain, je le regrette. Je me disais : « Autant lui qu'un autre ; et je l'ai sous la main... » Je vous croyais d'esprit... comment dirai-je ?.. . plus délié...
Le chapelain pensa perdre contenance. Mais il se ressaisit :
— Enfin, sire, causons... Il y a .des accommodements...
— Avec les chapelains, oui, je sais. Mais je me ferais scrupule de heurter vos convictions !... La religion que je souhaite pour le prince n'est pas du tout celle que vous enseignez. Elle est exempte de tristesse, de mort, de vie future, de dogme, de morale... Je ne sais comment vousexpliquer... C'est plutôt une physique... Oui, une physique dans laquelle Dieu intervient dès que l'on est embarrassé. C'est cela : ce qu'on ignore, on l'appelle Dieu. Voilà. Ainsi, mon petit garçon s'effare du bruit que fait la mer ; il ne l'a jamais vue, la mer, et il ne la verra point ; vous savez qu'il esl enfermé dans ce château où je limite son univers. Eh ! bien, on lui dit : « Ce bruit-là ? c'est Dieu !.. . » Et on l'habitue à se contenter de cette réponse... Vous m'entendez ?. ..
— Parfaitement, sire. Et tel est bien le service que les religions ont toujours rendu aux hommes. Les anciens Grecs appelaient la mer Thétis, parce qu'ils ignoraient la nature de l'eau marine ; et les philosophes d'aujourd'hui appellent Matière le dernier élément qui résiste à leur enquête, parce qu'ils ignorent la véritable nature de ce principe. Ici et là, même méthode, et religieuse dans les deux cas. Il y a tant d'obscurité autour de nous que les hommes seraient devenus fous depuis longtemps s'ils n'avaient eu recours au stratagème de la dénomination religieuse. Ils se rassurent ainsi et se donnent le loisir de vivre !...
— Chapelain, — dit le roi, — vous êtes un sage. Seulement, attribuer à la mer, au vent et à tout cela le nom de Dieu, c'est du paganisme, il me semble : ça
vous gênera ?...
— Pas du tout, sire ! Notez ceci : Dieu n'a jamais révélé aux hommes toute la vérité. 11 connaît trop les hommes pour leur livrer des sciences qui les dépassent. 11 a toujours pris garde, au contraire, d'adapter à leur entendement les doctrines qu'il leur communiquait. C'est une chose qu'il ne faut pas oublier. Autrement, nous risquerions d'accuser Dieu d'erreur ! Lisez !a Bible : elle fourmille de renseignements inexacts. Il y est formulé des théories que le premier gamin de vos écoles primaires réfuterait en se Jouant. Or nous ne pouvons pas croire que Dieu ignore le mouvement des astres, puisque c'est lui qui les a faits et mis en branle. Mais Dieu savait que les Israélites d'autrefois n'étaient pas aptes à entendre le système de la gravitation ; et il ne se trompait : car, bien des siècles plus
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tard, Galilée avait des ennuis pour affirmer que la terre tourne autour du soleil !... Soyez sûr que, si Dieu avait dicté la Bible à ses prophètes après la découverte de l'Amérique, il l'eût tout autrement présentée.
— Concluez, chapelain !
— Je conclus, sire^ qu'il m'est loisible de procéder avec votre fils comme fit Dieu avec les hommes, ses enfants. Je ne lui livre, de vérité, que ce qu'en peuvent admettre l'état de son esprit et les conditions de son existence. Les Israélites connaissaient la région méditerranéenne, à laquelle convient l'explication que fournit le Livre d'Enoch. Le prince, lui, ne connaît qu'un espace beaucoup plus restreint : j'adapterai donc à cet étroit espace ma cosmographie.
Le roi Tobol était enchanté. 11 riait.
— Chapelain, vous êtes un charmant homme, et lo plus accommodant...
— Ah ! sire, — reprit l'autre, — ce sont nos ennemis qui nous ont fait cette réputation d'outrecuidance et de ténacité...
— N'importe !... Nous sommes d'accord. Mais, j'insiste : pas de zèle ! N'allez pas prodiguer une éloquence que l'enfant ne vous demande pas. Attendezle. Répondez à ses inquiétudes ; ne les sollicitez pas ! Le minimum de religion, le minimum 1...
— Sire, une religion bien faite est la simplicité même.
— Et surtout, n'est-ce pas ? sous aucun prétexte je ne veux de mort, d'enfer, de pénitence ; rien de tout cela !
— Mais, sire, ce serait démence de ma part, démence pure !... Du moment que votre fils ignore ces tristesses, comment irais-je l'en consoler par avance et, pour ce, les lui révéler ?
— De la joie, chapelain, de la joie seulement !
— Comptez sur moi, sire !...
Le chapelain se retirait, lorsque le roi Tobol lui dit encore :
— Mais pourquoi diable n'enseignez-vous pas à mon peuple une religion de ce genre, au lieu de l'attrister comme vous faites ?...
— Ah ! sire, c'est que votre peuple connaît l'existence. Il n'est point, hélas ! préservé comme l'est, grâce à Dieu, votre fils de ces misères qui sont l'ordinaire de la vie. Tout ce que je peux faire, c'est de les lui légitimer, voire de les lui diviniser !... A chacune des conditions humaines sa croyance et, si j'ose dire, son Dieu.
— Bien ! — fit le roi Tobol.
A quelques jours de 15, comme le chapelain, ses dispositions prises, offrait de partir, sans plus tarder, pour le château, le roi l'examinait ; et il lui dit :
— Une seule chose me tourmente, chapelain. Vous n'avez pas l'air fameusement jeune ! Ne pourriez-vous me teindre cette barbe qui grisonne et me vêtir de poils empruntés ce front qui se dégarnit ?... Et cette robe ?... Elle est lugubre, cette robe I Je ne m'en étais point aperçu... Ne pourriez-vous être habillé plus gaiement ?
— Il me faudra, sire, vingt-quatre heures...
— Prenez-les !
Il reparut, le len-demain, paré d'une robe de drap rouge que des agrafes d'or enjolivaient. Et quant au poil, il Tavait roux ou, mieux, blond vénitien. Il s'était, en outre, fardé de rouge les pommettes et cerclé de noir les yeux. 11 semblait une idole peinte. A peine le reconnaissait-on. Le roi Tobol éclata de rire en le voyant. Le chapelain rit de grand cœur, lui aussi.
— Présage excellent ! — dit le roi. — Un tel apôtre me garantit une religion des plus aimables.
Le chapelain fut lui-même surpris de la facilité de sa tâche. 11 n'était de questions que ne lui posât Eudé" mon et qu'il ne résolût aisément au moyen de Dieu. l>e bruit de la mer: Dieu. Pourquoi le jour? Dieu. La nuit y Dieu. La pluie? Dieu. Le tonnerre ? Dieu. Et la merveille fut qu'Eudémôn, pourvu de cette réponse, n'en demandait pas davantage. Ce mot lui suffisait. Bientôt il se fit à lui-même la réponse et multiplia les [luissances divines.
Comme il s'amusait à dessiner, d'un crayon naïf, sur des bouts de papier, des bonshommes, il prétendit faire le portrait de Dieu. C'est une ambition qu'eut, dès son début, l'art humain; et Eudémôn, dans sa solitude enclose, revivait la grande aventure de l'humanité. On ne lui avait pas dit que Dieu fût un bonhomme et qu'il eût des yeux, une barbe, des bras et lies jambes. Il le devina. Peut-être avait-il dans la tête une image plus belle que celle qu'il réalisa. Ses doigts enfantins avaient leurs mouvements que l'idée ne conduisait pas. Et puis, ayant un jour créé par
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hasard son type d'homme, il y demeurait fidèle. Tout ce qu'il put trouver qui différenciât son Dieu de ses autres bonshommes fut d'en augmenter les dimensions jusqu'au bord de la feuille qu'il avait sous sa main.
11 crut que cette image était Dieu, bien que Dieu fût aussi la pluie, le vacarme de la mer, celui du tonnerre et de l'ouragan. S'il n'accorda pas un culte à cette image, c'est qu'on lui avait dit, afin de le tranquilliser, que Dieu est bon. Pour ce motif, il n'éprouva pas le besoin de cajoler l'image, de l'apaiser par des présents ou des paroles timides.
Toutefois, un matin qu'il était d'impatiente humeur et qu'on le priait, à cause d'une averse, de n'aller pas au jardin, il saisit le portrait de Dieu, le déchira pour se venger et, de rage, en piétina les morceaux. Mais, un peu plus tard, il se faisait un Dieu nouveau, psireil à celui qu'il avait anéanti.
Le chapelain suivait avec admiration le développement de l'idée divine dans l'esprit du jeune garçon. Et il disait au roi :
— Sire, ça va tout seul. Je n'ai point à prêcher. A peine eus-je prononcé le nom de Dieu, le prince en usa le mieux du monde avec lui. Et cela prouve l'existence de Dieu. Les arguments que saint Anselme et les autres docteurs ont tirés de leur raison pour démontrer que Dieu existe ne valent point, à mes yeux, l'exemple que le prince me donne. Ce m'est un grand sujet d'édification personnelle !...
— Vous finirez par croire en Dieu, chapelain!...
— J'y viens, sire ; j'y viens tout doucement, — répondit-il avec une bonhomie amusée.
Mais Eudémôn,peu à peii, négligea l'image et même la pensée de Dieu. On eût dit qu'il lui agréait de savoir que Dieu est la cause de presque tout, de le savoir et de ne plus s'en «ccuper.
Le roi Tobol s'en réjouissait. Le chapelain ne s'en affligeait pas outre mesure ; mais il expliquait au roi :
— Les impies nous objectent volontiers que la misère humaine est inconciliable avec la bonté du démiurge. Ils n'admettent pas que Dieu soit bon et qu'il tourmente l'humanité. Mais ils en parlent bien à leur aise. Voyez votre fils. 11 est à l'abri de tous les inconvénients de l'existence ; et il oublie Dieu. Eh 1 bien, il en adviendrait pareillement de l'humanité si Dieu ne la tracassait parfois.
— Dieu se défend ! — répondait le roi Tobol ; — je le conçois. Seulement, je désire qu'il veuille bien permettre à mon fils de l'oublier.
— Assurément ! — s'écriait le chapelain. Eudémôn passa de la sorte les calmes aimées de
son enfance. Mais, un jour, comme il approchait de quinze ans, il interpella soudainement le chapelain :
— Au fond, — lui demanda-t-il, — qu'est-ce que c'est que Dieu ?
Le chapelain se troubla :
— Monseigneur, vous le savez...
— Je ne le sais pas du tout ; et c'est pourquoi je vous le demande. Si vous ne me répondez pas, je vous rosse !
— Mais, monseigneur...
Quand Eudémôn rossait les gens, il n'épargnait pas son énergie. Il tira la barbe du chapelain pour lui bien
donner à entendre que l'affaire était sérieuse. Le chapelain bredouilla ce qu'il put et bientôt profita d'une seconde où Eudémôn lui tenait la barbe moins fort pour se sauver. 11 fuyait à la fois les coups et les hasards d'une explication périlleuse.
Eudémôn courut après lui, à travers les chambres du château, les couloirs. Et il criait :
— Qu'est-ce que c'est que Dieu ? qu'est-ce que c'est que Dieu ?
— Je ne sais pas, je ne sais pas ! — répondait le chapelain.
A la faveur d'une porte qui se ferma derrière lui très opportunément, le pauvre homme put s'esquiver. Eudémôn, resté seul et regardant ses doigts, s'étonna d'y trouver les traces de teinture qu'y avait laissées la barbe artificieuse du chapelain.
Arrivé au palais, le chapelain dit au roi Tobol :
— Sire, mon règne est fini. Le prince a perdu la foi ! Le roi se fit raconter la chose... Le chapelain conclut :
— C'est au tour des philosophes.
— Jamais! — déclara le roi, — Jamais !... Pour rien au monde je ne veux que ces gens-là brouillent la cervelle de mon fils.
— Mais, sire, — continuait le chapelain, — que voulez-vous que j'y fasse ? Mes symboles ne le contentent plus, 11 rêve au delà de cette idée de Dieu que je lui ai fournie,
— Elargissez-la, votre idée de Dieu 1
— Sire, impossible! Je lui ai donné toute son extension; et même, trop d'extension. Alors, elle craque.
Que voulez-vous i* elle a craqué... On ne peut pas tirer sur une idée indéfiniment.
— Remplacez-la par une autre... Il n'y en a pas d'autre ?
— 11 y en a bien d'autres, sire. Seulement, elles ne sont pas de ma compétence... Je m'attendais bien que les philosophes dussent me supplanter. Mais votre fils a été vite !... Dieu, qu'il a été vite !... Un enfant de quinze ans !... 11 est joliment doué, c'est une justice à lui rendre .
— C'est peut-être un génie ? — demanda le roi Tobol.
Un génie ? — répondit le chapelain. — Mon Dieu, sire, il convient de ne pas s'étonner que cet enfant aille beaucoup plus vite, à lui tout seul, que n'alla l'humanité. Un petit garçon d'aujourd'hui que l'on enferme ainsi ne ressemble guère à cet Adam qui s'éveilla un beau jour dans l'Eiden. Vous avez enfermé avec lui, dans ce château, sans le savoir et sans qu'il le sût, toute l'humanité antérieure dont le rêve obscur est en lui, latent, prêt à s'épanouir dès qu'un hasard l'animera.
Le roi Tobol soupirait ; et il se disait que Dieu, pour réaliser le bonheur adamique, eut de grandes commodités: Dieu travaillait, lui, dans le neuf I...
— Enfin, — conclut-il, — je ne veux pas de philosophes auprès de mon fils ! Arrangez-vous.
Le chapelain dénigrait volontiers la métaphysique. 11 y traîne des résidus de religions mortes, difficilement combinés avec la dialectique des pédants. Ah ! quelle courbature inutile de l'esprit ! Pour revenir à
confesser qu'on ne sait rien, quel grand effort et le peu de plaisir !
— Sire, laissons, en effet, les métaphysiciens, du moins quant à présent. Mais il y a les physiciens !...
— Des matérialistes?. . . Je vous admire, chapelain !
— Oh ! sire, matérialistes ou spiritualistes, il ne m'importe ! Je ne fais pas entre eux une grande différ<3nce. Qu'ils appellent matière ou esprit la chose qu'ils ignorent et que moi j'appelle Dieu, cela m'est égal. l*]t les matérialistes ont, pour tromper leur ignorance, mille occupations préliminaires où ils trouvent de l'agrément.
Eudémôn fut mis au courant de diverses expériences auxquelles les physiciens procèdent avec méthode: les vases communicants, la chute des corps dans le vide, la bouteille de Leyde, etc. 11 s'en amusa et son inquiétude en fut calmée.
Du moment qu'il sut le nom de la pesanteur et put réciter la formule de ses lois, il ne demanda pas d'autres explications. Les phénomènes qui, à l'état libre, l'épouvantaient ou le déconcertaient lui semblaient le plus simples du monde quand il les produisait, en petit, avec ses appareils. 11 crut résoudre cent problèmes qu'il ne fil que poser.
Il cédait ainsi aux plus habituelles illusions de la science ; et il se figurait connaître tant de faits que l'inconnaissable ne le gênait plus du tout.
— Ça durera ce que ça durera ! — disait le chapelain.
Des mois passèrent ainsi. Logiquement, Eudémôn devait aller de la physique à la métaphysique : et alors,
que de difficultés, de périls I... Eudémôn fut préservé de cet inconvénient par une circonstance naturelle :1a survenue précoce de sa puberté, qui le sut distraire de l'idéologie.
— Admirable combinaison! — remarquait le chapelain. — Si l'humanité n'avait pas cette occasion de ne plus guère songer au mystère qui l'environne, l'angoisse philosophique la tuerait. Mais l'infini, l'absolu, tout cela est vite écarté par le plaisir sensuel. Dieu a orL hîureusement pourvu l'homme d'une certaine frivolité.
Le roi Tobol, lui, n'était pas si optimiste. Certes, il redoutait la métaphysique et souhaitait de voir son fils la mépriser; mais il ne redoutait guère moins l'amour, dont il n'avait pas une bonne expérience. Du reste, il était récemment tombé dans la débauche. La moins édifiante année de son âge fut la soixante-dixième. 111a commença par l'usage immodéré des alcools et, l'estomac s'étant fatigué à ce plaisir, il la continua par les femmes. S'il recourait à ces jeux, qui ne convenaient pas beaucoup à l'hygiène comme à l'honorabilité de sa vieillesse, c'est qu'il cherchait éperdument l'oubli.
La petite reine était arrivée, à l'improviste, un matin. Le roi l'avait, de sa fenêtre, aperçue qui se présentait à la porte du palais. A peine avait-il eu le temps d'avertir qu'on ne la reçût pas. La maturité l'embellissait encore : elle était dans le plein triomphe de sa grâce fine et captieuse. Le roi crut défaillir en la voyant. Elle ne manqua point de faire du scandale. Comme elle s'en retournait, on la reconnut. On la gra-
tifia de telles ovatioûs qu'elle se sentit populaire. Une faction de mécontents se groupa autour d'elle, lui offrit le pouvoir. Une révolte se produisit. Fougasse n'en fut pas maître sans difficulté : il fallut mettre sur pied les troupes urbaines et charger la foule, que la moindre] occasion de désordre affolait. Quinze jours durant, l'émeute fit rage. Enfin, la reine fut emprisonnée, puis, par la volonté du roi, menée à la frontière.
Chose curieuse, c'étaient les républicains de la veille qui s'agitaient ainsi. On les vit organiser un nouveau parti monarchique et le défendre avec la même énergie qu'ils employaient jadis à préconiser le gouvernement populaire. Au fond, ils désiraient d'abord se débarrasser du régime que Fougasse représentait. L'ancien chef socialiste s'était rendu odieux. Sa politique de réformes sociales n'avait pas eu d'autres résultats que d'exciter les masses et de ne les point satisfaire. 11 annonçait une réforme et puis une autre ; il lançait de savoureux programmes, et ne les appliquait pas. L'impatience populaire s'exaspérait. L'opposition profitait de ses fautes. Fougasse, au bout de quelques années, ne songea plus qu'à se défendre. Il abandonna ses programmes. 11 fut l'autorité que l'on attaque et qui doit redoubler sans cesse de rigueur pour ne pas succomber. 11 recourut aux plus dures méthodes et mit au service de la royauté les procédés révolutionnaires. Les comités de salut public, les cours martiales sévirent rudement.
Plus d'une fois, le roi Tobol se demanda s'il ne chasserait pas ce ministre. Les choses vinrent à ce point où les concessions méme^sont dangereuses. Fou-
gasse désormais symbolisait la royauté : livrer Fougasse au peuple équivalait à la plus lâche abdication. Certes, le roi Tobol eût abdiqué avec joie. Mais il pensait à son fils et à ce tulélaire château que sa volonté seule maintenait. A mesure qu'il avait plus de rancune contre la vie, il s'attachait avec un plus paradoxal acharnement à ce rêve de bonheur qu'il avait dressé en face de la vie hostile.
L'année qu'il devenait septuagénaire, la révolution se déclara comme le mal chronique qui emporterait le royaume avec la royauté si quelque hasard ne l'enrayait.
Le roi Tobol prit une maîtresse et crut qu'elle était responsable du peu de plaisir qu'il en retirait. Il en prit une autre ; et celle-là, en dépit de grands avantages pécuniaires, ne dissimulait pas très bien la répulsion que le vieillard lui inspirait. Une troisième fut courtoise et plus habile. Le roi Tobol l'apprécia si vivement qu'il eut peur de la trop aimer ; mais, soucieux d'être, comme il disait, aimé pour lui-même, il essaya de ne la point rétribuer : elle démissionna.
Malgré son âge sévère et la médiocrité de ses ardeurs effectives, il était fort sentimental. Et il l'était peut-être davantage en raison de l'idéalisme auquel le condamnait la vieillesse, 11 fut mélancolique à force de subtilité. Ainsi les plaisirs de l'amour lui échappaient et il ne connaissait que les petites douleurs d'une âme attendrie, il voulut résister là-contre ; et c'est pourquoi il recourut à des courtisanes vulgaires, aussi incapables d'éveiller un bel amour que propres à donner un bref amusement.
Le roi Tobol en était là de son cœur et de son corps quand on lui vint annoncer que le jeune prince avait besoin d'amour. Il en fut désolé.
Les signes n'étaient pas douteux. Eudémôn se laissait aller à des langueurs dolentes et câlines que secouaient soudain de grands désirs d'activité. Il s'étirait nerveusement et se roulait, sur l'herbe, comme font les chats à l'approche de la saison printanière.
Fougasse et le chapelain se trouvaient auprès du roi. Ces deux anciens ennemis s'entendaient, depuis quelque temps, à merveille.
— Il s'ennuie, cet enfant ! — dit Fougasse. Le chapelain demanda :
— N'a-t-on rien observé de plus évident ?...
Si ! La veille au soir, Eudémôn avait saisi par la taille l'une des servantes ; et il l'avait maniée de la façon la plus claire. La fille s'était sauvée tant bien que mal, par crainte de responsabilités.
— Donnez au prince — proposa le chapelain — des bains très chauds et tâchez qu'il fasse beaucoup de gymnastique.
Mais il comprit lui-même l'insuffisance d'une telle diversion. Il ajouta, comme le roi s'affligeait :
— Que voulez-vous, sire ? C'est dans l'ordre natu. rel.
Le roi Tobol s'écria :
— Mais comment diable a-t-il deviné ça ? Il faut qu'on l'ait informé 1...
Le chapelain ne se tint pas de rire.
— Pas du tout, sire ! Nous naissons avec l'idée de l'amour. D'ailleurs, il serait extraordinaire qu'il n'en
fût pas ainsi. Voilà bien la plus explicable de nos hérédités, à y réfléchir.
Après avoir médité longuement, le roi Tobol fit porter cette réponse au gouverneur du château.
— Puisque mon fils est en proie aux concupiscences de la chair, je ne veux pas le condamner à une chasteté qui lui serait pénible. Mais je ne veux pas non plus qu'il soit amoureux d'une femme plutôt que d'une autre. Qu'on le détourne d'un sentiment particulier. A cette fin, sept femmes également belles et désirables seront à sa disposition. Tout est bien s'il ne s'attache pas à l'une d'elles, de préférence à toutes les autres. Qu'elles soient l'obligeance même et bornent aux jeux sensuels les ressources de leur industrie. Si l'une d'elles s'efforçait de rivaliser avec ses compagnes et d'accaparer l'amitié du prince, elle serait chassée avant d'avoir pris un dangereux ascendant. Mon fils, dont la table est toujours servie excellemment, ne ralfmepas sur la gourmandise. J'ordonne qu'on lui épargne de même les néfastes subtilités du sentiment amoureux.
Kudémôn était alors un bel adolescent, aux formes souples et robustes. La spontanéité de son âge s'adoucissait de nonchalance. Il y avait, dans ses manières comme dans sa physionomie, un agréable mélange de sauvagerie et de délicatesse ; il ressemblait à ces fleurs singulières que l'art des horticulteurs fait croître sous les vitres des serres chaudes et qui ont l'air de bêtes farouches, mais qui sont fines et fragiles.
Ses yeux bleus passaient de la gaieté juvénile au rêve. Et parfois sa robe de soie légère voltigeait, au gré de sa course, par les allées du jardin ; parfois, en longs plis réguliers, elle avait l'ordonnance immobile de la toge d'un sage.
Les petites femmes qui lui furent envoyées l'effarouchèrent un instant : mais il reconnut à leur salut courtois et à leurs mines gentilles, qu'elles étaient pourvues d'intentions affables.
On les avait, de nuit, installées en sept appartements pareils. Elles sortirent au matin, quand le jeune prince, étendu à l'ombre d'un arbre, regardait un petit lézard respirer. Vêtues de blanc, rieuses, elles défilèrent, en groupe joli. C'était le printemps ; et la blonde lumière se répandait autour d'elles. Leur lent cortège se faisait et se défaisait, selon que les allées, plus ou moins larges, accueillaient deux ou quatre ou sept jeunes filles liées entre elles par les bras. Elles riaient et, cependant, furent cérémonieuses. On eût dit qu'elles n'osaient pas s'approcher d'Eudémôn ; mais leurs yeux, s'ils croisaient les siens, lui adressaient un compliment furtif.
Elles parcoururent ainsi tout le jardin, s'arrêtèrent devant un lilas qui, chargé de ses grappes neuves, se dressait en bouquet merveilleux. Elles y choisirent, de-ci, de-là, les fleurs que réclamait leur coquetterie. Elles fouillèrent dans l'opulence de l'arbre ; elles eurent des gestes beaux de convoitise et d'allégresse et, pour orner leurs cheveux, leur cou, leur ceinture, levèrent et arrondirent leurs bras ; elles se consultaient, et s'entr'aidaient ; Vn^e faisait à l'autre la ré-
vérence ; l'une laissait retomber les fleurs devant ses yeux et jouait la comédie d'en être aveuglée ; l'autre mordillait les fleurs et les tenait entre ses dents, cependant qu'elle secouait en chacune de ses mains une grappe comme une castagnette. Ensuite, ainsi parées, elles se prirent les unes les autres par les doigts et, toutes fleuries, coururent, farandole un peu folle, harmonieuse de rires, parfumée de lilas. Elles semaient de brins de lilas leur chemin. Quand elles passèrent devant Eudémôn, il respira l'odeur de ce printemps qui dansait et voletait et s'enfuyait. Elles disparurent ; et le silence se rétablit dans le jardin.
Eudémôn, tant qu'il les vit, ne sut pas s'il rêvait. Tel fut son trouble qu'il ne songea point à se demander d'où elles venaient dans son étroit univers. Il n'osa bouger : le moindre mouvement ne risquait-il pas d'anéantir le ravissant prestige ? Et il ne discernait pas l'une de ces jeunes filles plutôt que les autres ; mais toutes lui étaient une éblouissante vision.
Seulement, lorsque la première, et la suivante, et les autres, une à une jusqu'à la dernière, se furent engagées sous une porte du château et eurent disparu, il se dressa et, le corps en avant, prêt à s'élancer, il attendit : la solitude et le silence, trop soudains, le glacèrent. Mais sa volonté triompha de sa stupeur. Et alors il se dirigea vers la porte où les jeunes filles étaient entrées. 11 n'y fut pas d'un trait ; il se glissa, il se dissimula derrière les feuillages, comme fait un chat qui s'approche, fluet, avant de bondir ; ses yeux ne quittaient pas la porte et, quand il en fut à quelques pas, il s'y rua.
Courant, il découvrit les sept chambres pareilles. Les sept jeunes filles se tenaient à l'huis de chacune d'elles, minaudières et attrayantes.
En leur présence, la timidité prit Eudémôn. Il longea le corridor et vit les sept visages et ne sut ce qu'il leur voulait. Il le sut mieux en remarquant leurs lèvres tendues vers lui. Le sang lui bouillait dans les veines et un grand désir le hantait. Plusieurs fois, il passa devant les sept jeunes filles. Et telle était son incertitude alarmée qu'elles crurent qu'il s'en irait sans avoir préféré l'une d'elles, ou bien qu'il ne cesserait pas d'aller ainsi de l'une à l'autre, faute de pouvoir les enlacer toutes ensemble dans ses bras. Mais i! arriva que, sa démarche étant mal assurée, sa robe frôla une robe. Il frissonna, il s'arrêta. Les lilas. tout proches, le grisèrent. De frémissantes lèvres furent si près des siennes qu'elles les attirèrent invinciblement ; et, comme deux gouttes d'eau se réunissent, deux bouches s'accolèrent.
Eudémôn défaillait. La jeune fille le soutint et l'emmena ; et la chambre fut pleine d'une ferveur extasiée.
La jeune fille étant nue, tout à coup, Eudémôn la contempla, muet, ravi. Les six autres, il les avait oubliées ; et il n'entendait pas leur rire à travers la porte et la courtine. Il n'entendait que le bourdonnement de ses oreilles ; et il ne voyaitqu'une blancheur duvetée où il promenait ses mains tremblantes, où il posait ses lèvres chaudes. Ah 1 la savante jeune fille guida sa gaucherie !...
Et ils ne parlèrent l'un à l'autre qu'ensuite, dans la félicité quiète de leur fatigue.
C'est ainsi que le fils du roi Tobol connut les premières voluptés de l'amour. Il les apprécia.
Poli ou curieux, il ne méprisa nulle des compagnes que la prudence de son père lui avait données. Deux semaines durant, il ne parut point avoir de prédilection pour l'une d'elles. Peut-être ne les distinguait-il guère. Le hasard lui présentait l'une ou l'autre ; son amour éparpillé ne choisissait pas ; celle qu'obtenait sa fantaisie était la seule qu'il connût au moment qu'elle lui prodiguait les trésors nouveaux de ses caresses.
Il fut Daphnisque sept Chloés,bien averties, endoc- '.rinent ; et il n'eut pour elles qu'un même et seul imour.
— Bravo ! — s'écria le roi Tobol.
Puis il ajouta :
— Veillez seulement à ce que le prince n'abuse ^as de ces plaisirs. Sa santé en souffrirait; et puis, il tes dédaignerait bientôt : et alors je ne vois pas trop (e qui nous resterait encore à lui offrir?... Passé '.'amour, il n'est plus rien qui vaille, monsieur le gouverneur, plus rien !
Le gouverneur dut avouer qu'Eudémôn ne quittait pas ses petites épouses. Il les conviait à ses repas et hs voulait lui-même servir. 11 mettait une infinie btnne grâce à les cajoler. Et il n'avait aucune pudeur ; imis il interrompait toutes choses, dîners excellents oi jeux par le jardin, si le désir le prenait d'une anoureuse intimité.
'1 éprouva quelque lassitude et parfois fut maussade.
?armi les sept jeunes filles, il y avait une petite
brune qui s'appelait Lililh. D'où elle venait, on ne le savait pas. Elle racontait là-dessus des histoires peu concluantes. Avant d'entrer en la compagnie d'Eudémôn, elle était figurante à quelque théâtre; mais elle avait suivi longtemps une troupe bohémienne : enfant trouvée, enfant volée, grandie sur les chemins de maints pays et oublieuse de ses premiers ans... Elle dansait avec une joie délurée, comme si des musiques perdues continuaient à l'animer. Son teint mat, bistré autour des yeux, avait au jour un éclat singulier. Ses yeux dorés, oii des paillettes brillaient, au déclin di jour s'assombrissaient. Suivant l'heure, elle n'était pas la même : l'approche de la nuit se manifestait en elb comme sur le penchant des collines. Sa voix aussi variait, tantôt gaie comme le soleil sur l'eau, et tantôt grave comme le reflet d'un cyprès à la surface d'une eau crépusculaire. Sa taille se pliait, docile, à se» divers émois ; les cheveux dénoués, folâtrant parmi les lilas, elle semblait balancée par le vent, ainn qu'un jeune arbre ; puis, attentive et silencieuse, on b voyait avancer, telle qu'une ombre.
— Je m'appelle Lilith, — avait-elle dit au roi Tobo,, qui l'interrogeait ; — et je n'ai pas d'autre nom que Lilith. ,
Elle avait dit encore :
— Je viens de si loin que je ne saurais plus y retoirner !...
— Lilith?... — remarqua le chapelain. — Certaiia commentateurs talmudiques rapportent qu'une Lilth fut, au Paradis terrestre, la sœur d'Eve, sa sœur aînée, et la première compagne d'Adam...
— Je ne sais pas si je viens du Paradis terrestre; mais je ne saurais plus y retourner !...
— Seulement, — continuait le chapelain, — d'autres docteurs, peut-être malveillants, ont attribué à cette Lilith, fort belle, une orio^ine diabolique : Dieu créa Eve; et le diable créa Lilith, après la faute.
Le roi Tobol s'était un peu effrayé de ce conte ; et les yeux dorés de Lilith ne le rassuraient pas.
— Du reste, — ajoutait, en badinant, le chapelain, — la créature de Dieu ne l'emporta guère sur la créature du Diable : Eve a très mal tourné et compromis gravement sa descendance !...
Trois semaines peut-être après son arrivée au château, Lilith, un soir, s'était assise au bord du bassin fleuri qu'il y avait au milieu du jardin. Elle regardait se fermer, à la fraîcheur du crépuscule, les nymphéas dont le feuillage a l'aspect du bronze et dont la chair, Jaune, blanche ou rosée, est sensible extrêmement. 3'autres fleurs, cependant, s'ouvraient, plus sensibles •incore, et si chastes qu'à la lumière elles se replient sur elles-mêmes : elles n'osent s'épanouir qu'à la ^aveiir de l'obscurité. Le bassin s'emplissait d'ombre; 1 noircissait peu à peu, comme si l'ombre l'eût lentenent pénétré jusqu'en ses profondeurs. Et l'ombre ninutieuse entrait aussi dans l'épaisseur touffue des arbres. Elle s'assurait premièrement de ses cachettes, e: elle ne circula qu'ensuite par les espaces plus larges, pjis les occupa.
Lilith assistait à ce jeu subtil et s'amusait de se sentir, en ce jardin, l'un des objets sur lesquels l'indifférente nuit tombait.
Elle avait apporté, secrètement, sa petite guitare. Quand eut cessé le manège du soir qui arrive et quand se fut installé le silence nocturne, son cœur mélancolique souhaita l'accompagnement d'une musique douce et pareille à ses pensées. Mais elle craignit d'offenser le silence et ne voulut que chuchoter sa plainte. Elle prit sur ses genoux sa guitare et s'inclina de telle sorte que sa joue s'y vint presque poser. Alors, de ses doigts caressants, elle frôla les cordes à peine. Ce n'était qu'un murmure en sourdine. Mais son oreille, toute proche, en saisissait les moindres frémissements.
Elle commença par de timides accords ; puis des notes lui plurent, qui étaient pareilles au bruit d'une goutte d'eau sur une coupe de cristal ; d'autres encore qui, interrompues soudain, semblaient d'harmonieux sanglots. Elle les répéta plus d'une fois ; elle aima leur douleur. Et, insensiblement, elle laissa plus libres d« courir sur les cordes ses doigts que guidait le désir de son âme. Une petite mélodie naquit et frissonna dans la boîte sonore où l'on eût dit qu'elle éveillait un rêve assoupi. Dolente et lente, elle ne s'égayait un peu que pour pleurer bientôt plus amèrement.
Eudémôn, qui traversa le jardin, ne sut ce qu'il entendait. 11 se tint immobile et guetta. N'était-ce pas la nuit qui, se croyant seule, parlait à elle-même? Eudémôn voulut connaître ses paroles. 11 admira cette voix étrange: insidieux, il l'avait surprise!... Il l'écouta, s'étonna de ne la point comprendre, y chercha vainement des mots et sentit qu'elle le troublait au point d'amener des larmes à ses yeux.
La voix se tut, et Eudémôn pensa crier de désespoir. Il attendit...
La musique recommença, et Eudémôn perçut qu'elle partait, lui semblait-il, du bassin. N'était-ce pas l'eau qui la produisait?,.. L'eau ou les fleurs ?... Il se glissa vers le bassin, marchantsurl'herbe et s'appliquantàne pas faire de bruit. Mais il dut traverser une allée; le sable, sous ses pas, grinçait : il s'en affligea, comme si le moindre tumulte allait révéler sa présence et tuer la si belle voix. Des feuilles aussi, que ses bras remuèrent, pouvaient détruire tout le sortilège. Il s'arrêtait, et puis cheminait comme un tremblant fantôme qui redoute de meurtrir d'autres fantômes.
Lilith ignorait l'approche d'Eudémôn et caressait doucement les cordes de sa guitare. Et Eudémôn, à mesure qu'il approchait, cédait à plus d'émoi.
Quand il la vit, il la reconnut et se figura qu'il l'avait devinée ; il accepta comme une chose naturelle que cette mélodie vînt d'elle, par celte nuit délicieuse. Leurs yeux se rencontrèrent. Et Lilith, sans bouger davantage, continua de jouer. Il s'inclina vers elle, s'assit auprès d'elle et, sur l'épaule delà jeune fille, il appuya sa tête.
ils demeurèrent ainsi et la musique unit ces deux êtres parfaitement. Lilith ne jouait pas un air plutôt qu'un autre : elle laissait aller à leur guise ses doigts sur les cordes de la guitare, et son âme accueillait la mélodie que suscitait un favorable hasard ; ou bien étaient-ce ses doigts qui suivaient son rêve nonchalant?... Eudémôn s'abandonnait au même charme persuasif et doux.
A partir de ce soir-là, il aima Lilith et comprit qu'il l'aimait et sut le lui dire. Toute sa ferveur, éparpillée jusqu'alors, se rassembla; et à la fougue de son désir, plus véhémente, se joignit une tendresse qui tremblait, qui hésitait à se déclarer et qui n'avait pas de relâche. Il se plut à des câlineries silencieuses. Il témoignait à son amie une obéissance enfantine. 11 semblait se confier à elle et être content de ce qu'elle voulût bien le guider. 11 l'admirait et il l'aimait. S'il se promenait par les allées du jardin, c'était à son bras ; et il avait soin de ne pas marcher trop vite, mais il s'appliquait à imiter ses pas souples et lents.
Les autres jeunes filles tentèrent vainement de l'approcher. Il les éconduisit et, comme elles insistaient, il les repoussa. Le badinage de l'une d'elles le révolta : il menaça de la frapper si elle ne fuyait. Il refusa de les recevoir à sa table et ordonna qu'elles ne parussent point en sa présence. L'amour qu'il éprouvait pour Lilith se nuançait de jalousie ; et l'objet de sa jalousie, ce fut lui-même : il veillait à n'admettre point en sa pensée d'autres images que de Lilith qu'il aimait. Toutes les complications du sentiment amoureux, il les inventa; et, même, à son bonheur se mêla une tristesse dont il goûta la singulière et alarmante nouveauté.
Lilith éprouvait une pareille tendresse. Elle n'avait pas songé à captiver le cœur d'Eudémôn : pour de telles ambitions, elle était trop nonchalante. Elle ne dut pas le cœur d'Eudémôn à des manigances ; mais elle le gagna par cette musique où s'était divertie sa mélancolie d'un soir. Jusqu'au moment où naquit
LE ROI TOBOL i't5
leur sympathie, la petite prostituée et le naïf jeune homme ignoraient à peu près également l'ardeur spirituelle autant que sensuelle qui soudain les enivra. Us furent l'un à l'autre d'âme, de corps et de fantaisie.
On avertit le roi Tobol.
— C'est épouvantable! — s'écria-t-il.
En dépit de l'émeute qui bouleversait la capitale, il se rendit incontinent au château. Le chapelain l'accompagnait.
Le roi Tobol vit Eudémôn et Lilith, assis dans le jardin, près de l'eau où les nymphéas s'extasiaient à la lumière du soleil. Lilith jouait de la guitare en sourdine. Eudémôn, appuyé contre elle, les yeux à demi clos, sentait renaître en lui l'émoi du soir initial.
— Je comprends ! — dit le roi ; — c'est la musique qui a tout fait ! . . . Je veux parler à cette petite I
Ce ne fut pas chose facile, de trouver un moment où l'on pût séparer Lilith d' Eudémôn. Le roi Tobol dut longtemps attendre. Le chapelain lui disait :
— Croyez-moi, sire, l'aventure n'est pas grave. C'est une petite crise de monogamie que le prince traverse. Il sera bientôt las de cette Lilith, et d'autant plus qu'il est plus épris d'elle présentement.
Lilith enfin fut amenée. Au regard du roi, elledevina qu'on la gourmanderait. Elle se fit impertinente.
— Je te mettrai en prison ! — lui dit le roi.
— Vous ne le pouvez, sire, — répondit-elle, — sans faire pleurer le prince ; et cela, vous ne le voulez point.
— Mâtine! — s'écria le roi.
Et il s'approcha d'elle, les poings levés, pour la battre.
— Vous ne pouvez me battre, sire, — dit-elle, — sans que les marques en demeurent sur mon corps. Et, que je sois un peu moins jolie, le prince pleurera. Si, par mégarde, vous me tuiez, le prince mourra !... Oui, — ajouta-t-elle avec une gentille emphase, — oui, tout cela pour la simple raison que le prince m'aime,
— Des bêtises !... insinua le chapelain. Mais elle répondit, souriante :
— Essayez, sire; ou bien essayez, monsieur le chapelain.
Elle laissa tomber ses bras et offrit aux soufflets son visage, aux coups sa poitrine. Comme ni le chapelain ni le roi ne bougeaient, elle dit avec assurance :
— 11 n'est pas sur tout mon corps une petite place que le prince ne connaisse et n'aime. Vous ne pouvez, sans le priver d'une parcelle au moins de son bonheur, meurtrir une petite place de mon corps, ni non plus attrister aucunement mon esprit, où il a mis sa prédilection.
Le roi Tobol la supplia :
— Lilith, si tu voulais amener le prince à ne plus t'aimer, il n'est pas de trésors que je ne voulusse te donner pour ta récompense...
— Il n'est pas de trésors que je souhaite à ce prixlà, répondit-elle.
— Lilith, je suis vieux et je suis allé jusqu'au fond de la tristesse. Toutes choses m'ont déçu. Mon peuple se révolte...
Elle ne s'attendrissait pas ; elle regardait, par la fenêtre close, le jardin. Le roi Tobol reprit:
— Lilith, je te conjure !... Aie pitié!... Tu as assez de bonheur dans l'âme, il me semble, pour avoir un peu de pitié !,..
— J'ai tant de bonheur dans l'âme — déclara-t-elle — que je ne songe pas à la pitié.
Le roi recommença, pleurant, à l'invoquer. 11 s'agenouilla devant elle. Mais elle, hardie, releva sa guitare qui pendait à son bras. Elle se détourna ; et les cordes frémirent ; et, de plus en plus sonore, s'épanouit une gaie musique. Aussitôt arrivèrent du jardin les appels d'Eudémôn:
— Lililh, Lilith !... Où es-tu?... Viens !...
A pas lents, sans crainte, elle s'en fut, n'interrompit sa ritournelle que le temps d'ouvrir une porte, et disparut.Ni le roi ni le chapelain n'essayèrent de la retenir.
Ils entendirent la musique impertinente qui parcourait les couloirs, les escaliers et, dans le jardin bientôt, s'exaltait. Le roi Tobol, de la fenêtre, vit Eudémôn et la joueuse de guitare se retrouver. Le bras d'Eudémôn enlaça doucement la taille de l'amie mélodieuse. Par les allées bordées de fleurs, ils avancèrent unis. Et ils semblaient mener à leur suite un cortège d'invisibles félicités.
— Il n'y a rien à faire, — dit le roi Tobol. — Adieu! Et, plus triste que jamais, il regagna le palais de
sa tristesse.
Eudémôn disait à Lilith:
— Explique-moi, s'il te plaît, Lilith, pourquoi je ne peux pas supporter que tu t'éloignes un peu.
— Parce que tu m'aimes, Eudémôn.
— Mais, justement, Lilith, c'est cela que je te demande. Explique-moi pourquoi je t'aime...
— Parce que je t'aime, Eudémôn.
— Mais cela encore, Lilith, tu ne me l'expliques pas. C'est un grand mystère ! Ne penses-tu pas que nous ne sommes, toi et moi, qu'un seul être qu'on a divisé? Et chaque portion, toi et moi, cherche l'autre ; c'est cela qui est l'amour...
— Je ne sais pas, — répondait Lilith.
— Et, — continuait Eudémôn, — si je me coupais en deux, peut-être que chaque moitié de moi aimerait l'autre ?
Lilith souriait:
— Si tu te coupais en deux, Eudémôn, tu mourrais!
— Que dis-tu ?
— Rien ! — répondait Lilith vivement.
Eudémôn construisait ainsi autour de son amour de
prestes idéologies, qui s'élevaient sans peine assez haut, mais retombaient bientôt sur elles-mêmes comme ces cathédrales trop hardies que dressait la foi ancienne et qui s'écroulaient sous leurs voûtes.
— Ne réfléchis pas à tout cela, — lui disait Lilith; — aime-moi et ne te demande pas ce que c'est qu'aimer : il n'importe !
— Alors, viens !... Quand je t'ai dans mes bras, le mystère de notre amour ne me gêne plus.
Un jour qu'ils étaient las et comme à bout de voluptés, ils avaient, par la grande chaleur de midi, cherché le frais sous un arbre, près du bassin des nymphéas. Des papillons jaunes se pâmaient sardes fleurs immo-
biles ; des abeilles allaient et venaient, et l'on ne savait si leur vol bourdonnant marquait leur allégresse ou la frénésie de leur fatigue. L'air était lourd... Eudémôn respirait mal et souffrait d'un désir étrange, indéfini.
Lilith prit sa guitare et en toucha les cordes graves. Elles eurent le son que réclamait l'heure torride et pesamment extasiée. Les notes volèrent à grands coups d'ailes dans l'air chargé d'arômes, s'y épnrpillèrent et s'y perdirent. Eudémôn s'étira et, d'une voix à demi suffoquée par l'angoisse, il dit à Lilith :
— Je crois, Lilith, que tu sais des choses et des choses que, moi, j'ignore, qui me manquent et que tu devrais me dire!...
— Peut-être! — répotidil-elle.
Et alors, pour la première fois, elle joignit à la musique de sa guitare une chanson. Moins une chanson qu'une plainte. Les paroles n'étnient pas, une à une, intelligibles pour Eudémôn. Lilith qui, depuis l'enfHnce, avait accoutumé de les chanter, en avait oublié le sens ; elles étaient d'une langue lointaine et ancienne. Il suffisait à Lilith de les chanter, avec l'accompagnement de la guitare, pour qu'elles lui fussent évocatrices mieux que des mots connus. Elle chanta et se lamenta. Sa tête s'inclinait en arrière, les yeux clos et les traits tirés. Sa bouche s'ouvrait-à peine et la jérémiade nasillarde avait des alternatives bizarresde langueur et de farouche désespoir. Et puis Lilith se tai>ait une minute. Alors les notes métalliques de la guitare, comme libérées de la servitude que la voix leur imposait, allaient à leur guise, folâtraient et baguenau-
daient. Ensuite elles se calmaient afin que reprît son thrène la voix quelquefois rauque et cristalline quelquefois.
Eudémôn subissait l'influence des sons, qui le traînaient, par mille détours, à leur suite. Et il allait jusqu'aux extrémités de la douleur, jusqu'aux extrémités d'une joie sans cause, étonnée d'elle-même. Il n'avait d'apaisement que si les sons le voulaient bien, aux instants de relâche où ils s'amenuisaient pour repartir bientôt vers la douleur ou vers la joie. Et il arrivait aussi que ne fissent qu'un ces deux sentiments ; un suprême silence, succédant au tumulte des cordes forcenées, pouvait seul convenir à l'excès de cet émoi double et où l'âme tout entière, près d'éclater, se pâmait.
— Encore I... — supplia Eudémôn, quand Lilith eut fini sa chanson.
L'autre chanson se raillait plaisamment. Elle avait des rires gentils et faisait des mines. Les doigts de Lilith couraient et badinaient ; l'on ne pouvait prévoir ce qu'ils inventeraient pour continuer leur gracieuse allée et venue, tant ils prodiguaient le trésor de leur gaieté. Mais Lilith, soudain, posa sa petite main sur les cordes et fit taire la guitare. Elle chanta une complainte, et puis une autre, et puis une autre. Et c'étaient de multiples airs, capricieux, délicieux, qui soulevaient les vagues du désir, libéraient des oiseaux nostalgiques, donnaient à danser à de petites filles, emmenaient des vieillards à leur tombe, appelaient la pluie sur la terre altérée, éveillaient les rossignols dans les bois nocturnes, lançaient au ciel les alouettes
allégées, faisaient glisser sur des perrons de marbre les feuilles en cuivre de l'automne et sanglotaient, puis éclataient de rire, et puis ne savaient plus, en fin de compte, ce que souhaitait leur inquiétude.
Ces petites chansons, qui étaient, avec Lilith, entrées dans le château bien muré d'Eudémôn, venaient de loin, des profondeurs de l'espace et du temps. Là- ' bas, au pays natal de Lilith, que Lilith ne connaissait plus, elles s'étaient accordées à la tristesse et à la joie des générations humaines qui se succédaient et qui se livraient de lune à l'autre cette merveille, au jour le jour réalisée, l'àme populaire contente de soi. A chacune de ces chansons, tout homme qui l'avait chantée avait laissé un peu de lui-même. Elles s'étaient ainsi, au cours des âges, enrichies, tout en restant pareilles de paroles et de notes.
Et il n'importait guère que Lilith n'en comprît plus les paroles, ni qu'Eudémôn ne les comprît pas. Elles étaient là, ces chansons, toutes pleines de temps et d'espace. En elles chantaient les siècles écoulés et les régions étranges. Le temps et l'espace qui étaient en elles se heurtaient aux murs du château, comme pour les abattre et s'en aller. Eudémôn ressentit profondément leur souffrance captive.
Il interrompit la chanteuse et lui demanda :
— Ce que tu chantes, qu'est-ce ?...
— Je n'en sais rien, — répondit la chanteuse; — cela se chante dans mon pays, qui est si loin que je ne saurais pas y retourner...
— Je veux partir ! — fît Eudémôn.
t52 LE ROI TOnOL
Et leur dialogue fut tel désormais :
— Qu'est-ce qu'il y a derrière ici ?
— Des pays, des pays et des pays, et le mien parmi tous ces pays dont je ne sais pas le nombre ni la distance.
— C'est grand ?
— Oui, on ne peut guère aller jusqu'au bout.
— Et après, après, après?
— D'autres pays.
— Et après les pays?
— Je ne sais pas.
Ëudémôn bondit. Il courut à la première porte qu'il trouva. Haletant, il traversa les chambres et les corridors, s'y perdit, s'irrita de vérifier qu'il revenait sur ses pas, sans cesse, il cherchait une porte qui donnât vers le dehors et il ne trouvait pas la seule qu'il y eût, qui était bien dissimulée.
Lilith, au jardin, s'effarait de le voir, par instants, et de ne plus le voir. Elle le comparait, en pensée, à ces papillons qui se cognent aux murs d'une chambre et qui s'exaspèrent de ne rencontrer nulle issue à leur véhément désir de fuir. Elle trembla que l'impatience d'Eudémôn ne les trahît tous deux. Mais le jeune homme, en dépit de sa fébrile hâte, se cachait et se protégeait d'hypocrisie astucieuse. Elle l'appela. Longtemps il négligea de lui répondre.
Enfin, las, il revint à elle. Il s'approcha d'elle, il la prit dans ses bras, la plia contre son corps, la tint renversée, la regarda au fond des yeux et lui cria au îond de l'âme :
— Emmène-moi, Lilith,dans ton pays; emmène-moi!
— Je t'emmènerai ; mais ne dis rien ! — répondit-elle.
— Emmène-moi tout de suite.
— Non... ce soir... cette nuit... Tais-toi!
Il se tut. Et, pour l'apaiser, elle lui donna son corpsà goûter. Mais, parmi les délices de son corps, il criait :
— Emmène-moi, emmène-moi !
Et, plus elle exaltait l'amoureuse ardeur du jeune homme, plus il voulait avec elle s'enfuir.