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LIVRE PREMIER

GLORIÀNE

Deux heures du matin : on attendait "que l'auguste invitée donnât l'exemple du départ.

C'était dans une maison pareille à celle d'Herculanum ou de Pompéi, érigée au milieu d'une capitale du Nord par la fantaisie d'un prince qui se piquait d'archaïsme.

Sur le pavage de mosaïque, figurant le quadrille du Soleil, qu'emportent des étalons cabrés ; entre les murs peints d'Adonis pâles, demi-nus dans les roses, et de défaillantes Vénus; la belle cohue royale avait promené, dans les clartés chaudes, ses uniformes qu'allumait l'orfèvrerie des plaques et des croix, ses chevelures de femmes, embrasées de pierreries et d'où les fleurs ruisselaient en guirlandes jusque dans le creux blanc des dos, ses traînes au lent glis-

sèment, derrière lesquelles s'inclinaient en reculant un peu les habits noirs des attachés d'ambassade, le gardénia à la boutonnière. Tout un soir, du haut des socles, les yeux blancs des douze Césars de marbre avaient considéré la fête, avec un air de songer, semblait-il, à d'antiques orgies; on eût dit voir sourire, quand le frôlait un bras nu et charnu, le groin énorme de Vitellius.

Il y eut un brouhaha de paroles à voix basse, un tassement de foule vers les murs de la salle ; une femme s'avançait entre une double haie de saluts courtisan s, le bout d'un gant pâle, posé sur la manche passementée d'or du Grand- Ecuyer.

Blonde, de ce blond un peu roux des feuilles de maïs brûlées par le soleil, blanche de la blancheur opaque des cires; front petit sous un diadème, vagues yeux bleus, larges, saillants comme ceux des Junons au regard de génisse; le nez courbe, aux ailes lourdes, des impérieuses archiduchesses, la bouche un peu grasse d'une Parisienne qui rit; nu-cou, poitrine vaste et largement découverte, elle émanait, toute de neige et d'or, comme une sirène d'un flot, d'une robe de salin vert de mer, sans manches, dont la jupe courte, çà et là rebroussée par des touffes de fleurs marines, coulait sur une première

jupe de tulle très boufTante et prolongeant les petites vagues mousseuses de ses vingt-quatre volants dans une traîne d'écume et d'algues.

C'était la toute-puissante et la toute-belle.

Sur son passage, chuchotaient les admirations et les respects. Autrefois, toute proche encore des hasards où sa verve aventurière avait ensorcelé le destin, dans l'orgueil récent de la conquête, elle s'était plu à entendre ce murmure des tlatteries-; elle avait aimé les fêtes qui célébraient la grâce de sa jeune Majesté. Puis des années s'écoulèrent. Les reines aussi vieillissent. On est très belle, on songe qu'on ne le sera pas toujours. La fatigue vient, des gloires et des joies toujours renouvelées. Qui sait d'ailleurs ce que l'avenir réserve aux plus triomphants? Ce qui est inconnu sera peutêtre terrible. Mais la peur de tout perdre ne chasse pas Tennui de tout posséder ; on est moins heureuse d'être adorée, moins fière d'être obéie ; quelquefois on passe devant un miroir sans y regarder sa beauté ni sa couronne.

Elle marchait lentement, le front un peu penché, comme pour saluer, la bouche à demi ouverte, comme pour sourire, mais n'achevant ni le sourire ni le salut, ne voyant peut-être pas, n'entendant peut-être pas, accoutumée aux apothéoses et n'y prenant plus garde.

Près de la porte, elle eut un petit fre'missement de paupière; elle tourna tout à fait la tête vers un liomme qui était là, plus courbé que les autres, un étranger, sans doute, car il étalait sur le revers de son frac de gala toute une constellation d'ordres insolites.

Maigre, grand, trop grand, on eût dit, pendant qu'il saluait, d'une perche cassée en deux ; de courtes touffes de poils gris, — car il n'était plus jeune, — hérissaient ça et là son crâne rose, pointu; son visage, oii la bouche s'ouvrait en 0, avait je ne sais quoi d'ahuri, comme celui d'un pitre; et ses yeux clignaient comiquement sous le double verre du lorgnon. En outre, un peu de désordre dans Thabit, et la cravate presque dénouée. A peine convenable, en vérité. Pourtant, une certaine élégance fière aristocratisait ce débraillement, et les mains longues étaient parfaites. Moitié bobèche, moitié grand seigneur. Un homme singulier.

— Le prince Flédro-Schèmyl? dit la reine.

11 s'agenouilla presque, extasié d'être reconnu. Alors s'acheva le sourire commencé qu'elle avait aux lèvres; ce fut comme une fleur qui éclot tout à fait; elle eut aussi dans les yeux une petite lueur gaie. La fierté de son royal visage s'atténuait dans une expression de douceiir rieuse, un peu moqueuse même, tendre cepen-

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dant : la moue d'une jeune mère qui gronde un enfant aimé, en le menaçant du doigt. Ce ne devait pas être le prince Flédro-Schèmyl qui lui donnait ce joli air de contentement; elle s'amusait d'un espoir peut-être, ou d'un souvenir.

— Gomment se porte mon cousin le roi de Thuringe ? dit-elle.

Il prit une mine piteuse et re'pondit dans un grand soupir :

— Hélas! assez mal, Madame.

— Ah? fit-elle, en souriant' toujours.

— Oui! dit-il en soupirant encore.

— Eh bien. Monsieur le chambellan, venez au Château, demain. Vous me parlerez de la maladie du roi.

Elle passa. Maintenant c'était un petit rire qu'elle avait aux lèvres, dédaigneux, point cruel. Un air de dire : Ah! le fou!

Les journaux ont annoncé tout récemment que le prince Flédro-Schèmyl était mort ou qu'il s'était marié ; je ne sais pas bien lequel des deux. Naguère encore, on le tenait pour un bon vivant, quoiqu'il se plaignît avec amertume d'une gastrite invétérée et qu'il portât, disait-il, un cercueil sous le crâne, — on citait le mot sans l'expliquer; — et il était célibataire, h ce qu'il semblait.

En Allemagne, on lui donnait de l'Excellence, non seulement parce qu'il était prince, — prince russe, cela va sans dire, — mais aussi parce qu'il était chambellan, et plus chambellan que personne. Chambellan de qui? chambellan de tout le monde. 11 paraissait probable que, durant les rares entre-temps de ses voyages, il en exerçait l'office à Saint-Pétersbourg dans la maison de la grande-duchesse Marie, et il était certain que tous les petits souverains d'Allemagne lui en avaient conféré le titre. Dire pour

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quels services eût été difficile; lui-même il avait la modestie, ou la pudeur, de l'oublier. Les principicules germains se montraient si peu avares de cette distinction qu'on a pu voir, dans le duché de Saxe-Meiningen, un honnête croque-notes porter la livrée illustre de chambellan, parce qu'il avait enseigné la flûte à la nièce du duc régnant. Pourquoi non? Autrefois, en France, quiconque pratiquait la fonction de langoyeur de porcs était de droit conseiller du roi.

Justifiées ou non, ses charges honorifiques ne laissaient pas d'être fort avantageuses au prince Flédro-Schèmyl. Où qu'il allât, et Dieu sait qu'il allait partout ! sachambellanie errante prenait place dans les carrosses grands-ducaux, s'asseyait aux tables princières, s'insinuait dans les loges royales. Ce parasitisme courtisan, dont il faisait montre par une cynique impertinence, ou, peut-être, par ingénuité d'orgueil, venait en aide fort à propos à ses ressources personnelles, assez diminuées probablement; il devait avoir été riche et devait être pauvre ; car il ne dépensait guère, sinon tout à coup, par saccades ; des habitudes de prodigue qui n'a plus de quoi l'être.

Un autre bénéfice de ses dignités, c'était qu'elles lui permettaient de prendre, — et il s'y

entendait à ravir, — les airs un peu mystérieux et syljillins des personnes de cour; un cliambellan, autant dire un diplomate. Il excellait à émettre sur les événements politiques, sur les personnages illustres, empereurs, rois, princes, ministres, des opinions à demi exprimées en quelques brèves paroles qui semblaient contenir un sens étrangement profond. Les péchés intimes des boudoirs augustes, il les connaissait tous, certainement; seule, une discrétion, qui commandait l'estime, Fempechait d'en parler autrement qu'à mots couverts; on pouvait deviner, il ne s'y opposait pas; même il complimentait les auditeurs perspicaces par une espèce de sourire entendu qui signifiait : « Oui, oui, c'est cela, vous avez mis le doigt dessus»; mais il n'avait rien dit! Oh! il s'était bien gardé de rien dire ! Rien, en effet, et cela par la meilleure des raisons peut-être; de sorte que très souvent on a dû lui apprendre, vraies ou fausses, les nouvelles mêmes dont il paraissait si bien instruit.

Ce rôle le divertissait ; il y était merveilleusement servi par de petits yeux un peu jaunes, qui clignotaient à propos derrière un binocle prudent, par des gestes quelquefois hasardeux comme une confidence, mais qu'il rétractait vivement, comme s'il eût craint de s'être trahi,

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et surtout par une façon de dire grasse, molle, très lente, embarrasse'e même, qui, sous un semblant visiblement affecté de ne pas trouver les mots, feignait d'éviter les indiscrétions compromettantes.

Mais ces manières d'être, qui, jointes à sa boutonnière prismatique et à des allures savamment hautaines, lui valaient les égards curieux des touristes de distinction, il se hâtait de s'en défaire dès qu'il mettait le pied dans les salons officiels. Contradiction remarquable et sans doute d'une habileté suprême : le prince Flédro-Schèmyl, homme de cour avec ceux qui ne Fêtaient pas, cessait absolument de l'être avec ceux qui Fêtaient; ce diplomate, maître de lui, devenait je ne sais quel impudent bouffon ; un bohème, tout à coup, jaillissait du chambellan; lui, si correct aux tables des hôtels, c'était le chapeau sur Foreille, un chapeau tout bossue et sans poils, la cravate débraillée, des boutons de moins au gilet, la culotte usée aux genoux, sa culotte de chambellan ! qu'il traversait les salles des Résidences.

Avec une audace de Triboulet, il ne s'interdisait jamais rien là justement oii presque tout est défendu; traînant un débraillement de viveur cynique à travers l'auguste étiquette, imposant ses impertinences à force d'aplomb canaille. La

politique, les intrigues de cabinet, les graves questions de préséance, il s'inquiétait bien de cela en vérité! Jamais en repos, toujours en verve, conseiller de grosses équipées, infatigable inventeur de farces, il abondait en anecdotes hardies, expliquait au prince héritier de Mersebourg ou de Saxe-Gotha les coulisses des BoufTes- Parisiens, lui recommandait, faute de mieux, une belle lille de brasserie, Ottilia ou Lolotte, a laquelle il se chargeait de le présenter, et, au dessert des repas cérémoniaux, feignant d'être gris bien qu'il n'eût bu que de l'eau rougie, risquait un mol cru a l'oreille de la landgravine, ou lui conseillait pour le prochain bal de la cour le costume de M"" Schneider au deuxième acte de la Périchole! Il était extraordinaire qu'on ne l'eût pas encore fait jeter à la porte par la valetaille des palais. On craignait sans doute de mécontenter les nombreux souverains dont il était chambellan, et l'on se tirait d'embarras par ce mot : « un original. » D'ailleurs, on le trouvait amusant; et il se sentait si bien en posture de tout hasarder qu'un matin d'août il o^^a se baigner, nu, dans la pièce d'eau d'un par^ princier, sous les fenêtres mêmes de la duchesse régnante.

Malgré tout cela, à cause de tout cela, si vous voulez, le prince Flédro-Schèmyl passait pour

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un personnage fort intéressant. Quelques-uns allaient jusqu'à l'aimer, — quelques-unes aussi, disait-on. Pourtant une chose le gâtait un peu. Il se disait Russe ; tout le monde savait qu'il tétait de race polonaise. « Schèmyl » est circassien; « Fle'dro » est lithuanien. Cette double patrie avait quelque chose de fâcheux. On entrevoyait dans le passé du prince je ne sais quel abandon de son pays natal pour une nationalité d'emprunt, un haussement d'épaules devant les cadavres des martyrs, une acceptation souriante des crimes accomplis. Des gens avaient remarqué qu'il se taisait — bien qu'il fût singulièrement bavard — dès qu'on parlait de la Pologne. Au demeurant, homme d'esprit, convive aimable, causeur lettré, ayant môme . écrit en français plusieurs comédies-proverbes qu'il eut le bon goût et la prudence de ne jamais faire jouer que devant des têtes couronnées.

Le lendemain, il fut introduit dans les petits appartements de la reine par une femme de chambre toute de dentelles et de soie rose habille'e, point trop jeune, mais jolie, pimpante, les gestes vifs, du rouge aux lèvres, du rose aux joues, du noir sous les yeux, Tair d'une Marton ou d'une de ces soubrettes de féeries qui accompagnent.la princesse Aventurine vers le palais des Ge'nies. Elle l'avait accompagnée en effet; maintenant, elles étaient arrivées. La maîtresse était devenue reine ; la servante resta soubrette. Point de jupes courtes cependant, peut-être pour ne pas effaroucher les évoques qui venaient s'entretenir quelquefois avec la souveraine. Mais elle n'avait jamais quitté les manières sournoises et furtives de celles qui reçoivent et donnent des billets doux et qu'on embrasse dans les frisons de la nuque en leur mettant une bourse dans la main. Ce fut avec un air de mystère qu'elle dit au prince : « Sa

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Majesté va venir. » Il se sentit flatté. Il y a de vastes vestibules où se tiennent des huissiers imposants; on l'avait fait entrer, sur les pas d'une camériste adroite, par des corridors qui ont l'air de se glisser autour des grandes salles pour ne pas être aperçus. Un peu romanesque, il se faisait l'eff'et de quelque confident du duc de Bukingham, venant demander à Anne d'Autriche la rose qu'elle avait eue hier soir dans les cheveux.

Il regarda autour de lui. S'il n'avait pas su qu'il était chez la reine, il aurait pu se croire chez quelque belle impure, opulente et délicate.

La chambre était peu vaste : non pas une salle, mais un boudoir. Pour plafond, un grand miroir, clair comme une eau limpide, que traversaient des chevelures de branches aquatiques couleur d'émeraude, et où s'incrustaient des nacres blanches ici et là dorées, simulant des iris jaunes ou de pâles nymphéas. Un lac qui servait de ciel. Sur le satin blond des murs se plissaient des Malines ; dans les coins, des glaces de Venise, oblongues, aux cadres de cristal fleuri, inclinaient leurs surfaces pures, que décoraient en reliefs opaques des Arlequins et des Colombines. Au-dessus des portes, d'où pendaient des dentelles avec des plis de robes, des lanternes d'Orient aux clochettes légères, aux

fins croissants d'or, remuaient sous le moindre souffle leur clinquant précieux. Une pendule de Sèvres, pâle et farde'e de rose, coquette et vieillote, était comme une petite douairière parmi les brimborions de la cheminée, boîtes à pralines, miniatures anciennes, grêles bergères en biscuit, à jupes retroussées, le chaperon de fleurs incliné vers l'épaule, qui souriaient à des poussahs de Chine, ventrus, accroupis sur leurs jambes et remuant la tête en laissant pendre la langue. Puis, dans les coins, ou épars dans la chambre, des chaises de satin pâles aux pieds d'or, chefs-d'œuvre d'un tapissier moderne, des coussins tombés d'une chaise longue, et dont l'étoffe éteinte avait dû orner la chaire d'une châtelaine. Le luxe de jadis avoisinant la grâce d'aujourd'hui. Ces contrastes se fondaient dans une harmonie générale d'élégance et de luxe doux ; et, de toutes parts, des coussins, des chaises, des dentelles naguère frôlées, des miroirs où l'on s'était miré, des porcelaines même qu'avaient touchées des doigts roses, émanaient sensiblement une aromatique réminiscence de présence féminine. Il y avait des souvenirs de causeries rieuses, à voix basses, lèvres près des lèvres, dans le rapprochement des chaises qui se touchaient du pied; ces coussins étaient tombés là pour qu'une amie familière à demi

étendue pût s'accouder au genou de la souveraine, en levant les yeux vers elle! Le silence était plein d'un reste de chuchotements frivoles. Pourtant, devant Tunique fenêtre, un prie-Dieu étalait sur son vieux pupitre de noyer un Evangile ouvert, — un prie-Dieu très ancien, sombre, sans ornements, dur et monacal, trouvé sans doute dans l'oratoire de quelque abbesse de Burgos ou de Yalladolid.

11 se fit un bruit de petits pieds rapides qui frôlent des tapis.

— La reine, pensa le prince Flédro-Schèmyl, tout enorgueilli.

Mais, la porte s'étant ouverte, il put a peine cacher une moue de désappointement ; celle qui était là, c'était la comtesse de SoïnofT.

D'abord, elle pouffa de rire. C'était sa façon de saluer les gens ; comme elle était ambassadrice, ces jolis rires-là avaient failli créer d'assez sérieux embarras au gouvernement que représentait son mari. Par bonheur, il était convenu qu'elle était folle, — bien que les gens avisés en doutassent un peu. On lui attribuait cette parole grave : « La vie est un jour de Mi-Carême. Quelques-uns se masquent, moi je ris. »

Elle avait la passion de se compromettre, et l'adresse de ne jamais être compromise qu'à moitié. Pas jolie, une frimousse au lieu de

visage sous de courts cheveux qui s'ébouriffaient en frisons; trop brune et ne se fardant pas, maigre avec de si petits os, mais des braises dans les yeux et des piments aux lèvres ; toilettes hardies, au point qu'elle étonnait les filles elles-mêmes par l'innattendu de ses chapeaux ou la bizarrerie affolée de ses robes, et les femmes de la cour, par la nudité de sa poitrine plate, couleur de cuir de Russie ; causeries presque libertines, où elle ne craignait pas de hasarder le mot vif et le geste qui souligne; regardant les hommes sous le nez et les femmes dans le corsage; enragée de curiosités canailles, éprise aussi des belles choses, camarade perverse des divas de café-concert, enthousiaste protectrice de Hans Hammer, le grand musicien d'Allemagne ; ayant des amants, certes, et le laissant voir, mais ne l'avouant à personne, pas même à eux dans le tête à tête ; elle se permettait tout, avec l'air de ne rien permettre; son audace défendait d'oser.

On lui attribuait cent extravagances; aucune n'était prouvée. Elle avait une légende plutôt qu'une histoire. On chuchotait qu'on l'avait vue au bal de l'Opéra, en domino quelquefois, plus souvent en débardeur, la face nue, et le reste, comme disant aux gens : « Je vous défie de me reconnaître »; que, non pas jalouse, mais par

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gageure, elle avait rendu folle d'elle, en lui empruntant un travesli, une belle fille des Bouffes dont son mari était ramant;pis encore: qu'elle s'était prise d'un caprice sinistre et joli pour un célèbre clown qu'on allait guillotiner, et qui se nommait Aladin ou Papiol. Mais ces aventures étaient si excessives qu'elles étonnaient les médisants eux-mêmes; et comme à tout prendre, l'innocence la plus douteuse est moins invraisemblabe qu'une perversité pareille, la renommée de M™^ de SoïnofF se tirait d'affaire, tant bien que mal par l'incroyable. D'ailleurs on redoutait la comtesse à cause de l'amitié de la reine. La crainte s'achève en respect; on passe tout à qui peut tout. En somme, une petite créature frivole, mais qui pouvait être terrible; méprisée à demi, tout à fait adorée, de qui l'on disait à voix basse tout le mal imaginable, à voix haute tout le bien possible ; abominablement dépravée sans doute, et peut-être vertueuse ! Etonnante.

Elle dit sans cesser de rire :

— Mais à quelle heure venez-vous, prince Flédro? Le jour est-il levé? Les mœurs allemandes, toujours. Les femmes, là-bas, mettent leurs corsets avant l'aurore, à l'heure où nous retirons les nôtres. C'est fort heureux pour vous que j'aie couché au Château; sans cela vous

n'auriez pas été reçu. Je vous assure qu'il n'y a d'éveillés ici que moi et un petit rouge-gorge qui vient frapper du bec, le matin, à la vitre de ma croisée.

Elle disait cela avec un air de frissonner, en croisant devant son cou les dentelles d'une mantille dont les longs bouts retombaient sur un peignoir de foulard paille, tout serré contre elle, appliqué aux brisures du petit corps maigre; et il sortait de son frisson l'odeur un peu chaude, exquise, du lit récent.

Elle reprit :

— Vous permettez que je me couche sur la chaise longue? C'est qu'il fait très froid ce matin ! Et maintenant, de quoi s'agit-il, parlez, que voulez-vous?

Un peu étourdi par ce bavardage, un peu charmé aussi par ces gestes grêles et vifs et par un parfum qui avait de quoi plaire à son expérience libertine, le prince était fort mécontent néanmoins; il dit, après un salut profond :

r— Sa Majesté m'avait laissé espérer...

— Que vous seriez reçu par elle-même? Oh! prince, vous n'y pensez pas. Mais tout le monde aurait su la chose, — peut-on se cacher lorsqu'on est reine ? — et les gens auraient fait mille histoires. Car, enfin, vous devez venir de la part du roi Frederick ; ce n'est pas pour rien

que vous avez fait trois cents lieues, que vous étiez hier soir à la maison Pompéienne, un peu en avant des autres, sur le passage de Sa Majesté. Vous êtes chargé d'un message, certainement ; et la politique n'est pour rien dans l'affaire. Croyez-vous que Ton ne se rappelle pas ce qui s'est passé quand Frederick II est venu rendre visite à son royal cousin et à sa royale cousine? Ah! le pauvre petit roi! Je me souviendrai toujours de la mine qu'il avait. Un joli homme d'ailleurs. Un peu trop bien coiffé. Mais les yeux sont très doux. Svelte comme il est, on eût dit d'une longue jeune fille en habits blancs de général ! Seulement, il se rendait ridicule, oui. Des soupirs à fendre le cœur, des regards qui avaient l'air de rendre l'âme ; tout à fait les façons d'un fiancé allemand, lorsque Grelchen ou Charlotte n'est pas venue à l'heure dite sous les tilleuls de la promenade. Et, le jour du départ, ce fut bien pis! Je vous avoue que je mourais d'envie de rire. Il avait les paupières toutes gonflées de larmes; il n'osait pas bouger, il regardait de côté, en se tenant les mains, comme un Lubin de comédie. S'imagine-t-on cela? se rendre amoureux d'une reine, quand on est roi! Tout mystère est impossible. Il faudrait correspondre par le moyen des ambassadeurs; pas de billets doux, des lettres de

créance, les moindres bouderies consignées dans des protocoles, et, en cas de querelle, des ultimatums. Le plus furtif rendez-vous serait de riiistoire. Voyez le bruit qu'ont fait les aventures de Gléopâtre et d'Antoine, et encore Gléopàtre était veuve, de beaucoup de gens. Enfin, le roi votre maître avait cette absurde fantaisie. Oh! je crois qu'il était sincère ; et la reine qui est meilleure que moi avait pitié de lui, un peur Mais ce fut un très grand scandale ! Et vous vous êtes imaginé que Sa Majesté s'exposerait en vous recevant elle-même à faire renaître le bruit de cette aventure déjà vieille, oubliée? Point du tout. Me voilà, moi. De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes presque ambassadeur et je suis tout à fait ambassadrice. Allons, dites, parlez, que veut le roi de Thuringe?

— Offrir à Sa Majesté la reine l'hommage respectueux de son hdèle dévouement, dit le prince Flédro-Schèmyl, diplomate.

— Oui, oui, après?

— Rien de plus, reprit-il, l'air plus clos encore.

Elle fut toute secouée d'un petit rire, comme une marionnette dont on tire à la fois tous les fils.

— Oh! le mystérieux! dit-elle en se moquant. Vous êtes de l'ancienne école. Se tenir sur le qui-vive, parler par monosyllabes. Talleyrand,

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tout à fait. C'est le vieux jeu 1 comme disent les petits journalistes. Prenez exemple sur moi, qui parle toujours et ne dis jamais rien.

Il garda le silence.

— Mais, continua-t-elle, avec une jolie moue effrayée, c'est donc très grave, ce que votre roi demande ? Il n'a pourtant pas la renommée d'être un don Juan bien formidable. Il ne tient guère de son aïeul toujours prêt à abdiquer pour l'amour d'une belle fille qui avait dansé sans maillot au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Vous savez ce que l'on raconte de Frederick I"? Quand il arriva au Paradis, Saint- Pierre s'écria : « Voici le roi Frederick, enfermez les onze mille vierges?» Votre maître est plus réservé; on n'a pas besoin de cacher les jeunes filles quand il vient. Il ressemble plutôt à Frederick de Souabe, — je suis très pédante, c'est convenu, — qui mourut de continence, en Palestine, pour n'avoir pas voulu se laisser déshabiller par la nièce d'un sarrazin. Est-ce vrai, dites, que votre maître n'a jamais osé entrer dans la salle où son grand-père a réuni les portraits des plus belles créatures de son temps, et que, les jours de bals officiels, il s'échappe, monte à cheval et se réfugie chez sa vieille nourrice dans les montagnes, tout effaré d'avoir vu des gorges et des bras nus de

2*i LE ROI VIERGE

femmes ! C'est très ridicule, cela. Vous devez vous ennuyer considérablement à Nonnenbourg avec un roi pareil. Ce n'est pas une cour, c'est \\n couvent, et beaucoup de couvents sont plus gais. On dit aussi qu'il refuse de se marier. L'archiduchesse Lisi en est fort attristée. Pauvre mignonne! je l'ai connue toute petite. Elle promettait de ne pas élre laide, pour une Allemande. Vous n'auriez pas une reine éclatante, mais le roi aurait une bonne femme. Eh! qu'il l'épouse donc! Faut-il que je me mêle du mariage? Non, je sais, il ne veut pas. Il reste le « fiancé de la musique ». Il a ce froid et entêté caprice. Aussi je ne suis pas du tout effrayée de son amour pour notre reine à nous. C'est une tendresse qui est un rêve. Sa Majesté l'a charmé parce qu'elle est lointaine, divine, impossible. Oui, oui, je me figure tout cela. Vous pouvez donc me dire ce qu'il exige. Une parole de pitié, un ruban qu'elle a porté, peutêtre? Oh! ces faveurs-là lui suffisent.

— Ainsi, je n'aurai pas l'honneur de voir la reine? dit le prince Flédro-Schèmyl après un silence.

Elle répondit sèchement :

— Non.

Alors il se décida à parler.

Ce que le roi Frederick demandait, ce que lui,

GLORTANE 23

prince Flédro, messager confidentiel, était chargé d'obtenir, c'était un portrait de la reine.

— Un portrait ? dit la comtesse étonnée. 11 n'a pas de portraits d'elle? Mais on en vend partout. C'est l'usage. A toutes les vitrines, entre le mien et celui d'une écuyère du cirque. Que ne mèle-t-on pas à présent? Notre image s'encanaille. Oh ! moi, j'en ai beaucoup, des portraits de la reine, et je vous en donnerai autant qu'il vous plaira d'en avoir!

— Mon maître demande à genoux, un portrait qui lui serait envoyé par Sa Majesté ellemême.

Elle prit une mine très grave. L'air d'une poupée sérieuse.

— Impossible, prince Flédro ! Tout à fait impossible. Ce serait une faveur considérable et compromettante. Pour qui nous prenez-vous? Je trouve que votre vertueux roi se montre très impertinent! Que s'est-il donc laissé dire? Ah! oui, autrefois, nous étions imprudentes et folles un peu. C'était la mode. Puis, la griserie du commencement ! On ne regardait pas à un sourire perdu et ramassé. Maintenant nous faisons des économies. Cela nous divertissait de bavarder avec cette bonne grosse fille qui chantait la Gardense cVours aux petites fêtes du Château.

Nous allions aux premières, très décolletées, pour populariser notre beauté. Et beaucoup d'autres extravagances. Mais ce temps est passé. Nous sommes sévères et dignes; nous sommes dévotes aussi. Nous avons de graves pensées. Nous parlons politique pendant qu'on nous coiffe. Il faut songer à l'avenir de la dynastie. Les républicains nous tourmentent beaucoup. Vous ne lisez donc pas les journaux? Un cataclysme serait fort possible, si l'on né prenait garde. Nous nous observons, parce qu'on nous regarde. Nous allons encore au Bois, mais les roses sont coupées. Et puis, trente-quatre ans. Pas moi, — elle! Presque des matrones. Notre portrait? En robe de bal, peut-être avec la peau qu'on voit ? Ah ! mais il n'est pas chaste du tout votre Frederick II. Je m'en plains, et je vous en félicite; vous ferez quelque chose de lui. Enfin, ne comptez pas du tout sur le portrait. Moi, d'abord, je m'y oppose. Je ne lui donnerais pas même le mien, s'il me le demandait !

Le prince Flédro-Schèmyl montrait une mine désolée. Il s'inclina profondément en poussant un long soupir et fil un pas vers la porte.

— Oh ! mais, dit-elle en s'asseyant sur la chaise longue et en ramassant entre ses genoux les plis de son foulard paille, vous avez l'air d'être au désespoir, Monsieur l'ambassadeur?

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Voyons, revenez, et dites-moi tout. Que vous avait-on promis, en cas de réussite?

Le prince de Flédro se rapprocha.

— Je vais être franc.

— Sans doute! Est-ce qu'on ment?

— J'espérais une très haute récompense.

— On vous faisait ministre pour Tamolir d'un portrait ?

— Moins que cela.

— Aussi, je m'étonnais. Ne vous fâchez pas! Vous comprenez ce que je voulais dire. J'entends qu'il y a des fonctions, non moins élevées, qui vous conviennent mieux.

— Et lesquelles. Madame?

— Mais celles que vous exercez en ce moment, par exemple, dit-elle en pouffant de rire. Elles n'ont rien que de fort glorieux, du reste. Mercure était un des douze grands dieux.

Ceci le dérida. Il renonçait à être imposant. 11 devint tout à fait bon enfant.

— Le roi m'avait promis, dit-il, de me nommer surintendant des théâtres de Nonnenbourg. Vous devinez ma joie. J'aurais fait représenter l'un après l'autre tous les drames lyriques de Hans Hammer ! mais non pas avec la parcimonie des imprésarios vulgaires. Ayant les coffres de l'Etat pour caisse directoriale, c'est par Mackart ou par Henner que j'aurais fait peindre

les décors, el je voulais engager un ange pour jouer le rôle du Chevalier-au-Cygne.

Elle le menaça du doigt en le regardant de côté.

— Pas mal, dit-elle. Ceci est habile. Vous connaissez ma folie. On vous a conté l'histoire d'un éventail brisé sur le rebord d'une loge. Mais, avouez une chose : vous auriez joué vos comédies aussi?

— Jamais !

— Allons, vous êtes un homme de goût.

Il feignit de trouver cela plaisant.

— Mais, maintenant, reprit-il, tous ces beaux rêves sont évanouis, puisque je n'aurai pas le portrait. On continuera de jouer les drames de Hans Hammer devant des toiles peintes par des barbouilleurs infimes — comme les œuvres banales de quelque musicien juif — et ce seront des ténors italiens qui murmureront, près de la rampe, avec des roucoulements de ramiers, les tragiques mélodies du maître.

— Ah ! vous me déchirez le cœur.

— Vous serez seule coupable.

Elle songea un instant, l'air très ému. Gela lui plaisait de feindre d'être prise au piège. Et puis, elle y était peut-être prise vraiment. Tout le monde a des sincérités. Elle rejeta les dentelles de sa mantille, au risque de laisser voir.

GLORIAKE 27

le matin, à un seul, ce qu'elle montrait à tout le monde, le soir, et elle dit d'un petit ton résolu :

— Eh bien, je veux vous sauver. J'ai trouvé un moyen.

— J'aurai le portrait?

— Mieux que cela! Tenez, ce n'est pas seulement à vous que je m'intéresse. Quant à Hans Hammer, il n'a rien à gagner ni à perdre, dans toutes ces petites choses, puisqu'il a du génie ! et que demain le consolera d'aujourd'hui. Non. c'est Frederick II qui m'occupe. Il me plaît. Cela m'ennuie qu'il soit niais de la sorte, — nice, comme on disait. Je veux vous aider à en faire un homme. Fil la petite femmelette! Est-ce qu'un roi est à sa place dans la République de Platon? Athènes, c'est bien, mais du temps de Périclès ; et je vous ofTre une Aspasie.

— Je ne comprends plus.

— Vous comprendrez, dit-elle en s'animant au point qu'elle eut un peu de sang aux pommettes. Je veux qu'avant un mois la cour de Nonnenbourg, où l'on est grave comme dans un cloître, où l'on baisse les yeux pour ne pas voir les femmes, où l'on n'ose être jolie que dans les coins obscurs, soit frivole, hardie, éclatante ! Il vous faut une nouvelle Mona Kharis, vous

savez, celle qui dansait sans maillot et qui cravachait les bonnets de vos étudiants. Je veux révolutionner le royaume. La reine mère sera furieuse ! Tant pis, elle est laide. Même jeune, elle avait l'air vieux. Elle se consolera en présidantle Gonseildes ministres. «Faites de lapolitique, madame, nous ferons Tamour! » Qu'estce que je dis donc là? Je ne vous voyais plus. Enfin, ce sera charmant! Je m 'imagine les mines contrites de vos mornes fonctionnaires regardant passer la voiture à six chevaux blancs, empanachés de marabout, de la jeune favorite. D'ailleurs, ils iront à son petit lever le matin.

— Vous voulez donc venir à Nonnenbourg? demanda le prince Flédro.

— Impertinent! dit-elle. Puis, regardez donc : je suis laide... des os, pas de chair, une peau qui brûle. C'est bon pour les raffinés, cela. Les chérubins aiment les géantes. Il faut de gros repas pour les affamés. Ce sont les gens qui n'ont plus faim qui raffolent des bécassines; je n'ai jamais été aimée que par des hommes de quarante ans. L'expérience choisit, la naïveté accepte pourvu qu'on lui donne beaucoup. Ce que je vous offre est éclatant, bruyant, extraordinaire : les yeux qui n'ont pas l'habitude de regarder seront obligés de voir. La vertu de

votre roi est un mur; je vous conseille une catapulte.

— Que m'offrez- vous donc?

— Vous allez le savoir.

Mais elle s'interrompit.

De la chambre voisine, une voix était venue, disant :

— Eh bien', folle, je suis levée!

— x\h! vous entendez, dit la comtesse, on m'appelle. Je n'ai plus le temps de vous expliquer les choses. Un mot seulement. Allez, demain soir, aux Italiens. Ecoutez et regardez, et tâchez de comprendre. C'est un grand service que je vous rends. Aux Italiens, vous disje. On joue la. Coî^tigiàna hiicuiiorata, de XercelU. Ohî c'est affreux! Mais c'est de la chanteuse qu'il s'agit. Si vous n'êtes pas un sot, vous serez surintendant des théâtres dans un mois, et premier ministre dans un an. x\h! par exemple, vous ne nous déclarerez point la guerre?

Elle s'échappa. La porte fut laissée entr'ouverte, peut-être à dessein. Il entendit des paroles chuchotées :

— Tu es une grande extravagante î D'abord je suis sûre qu'elle ne me ressemble pas du tout.

— Mais si, mais si, elle vous ressemble ; et puis, le souvenir aide à l'illusion.

— Tu crois que...

— Laissez-moi faire ! C'est une jolie façon d'être aimée. On a la gloire et le rêve, non Tennui. Nous on parlerons, le soir.

Il n'entendit plus rien. La soubrette reparut avec un air qui voulait dire de s'en aller. Il sortit. 11 était perplexe, n'ayant pas très bien compris. Pourtant, il s'en alla louer un fauteuil pour la reprise de la Cortigiàna^ au théâtre des Italiens.

Dans les coulisses, au foyer, devant les portes des loges, la cloche du second régisseur sonnait à toute volée, impérieuse, brutale, aboyant comme un chien de berger qui rassemble un troupeau. Tout le troupeau s'effara. La scène à demi obscure, où le trou rond de la toile remuée dessinait une lueur ovale qui monte et descend sur les planches, s'encombrait de machinistes en vestes bleues, se hâtant, courant, se croisant, un fauteuil sur le crâne ou une chaise sur l'épaule; des habilleuses, la tête en arrière et chargées jusqu'aux yeux de jupons bouillonnants, de robes galonnées aux manches pendantes, d'aumônières et d'épées, et de coiffes à plumes, heurtaient dans les couloirs les corbeilles poussiéreuses ou les candélabres en carton d'or des garçons d'accessoires; dans les escaliers tournants dégringolaient les choristes dames et les choristes hommes, les figurantes et les figurants, elles trop fardées, eux le menton

bleu, — malgré Tordre de se raser de près affiché dans le foyer des chœurs, — tous maussades et ternes sous leurs velours passés et leurs satins qui se fripent; quelques loges étaient pleines de réternelle querelle des ténors avec leurs coiffeurs, et, dans d'autres, des soprani, en corset rose et noir, se faisaient lacer leurs bottines par une femme de chambre agenouillée, pendant que, le cou tourné vers le miroir de la toilette, elles passaient légèrement une patte de lièvre sur leurs joues pour harmonier au blanc de perle la rougeur trop crue du vermillon ; et il y avait par tout le théâtre — bruits de portes, grincements de gonds, fracas d'un portant qui tombe, (lou-flous de soie légère, chuchotements, appels, jurons, et rumeurs lointaines de l'orchestre qui s'accorde — ce va-et-vient affairé, fiévreux, ce bouleversement confus qui précède le combat quotidien de la représentation et qui fait penser au branle-bas sur les navires.

— Brascassou?

— Trésor?

— A-t-on sonné?

— Sies sourdo, aro?

— Je perds la tête, tiens ! Mon maquillage? regarde.

— Tu es trop pâle. Tu as l'air d'une honnête femme. Qu'est-ce qui te prend? C'est

GLORIANE 33

stupide. LaCortigiàna est une belle fille; réserve la phtisie pour le dernier tableau; j'ai inventé une pâte tout exprès : la Crème des Poitrinaires. Mais quand tu entres en scène, au premier acte, tu es ivre; allume tes pommettes et flanque le feu aux poudres de tes yeux. Là, c'est moins mal, maintenant. Et mords tes lèvres pour qu'elles aient Tair de saigner du vin ! On dirait que tu n'as jamais fait la noce, millo dious! Allons, bon, tu as gardé les manches de ta chemise. Une pensionnaire, alors? On ne verra que le cou ? Pourquoi pas une robe montante?

— Enfonce la chemise dans le corset. Prends donc garde, bête ! tu m'écorches le dos avec ta bague.

« Trésor », c'était Gloriane Gloriani qui débutait ce soir-là au Théâtre-Italien. Comme elle arrivait de Vienne, précédée d'une grande renommée, on lui avait donné la loge-boudoir, très enviée des prime donne, qui a vu l'énorme Alboni s'habiller en Arsace et la fine Patti se vêtir en Rosine. Devant la haute psyché, entre les deux becs de gaz flamboyants, hors d'un désordre de peignoirs et de jupes repoussées du pied, très jeune, grande, blanche, grasse, et comme triomphante, elle s'épanouissait à moitié nue sous d'énormes touffes de cheveux roux .

Quant à Brascassou, c'était le coiffeur de

Gloriane, son habilleur en même temps; vieux et laid, chafouin, de petits yeux striés de sang bilieux, qui pleurent une ambre sale, l'os du nez cassé dans quelque ancienne aventure, et la narine qui se retroussait de travers, toute barbouillée de tabac dans les poils. Il était aussi Tamanl de Gloriane, quelquefois.

— La robe maintenant ! dit-elle tout en aplatissant des deux mains les plis du jupon sur ses hanches. Eh bien, où est-elle? Tu l'auras laissée dans la malle, imbécile. Elle doit être dans un bel état. Allons, vite! est-ce pour aujourd'hui?

Brascassou tira de la malle un corsage et une jupe de satin vert de mer, avec une autre jupe de tulle à volants innombrables.

— Hein! dit-il, stupéfait.

— Mais ce n'est pas ma robe! cria-t-elle.

— Ce n'est pas ta malle, non plus.

— Tu auras fait quelque sottise!

— Ah! ne m'embête pas, tu sais! J'ai mis moi-même dans la malle, ce matin, les costumes de la Gortigiàna, et j'ai accompagné les commissionnaires jusqu'à la porte du Théâtre. .

— Va donc, descends, informe-toi. On se sera trompé chez le concierge. On a monté cette malle au lieu de monter la mienne. Mais dépêche-toi Brascassou ! puisqu'on a sonné.

GLOUIANE 35

Il sortit en jurant. Il revint bientôt, poussant devant lui une habilleuse, et dit à Gloriane, tout ahuri :

— Tu sais, c'est extraordinaire!

L'habi leuse expliqua que des commissionnaires avaient en effet apporté au théâtre une malle pour M""^ Gloriani, mais que, plus tard, il était venu un domestique en livrée, chargé d'un grand coffre. Il avait dit : « Madame s'est trompée», et il avait remporté la malle en recommandant de monter le coffre tout de suite dans la loge de la débutante.

— Une farce! dit Brascassou, pâle de colère.

— Pour m'empêcher de débuter.

— Tu débuteras... toute nue, s'il le faut!

— Cours à l'hôtel. Rapporte une autre robe, n'importe laquelle. La Cortigiàna, ça se joue en costumes modernes.

— Et le temps? Est-ce que j'ai le temps? Tiens, écoute. Les trois coups. On commence l'ouverture, et tu es du premier acte !

Gloriani, demi-nue devant le psyché, crispait les poings, une flamme de colèTe dans les yeux, les dents dans sa lèvre rouge; et lui, allant, venant, bousculant les chaises du pied, il faisait le moulinet avec son bras, clignait furieusement des yeux, tordait la bouche, montrait les gencives, avait l'air d'un singe qui va mordre.

Le garçon de théâtre parcourait les corridors, criait : « En scène, Mesdames ! » Le rideau était levé; il fallait que la Cortigiàna, un peu échevelée par le rire et le vin, apparût au milieu des convives émerveillés et chantât le brindisi en élevant sa coupe d'or !

L'habilleuse proposa de monter au magasin des costumes, de chercher parmi les défroques des comparses... Une défroque! Pour Gloriani! Brascassou faillit étrangler l'habilleuse.

On entendait les voix du chœur. Le second régisseur entr'ouvrit la porte : « Madame, c'est à vous » ; et s'enfuit rapidement.

— Je suis perdue ! dit Gloriani.

— ^lillo dious ! sacra Brascassou en brisant d'un coup de poing une potiche de la cheminée.

Le chœur grossissait. C'était la strette dont le dernier accord sert de réplique à l'entrée de la Cortigiàna. Le directeur lui-même, un vieux petit homme, fit irruption dans la loge.

— Eh bien, qu'arrive-t-il ? Etes-vous folle? Vous manquerez votre entrée.

— On m'a volé ma malle ! Faites faire une annonce.

— Non! cria Brascassou.

Il saisit la robe de satin vert de mer et la traîne de tulle, les jeta sur Gloriane en la poussant dans le corridor, Ten habilla en chemin,

GLORIAXE 37

agrafa les deux jupes pendant qu'elle enfilait les manches, fit bouffer les volants sur Tescalier des coulisses, la poussa encore, n'eut pas le temps de lacer le corsage, cria : (^Tu es nue, tu seras sublime ! » et, d'un coup de poing dans le dos, la précipita en scène.

Puis il se laissa choir contre un portant, sur une chaise qui était là, et souffla comme un bœuf.

Elle, en scène, avait bondi vers la table, levé la coupe d'or, et, d'un jet de roulade, saisi la note de violon que lui lançait Torchestre, comme un oiseau dans un coup de vent s'agriffe a une feuille emportée.

Défaite, les cheveux tombants, la chair hors des étoffes, blanche en pleine lumière, elle se dressait pareille à une chaleureuse bacchante; l'éblouisscment d'être là, soudain, la stupéfaction de se sentir en proie à des milliers d'yeux allumés et fous, l'enivraient elle-même; et elle se ruait dans la musique comme on se jetterait dans les flammes, effarée, éperdue, superbe, la voix tout envolée et la beauté tout offerte !

Dans la salle, un silence d'abord; de l'étonnement sans doute ; puis, brusquement, quand Gloriane eut lancé sa dernière roulade furieuse, les applaudissements éclatèrent, enthousiastes, redoublés, acharnés, Brascassou, sur sa chaise, bavait de joie en disant: « Cher trésor ! »

Oiiekju'un lui mit la main sur l'cpaule ; c'était le directeur.

— Remarquable, dit-il. Contraire à la tradition, mais superbe.

— Je le sais bien! s'écria Brascassou.

— Succès certain. C'est égal, jeu dangereux.

— Quel jeu?

— Succès, mais scandale. Les avant-scènes ne sont pas contentes. Le maréchal fronçait les sourcils et se frisait la moustache avec un air qui ne présage rien de bon. Dame ! je dépends de lui; il est ministre des beaux-arts. Il est vrai que la comtesse Soïnofî riait à se tordre.

— Ah! oui, dit Brascassou. A cause du corsage mal lacé. Que voulez- vous? ce n'est pas notre faute.

— Il ne s'agit pas du corsage, mais de ton le la toilette. Oh ! vous êtes très fort. N'importe, c'est raide.

— Je ne comprends pas, dit Brascassou.

— Vous comprenez fort bien. Vous vous êtes aperçu que.Gloriane ressemble...

— A qui donc?

— Innocent ! A la reine, parbleu î Et vous vous êtes dit: « Profitons de ce hasard. » Je ne vous blâme pas; nous aurons de la location. Vous avez été un peu loin tout de même. II n'était pas nécessaire que Gloriane fût habillée précisément

GLORTANE 39

comme Tétait la reine, avant-hier, au bal de la maison Pompéienne.

Brascassou ouvrait tout grands ses petits yeux. Evidemment, son e'tonnement était sincère. Le directeur lui tendit un journal en mettant le doigt au milieu d'une colonne. Brascassou lut :

« Sa Majesté portait une robe de satin vert de mer, sans manches, et dont la jupe courte, retroussée çà et là par des touffes de fleurs marines... »

Il laissa tomber le journal.

— Millo Dious I dit-il, que veut dire ceci?

Brascassoii, coiffeur de M™^ Gloriane Gloriani, avait une histoire qui vaut la peine d'être raconte'e.

Un soir, un caporal de la garnison de Toulouse, — il y a très longtemps de cela, — se promenait le long du canal, non loin de la statue de Riquet. Là-bas, dans la ville, sur la place du Gapitole, la retraite sonnait sa fanfare. Le caporal continua sa promenade avec un air de satisfaction ; il avait la permission de dix heures; et il attentiairt M-'^ Mion, une petite servante du pays basque, qui avait promis de le rejoindre après le coucher de ses maîtres. Elle vint. Petite et maigre, sèche, la peau dure, des moustaches, un signe noir au coin de la bouche, presqu'une mauricaude sous le foulard rouge, tordu et noué, dont les deux pointes se dressent : ce qu'on appelle une brune piquante. Lui, l'air bête et re'joui, elle, presque laide, ils s'adoraient l'un, l'autre, faute de mieux; on

GLORIANE 41

emploie, comme on peut l'amour qu'on a en soi. Quand ils se furent assis, le caporal, sur' un banc de pierre, Mion sur les genoux du caporal, elle se détourna vivement : « Escouto ! » ditelle. Il y avait eu un bruit comme d'un objet lourd qui tombe à l'eau ; ils virent une femme s'éloigner en courant et s'élancer dans une ruelle, vers la ville. Le militaire eut d'abord l'idée de poursuivre la femme, mais une petite plainte s'élevait du canal : « Un enfant ! » dit le caporal. « Qu'uno garso ! » s'écria Mion. Ils s'approchèrent de la rive presque à fleur d'eau, à cause des écluses fermées. Quelque chose flottait dans la grisaille du soir sur la surface immobile; quelque chose d'un peu long et de blanc : l'aspect d'un panier plein de linge dont on ne verrait pas l'osier. C'était de là que venaient les cris. Gomme cette epèce de nacelle se soutenait assez près du bord, le caporal put facilement l'accrocher du bout de son sabre et l'amener à eux. Un panier, en effet, et, dedans, un petit être presque nu, tout éclaboussé d'eau, qui se tordait en vagissant, les poings devant la bouche ouverte, toute la face plissée comme une vieille petite pomme. « 0 ! qu'e^ poulit, lou pitchou ! » dit Mion. Il était hideux. Mais toutes les femmes ont de ces tendres complaisances pour les nouveaii-nés ; pas une qui, à la

première vue d'un enfant, n'ait un instant de maternité. Le caporal montra plus de froideur;

Portons ça chez le commissaire », dit-il. En réalité, il enrageait d'avoir été troublé dans ses amours. Cette femme aurait bien pu jeter son enfant à Teau un peu plus loin. Il est ennuyeux d'être charitable, quand on n'a pas le temps.

On fit une enquête. On découvrit la mère. Une pauvre fille de la rue des Jardiniers, vieille déjà. Le soir, en peignoir blanc, de gros fard sur les joues, acheté au rabais, — un ciment de brique pilée. qui se cassait entre les rides, — elle passait la tête dans l'entre-bâillement lumineux de ses volets, au rez-de-chaussée, et faisait des signas aux hommes, à ceux qui portaient des blouses ou qui avaient des pantalons garance. Les étudiants n'auraient pas voulu d'elle, parce qu'elle n'avait plus de cheveux et qu'il lui manquait des dents. Le passé de cette misérable? Elle-même l'avait oublié. Elle était une ordure qui se trouvait là par hasard; un fruit pourri, tombé, dont on ne voit pas la branche. D'ordinaire, ces filles n'ont pas d'enfants, par une pitié du sort. Elle en eut un, étonnée, à quarante ans. Le père? est-ce qu'on savait? Un jour quelqu'un demandait à un petit garçon, fils d'une marcheuse : « Et le soir, que faites-vous, mon pauvre mignon? » L'enfant répondit : « Le

soir, maman me couche, et puis elle va chercher papa. » C'était ce père-là qu'avait eu le nouveau-né jeté dans le canal. La mère, lorsqu'on l'interrogea, avoua tout de suite son crime; elle n'avait pas de regret de ce qu'elle avait fait ; aucun remords dans cette cime obscure; la conscience n'est pas une lumière à plusieurs flammes, dont quelques-unes peuvent éclairer encore lorsque les autres sont déjà mortes; non cette lueur-là s'éteint tout entière, d'un seul coup. Seulement quand on apprit à la mère que son fils avait été sauvé: «Eh bien! tant pis pour lui! » Elle fut jugée et condamnée à cinq ans de réclusion. Elle mourut à la maison centrale de Nîmes. Quant au petit garçon, on le mit à l'hospice des Enfants-Trouvés, et il ne mourut pas, parce qu'il avait, quoique chétif, la vie entêtée.

Il grandit, devint plus laid, fut pris en grippe par les bonnes sœurs. Malingre, rabougri, morose à l'âge où les petits anges rient, il se tenait dans les coins, sournois, à demi tourné, avec un air de vouloir entrer dans la muraille. Il avait du mal aux yeux, toujours des croûtes aux lèvres. «C'est dans le sang», disaient les sœurs. Elles ne se trompaient pas. Cet innocent, fils d'un passant ivre et d'une fille — la vomissure fécondant l'égout — avait hérité la maladie

du vice. A cause de cela, les religieuses le haïssaient. Ce qui aurait dû faire pitié fit horreur aux dures vierges. Ces dartres étaient l'infamie maternelle devenue ulcères; elles maltraitèrent le prostitué dans son avorton malsain croyant faire œuvre pie. Un dégoût plein de colère : l'idée de venger Dieu et de châtier le péché. Lui, battu, s'étonnait, necomprenant pas pourquoi on lui faisait du mal parce qu'il était malade.

Il eut la chance qu'un maître corroyeur ayant besoin d'un apprenti s'avisa de venir chercher un enfant à l'hospice. On lui demanda s'il voulait Brascassou. Brascassou, c'était le petit qu'on battait et qu'on n'aimait pas. Il n'a jamais su pourquoi on lui avait donné ce nom ; le fait est qu'on l'av^ait toujours appelé ainsi, depuis le jour de son entrée à l'hospice : le patois a des mystères. Le corroyeur répondit : « Celui-là ou un autre. » On préféra se débarrasser de « cette pourriture ». L'homme d'abord fit la grimace, en voyant ce garçon chétif, vilain, sans regard et la teigne au crâne. « Bah ! dit-il, l'odeur des peaux est bonne à la santé ; ça lui refera le tempérament » ; et il l'emmena, après lui avoir flanqué deux gifles en manière de plaisanterie. Tel fut le commencement de l'apprentissage.

Brascassou jusqu'alors avait été battu, mais

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n'avait jamais travaillé. Maintenant, il dut travailler sans cesser d'être battu. Ceci lui parut dur. Le châtiment après la besogne, au lieu de la récompense, obscurcit la vague notion du bien et du mal qui, faiblement, comme une clarté qui tremble, s'était levée en lui, lumière à peine allumée, aussitôt éteinte. Après avoir eu l'étonnement, il eut la colère avec un désir de faire du mal, lui aussi. Il en fit. Quand le patron tournait le dos, il déchirait vivement quelque peau précieuse, et, si l'on recherchait le coupable, il désignait l'autre apprenti, grand dadais plus bête que bon, qui laissait dire, ne comprenant pas. En môme temps, des idées sales lui venaient. Ce n'est pas seulement son corps qui était gangrené : son âme aussi. Une fois, en passant dans la rue des Jardiniers, — il faisait une course pour son patron, — il s'était arrêté, en pouffant de rire, devant deux volets gris entr'ouverts, comme s'il les eût reconnus. Il fut le gamin ignoble, s'attardant dans les lieux malpropres, traçant du doigt de gros mots sur la muraille, faisant des farces, fourrant des ordures dans le panier de la ménagère, ricanant en dessous quand, le soir, pendant le souper, le maître corroyeur, pris de dégoût, crachait la viande dans son assiette; de sorte que celui-ci, un beau jour, jeta son apprenti'

dans la rue en lui fouaillant les reins a coups de souliers. Un tel dénouement n'avait rien que de logique. Ce qui avait commencé par des gifles s'achevait par des coups de pieds.

Quinze ans, maigre, les yeux petits, au cils collés d'humeurs,, les lèvres jaunes, la peau grise, et mangée d'anciennes plaies, il s'en alla par les rues dans les loques de sa blouse, son pantalon déchiré aux genoux. En passant devant un bazar, rue de la Pomme, il vit une boîte verte, avec des brosses et des pots de cirages dessus. 11 n'y avait ni marchands ni chalands dans la boutique. Il s'approcha de la boîte, la trouva belle, passa la main sur les poils des brosses, et, personne ne le voyant, emporta le tout. Il fît cela sans raison précise, pour le plaisir de voler; à moins qu'il n'eût l'intention de vendre la boîte ; il ne la vendit pas. Un hasard peut faire naître une vocation. Le lendemain Brascassou se tenait assis sur une borne, place Lafayette, près de l'hôtel Capoul, la boîte devant lui, toute neuve audacieusement offerte aux passants : Brascassou était décrotteur.

Il fut heureux. Libre ! Plus de nonnes, plus de patron ! Couché sur le ventre, le menton dans le sable tiède, le dos brûlé par le dur soleil blanc qui chauffait toute la place, il lézardait avec délices, regardant son ombre

longue traverser la chaussée, ne s'interrompant de son farniente de lazzarone que pour cirer les bottes poussiéreuses de quelque passant, ou pour écouter les histoires que se racontaient les cochers, groupés, le fouet à la main, devant leurs énormes fiacres. Il connut ce délice de la paresse : le rêve ! Les tendresses de l'adolescence faillirent le rendre bon. Deux choses attiraient ses yeux souvent : une grande affiche de théâtre, jaune, aux grandes lettres noires, placardée sur le mur de l'hôtel, et, de l'autre côté de la place, une boutique de coiffeur où se frisaient des perruques, où pendaient des nattes longues^ entre lesquelles tournaient incessamment deux bustes de femmes, blancs et roses, très décolletés. Le théâtre'! les femmes î en regardant l'affiche de ses yeux écarquillés, il voyait s'animer, remuer, se transformer les caractères. Bien qu'il ne fût jamais entré dans une salle de spectacle, il s'imaginait, d'après des choses qu'on lui avait dites, les quinquets, les lustres, les plafonds peints, des toilettes dans les loges, et, sur la scène, entre les décors lumineux, des formes vagues, éloignées, levant des bras d'où pendaient des franges, ouvrant des bouches d'où sortaient des musiques, — plus que des hommes, des dieux peut-être ! A ces illusions se mêlaient des réminiscences, reste des leçons des bonnes

sœurs : lorsque, les prunelles fatiguées de la contemplation de Faffiche oi^i les noms des acteurs lui apparaissaient en lettres de flammes, il se vautrait, la tête sur la boîte ver'e, en plein soleil, il lui arrivait, presque endormi, de voir, dans Fapothéose de la rampe, un Jésus-Christ à la couronne d'épines lumineuses, pâmé sur une croixd'or, et chantant! Mais Jésus portail un lorgnon comme le premier ténor du théâtre, dont Brascassou avait quelquefois ciré les bottes sur la place Lafayette. Des femmes, en même temps, passaient dans ces songes visionnaires, presque toujours ressemblantes aux deux poupées qui montraient leur chair de cire peinte derrière la vitrine du coiffeur. Elles aussi, elles chantaient, laissant traîner sur des mosaïques de pierreries des robes de vermeil et de satin ponceau ; mais ces robes ayant la transparence du rêve, des nudités devinées Téblouissaient à travers la splendeur des étoffes. Réveillé de sa rêverie, il voyait l'affiche jaune et considérait le tournoiement inanimé des bustes. Alors il se frottait les yeux, se grattait l'oreille, et s'asseyait sur sa boîte, ennuyé.

Une fois, il dit au ténor dont il cirait les bottes. « Deux sous par jour, ça fait quatorze sous au bout de la semaine. Quatorze sous, c'est le prix d'un billet de troisième. Je vous

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cirerai pour rien pendant sept jours, si vous voulez me donner un billet. » Le ténor éclata de rire, au risque de gâter sa voix, et dit: « Tu aimes donc le théâtre, petit ? Viens au Capitole ce soir; tu diras mon nom au contrôle, on te laissera passer. » Extasié au point de devenir généreux, Brascassou versa tout son pot de cirage sur les bottes du lénor et les fit si bien reluire qu'il crut voir, dans le miroir du cuir, tourner, resplendissantes, les deux poupées du coiffeur.

En face de la vraie scène, des actrices et des acteurs réels, il demeura froid et d'abord triste. Il constata tout de suite, — certaines âmes ont cette faculté de désillusion rapide, — le mensonge grossier des décors, le fard trop rouge des femmes, le clinquant usé des dorures sur le pourpoint des hommes ; et, s'attendant à des lumières, à des parfums de paradis, il trouva que les quinquets louches puaient. Chez un enfant poète, l'amour du rêve aurait nié la réalité, aurait admiré des replis d'ailes d'anges dans l'envolement des gazes fripées et des rougeurs de vierge dans la grosse pourpre des joues; lui, gamin bestial, qui avait dû à l'éveil de l'adolescence une heure de vision, il comprit soudainement la vérité, et, après un instant de mélancolie, l'accepta. Le rêve, à un moment

donné, se lève dans tout esprit : bulle de savon en la plupart des hommes, prismatique, mais qui se résout vite en une goutte sale ; bulle aussi dans l'àme des songeurs tenaces, mais faite d'un métal transparent, qui résiste. Tout poète est un enfant rêveur continué et solidifié en homme. Brascassou fit mieux, ou pis, que d'admettre ce qu'on nomme le vrai, il s'y habitua, et l'aima. Sa mère aussi, peut-être, avait aimé cette chose. Le fils de la prostituée retrouvait et suivait la pente <le sa race. Il retourna au théâtre presque tous les soirs, un peu avant la fin du spectacle, grâce aux contre-marques qu'il mendiait aux spectateurs ennuyés, en cachant sa cigarette derrière son dos pour avoir l'air plus convenable. Bientôt, aux troisièmes, il fut chez lui; jugeant les fortes chanteuses, émettant des doutes à l'endroit du baryton, applaudissant ou sifflant, quelquefois parce qu'on le payait pour siffler ou pour applaudir. Chef d'un groupe de polissons, il devint une espèce de puissance avec laquelle les artistes devaient compter, les soirs de début; il organisait des succès ou des chutes. Les abonnés du théâtre connaissaient sa petite tête chafouine, mièvre, laide, aux yeux demi-fermés, qui s'avançait, le menton entre les poings, sous la barre de fer de la troisième galerie; s'il faisait la gri-

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mace, on disait : << Il y aura du bruil. » Mais il était clément pour les actrices, et bien qu'il enrageât de n'être assis ni dans les fauteuils d'orchestre, d'où l'on voit la mousseline feuilletée des jupons de dessous, ni dans les avantscènes, d'où l'on plonge les regards jusqu'au fond des corsages, il avait des indulgences pour celles des chanteuses qui étaient très grasses. Un jour on lui offrit cinq francs pour chuter une du gazon; il prit la pièce, mais applaudit, parce que la débutante avait des bras gros comme des jambes, qu'elle levait, en chantant faux, hors de son corsage sans manches. D'ailleurs, hargneux, brutal, gouailleur, disant avec un accent qui prolongeait l'ignominie du propos : « Toutos cagnos, tè! » Gamin devenu voyou. Un soir, traversant la place Lafayette, il revit Taffiche jaune et les deux poupées tournantes ; il s'arrêta, ayant honte, — pour la dernière fois; bahl il déchira l'affiche, cracha sur la vitrine et se détourna en haussant les épaules. C'était fmi.

Il se tint derrière le théâtre, près de l'entrée des artistes, fréquenta les abords du Conservatoire. Il allait et venait sur le trottoir, les mains dans les poches, la blouse,etla chemise ouvertes, s'offrant à qui voulait pour suivre des femmes ou porter des lettre 5. Il fut remarqué. Les étudiants amoureux de choristes s'adressaient à lui,

avec timidité, parce qu'il semblait exercer une fonction. On savait qu'il était très bien avec le concierge du théâtre. Il avait autour de lui le mystère d'être quelqu'un qui entre dans les coulisses. Lorsqu'il était redescendu, apportant une réponse, puis attendait, avec un dandinement de jambes, la pièce de monnaie promise, les adolescents troublés, regardaient, avec une surprise où il y avait de l'épouvante, celui qui avait traversé, tranquille, TEden prodigieux du théâtre; et ils humaient, dans l'odeur de ses haillons, des parfums de fruits défendus. Un soir qu'il avait de la poudre de riz sur la manche de sa blouse, il s'écria en français, car il commençait à renoncer au patois: «Dame! elles m'ont embrassé! » Dès lors, il fut envié. Ceci le flatta, et haussa son ambition. A force d'intrigues, il devint figurant, et plus tard choriste, ayant une espèce de voix. Il porta, lui aussi, des pourpoints dorés, dont les galons se décousent; et, quand il se trouvait près de la rampe, il soignait ses gestes, se piétant, le poing sur la hanche, gracieux et fier. Grâce à une forte barbe volée dans la loge de la basse profonde, et qui lui cachait la moitié de sa laide face, il fut très apprécié des grisettes — il y avait encore des grisetles à Toulouse — que l'on voyait, le dimanche, aux stalles des secondes. Il eutl'hon-

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neur d'être préféré à des commis qui avaient de fort belles cravates, même à des sous-lieutenants. Mais, délicat, et se piquant d'aristocratie, il dédaignait les filles en mouchoir, se contentait des bonnets, avec dédain, aspirait aux chapeaux. Au théâtre aussi, il eut des aventures. Clignant des yeux, retroussant sa narine, il montrait une laideur gaie, faisait des farces, disait de gros mots. «Oh! le sale! » Mais tout cela amusait les figurantes, des coureuses à qui on donnait quinze sous par soirée. 11 leur apportait le bruit etTodeur du ruisseau ; l'ordure est agréable aux nostalgiques de la boue. D'ailleurs, il était habile à profiter auprès d'elles de la longueur d'un entr'acte ou des hasards d'un désliabillement. 11 les prenait par la taille en leur soufflant dans l'oreille, leur enfonçait ses ongles entre les lacets du corset ; ça leur faisait voir trente-six chandelles, comme on dit. Quand la clochette du régisseur sonnait dans les couloirs, elles se secouaient en disant : « Faut-il être bête, tout de même! » et lui se lissait la barbe devant la glace, pendant qu'elles enfilaient à la hâte leur jupe de Suissesse ou de dame d'honneur.

Cependant le soin de ses plaisirs ne lui faisait pas oublier ses intérêts. Très allumé, mais très pratique, il continuait à servir d'intermédiaire,

exerçant ses fonctions dans des sphères plus hautes. Recommander un étudiant à une choriste? Fi donc! cela est bon pour les voyous amis du concierge, qui rodent le soir, les mains dans les poches, près de l'entrée des artistes. Le temps était loin où il acceptait de menues pièces de monnaie en échange de ses bons offices; il ne se dérangeait plus à moins de quelques louis. Une lettre dans un gousset, un écrin de bague dans Fautre, il guettait les premières chanteuses au moment où elles sortaient de leurs loges, les suivait, leur faisait signe et leur parlait à Foreille, derrière un portant. Il devint un spécialiste renommé. 11 fut le messager actif entre le libertinage de la salle et la prostitution des coulisses. On savait qu'il fallait s'adresser à lui. 11 eut une situation presque officielle. Au commencement de la saison théâtrale, c'était M. Brascassou qui présidait, avec une espèce d'impartialité bien rétribuée, à la distribution des belles filles de la troupe parmi les « messieurs » de la ville. Il gagnait gros, et faisait des économies, n'ayant jamais payé un foulard de cotonnade à une figurante du théâtre, ni un bouquet de cerises à une grisette du quartier du Polygone. De sorte qu'un dimanche, — il avait alors vingt-cinq ans, — on le vit se promener sur les allées Lafayette, à l'heure de la

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musique, redingotle, chapeau noir, des bagues aux doigts, une chaîne d'or sonnante sur le ventre, et faisant le moulinet entre le double rang des chaises avec une canne à pomme de cornaline.

Sa fortune Féblouit. Son ambition ne connut plus de bornes. Il lâcha la figuration qui lui dérobait trop d'instants, le détournait de son industrie principale. Il élargit le cercle de ses connaissances, fraya a\'ec les étudiants riches qu'il divertissait par son bavardage d'arsouille, s'insinua dans les cercles aristocratiques où fut inventée par lui la fonction chimérique d'aidecroupier. Prêt à tout, ne répugnant à rien; connaissant les bons endroits où l'on soupe et les mauvais lieux où l'on aime; sans égal pour dresser les menus, sans pareil pour choisir les filles ; excellant à calmer les créanciers hargneux et les maîtresses irascibles, faisant les courses; souvent familier et toujours obséquieux, presque un ami, tout à fait un domestique, dînant quelquefois dans la salle à manger et ne refusant jamais de descendre à la cave, o(Frant de vous servir de témoin et cirant vos bottes le matin du duel, — remarquable d'ailleurs par un instinct de se trouver précisément où l'on avait besoin de lui, — il fut l'indispensable factotum du libertinage de toute une ville.

11 eut la chance de rencontrer deux associés dignes de lui : Minuche et Filouse.

Minuche, long, maigre, et bossu, — l'air d'un échalas oii il y aurait un gros nœud, — était quelqu'un de qui on disait qu'il faisait des affaires. Quelles affaires? On ne savait pas au juste. En réalité, il servait d'agent à deux ou trois banquiers qui prêtaient volontiers de petites sommes aux jeunes gens dans l'embarras, au taux de cinquante pour cent bien entendu, et sur de bons gages, naturellement. Le proxénète de l'usure.

Filouse, vieux, déguenillé, malpropre, la lèvre qui pend, l'œil qui pleure, répétant sans cesse : « Là! là! là! » avec des claquements de langue, idiot, plaintif, avait pour métier apparent de vendre des passe-lacets et des paquets d'aiguilles anglaises dans les cafés d'étudiants ; mais jamais il ne vendit un seul paquet d'aiguilles ni un seul passe-lacet ! La vérité, c'est qu'il connaissait les adresses des petites grisettes pas encore ou récemment déniaisées ; et, tout en étalant sur les tables ses menues marchandises, il disait à Foreille des gens qui lui inspiraient confiance : « Là! là! là! une petite poulette, quatorze ans, des yeux purs comme des gouttes de rosée, là! là! là! Une odeur de venelle au printemps. Celui qui l'embrassera

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croira manger des églantines. Et Ton pourrait s'entendre avec la famille. Pas cher. En cas d'accident, il y a un cousin qui épouserait, là! là! là! »

Brascassou, Minuche et Eilouse, — forces diverses, mais concordantes, — s'adaptèrent merveilleusement et, complétés l'un par l'autre, formèrent un ensemble parfait. Spécialité de Brascassou : les actrices; spécialité de Filouse : les fillettes; spécialité de Minuche : l'argent, indispensable dans les mansardes comme dans les boudoirs. De sorte que leurs profits communs étaient considérables.

Mais Brascassou, grisé par le succès, s'élança dans des aventures. Le rêv ur peut-être n'était pas tout à fait mort en lui. Il imagina de vastes entreprises, fonda des cafés-concerts, s'avisa de donner dans un quinconce, aux portes de la ville, de grandes fêtes populaires où l'on buvait, 011 l'on dansait sous les arbres. Accrochés aux tringles circulaires des mâts de cocagne, pétillaient de soleil le cuivre des montres et l'argent des saucissons; les Avagons des montagnes russes emportaient dans des tournoiements affolés les grisettes qui jettent un cri en rattrapant leur coiffe et les grisous pouffant de rire sous l'envolement des jupons. Tréteaux où des musiciens habillés en houssards soufflent fréné-

tiquomonl dans dos trombones bossues, voitures do somnambub.^s, tables d'escamoteurs, hercules qui jonglent avec des poids, danseur de corde ayant pour balancier un énorme mirliton, chevaux de bois qui tournent dans un immobile galop, c'otait toute une immense frairie foraine; et, dans une musique enragée, oii le tonnerre des grosses caisses épouvante et disperse les cliquetis de chapeaux chinois, devant un brasier gigantesque de jeunes chênes écroulés en tisons, rôtissait en puant, cornes et cuir, un bœuf entier!

Le public, en général, se montra indifférent: Brascassou ne fit pas ses frais. Gêne, huissiers, procès, faillitte. 11 avait emprunté de l'argent à Minuche qui fit vendre jusqu'à la broche du bœuf.

Il espéra prendre une revanche en organisant, dans un cabaret de banlieue, une réunion hebdomadaire qu'il nomma ingénieusement le bal Bathylle : on y portait la chlamyde, pas toujours. L'entreprise prospéra d'abord, à cause d'un assez grand nombre d'Anacréons; mais le secret fut mal gardé et la police dut s'inquiéter de la chose. Le bruit courait que des maraîchers avaient trouvé un matin, derrière le cabaret, dans la ravine du chemin, un jeune garçon étranglé au moyen d'une jarretière

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qu'il avait encore au cou. Par bonheur pour Brascassou, l'oncle du préfet, vieillard très respectable, eût été compromis par des débats publics. Le parquet consulta télégraphiquement le ministre de la Justice, et celui-ci répondit par dépêche chiffrée : « Etouffez l'affaire. » Seulement, l'organisateur du bal athénien fut invité à quitter la ville et même la France. Minuche et Filouse, les larmes aux yeux, raccompagnèrent à la gare. 11 partit pour l'Espagne, se souvenant d'un agent de change de ses amis, qui, après une banqueroute, était allé fonder une maison d'escompte à Pampelune. Il comptait sur cet ami : tout le monde a des illusions. Quand il eut pris son billet, il dit : (( Je n'ai plus un liard » ; et il demanda un louis à Muniche. Celui-ci, par un malheureux hasard, avait oublié son porte-monnaie; Filouse. en sanglotant, donna deux francs à Brascassou. « Au moins tu pourras acheter du tabac, là! là! là! » A Pampelune, l'exilé ne trouva pas son ami. Le banqueroutier venait d'être condamné comme faux-monnay.eur. <( Biédase ! dit Brascassou, est-ce que je vais crever de faim, moi? » Il avait menti à Minuche et à Filouse : il possédait deux cents francs, mais c'était peu de chose, cela. Il erra par la ville, regardant, écoutant, essayant de démêler parmi ces mœurs incon-

nues la possibilité de quelque industrie. II en était à un point où il n'eût répugné à aucune besogne, même honnête. Mais Pampelune a l'air clos, renfrogné, presque hostile. Les façades d'un gris sombre, noirâtre, tiennent leurs jalousies baissées ; les portes s'ouvrent rarement et se referment vite; partout le refus d'accueillir, et même la résolution de repousser. Il marchait au hasard, inquiet. Sur la grande place, carrée, entourée d'arceaux et plantée de petits arbres également espacés, raides et froids, aucune joie, aucune vie; à peine deux ou trois enfants mal vêtus qui se poursuivaient sans courir; un homme couché sur un banc de pierre, dans une vieille couverture, et regardant dans ses yeux mi-clos, la fumée de sa cigarette monter tout droit dans l'air sans vent. La solitude d'un cimetière. Jamais un roulement de voiture : quelquefois un bruit sourd et mou d'alpargates sur le pavé. Seule, à l'un des angles de la place, dans la baie d'une arcade, une boutique vivait ; c'était celle d'un barbier, pleine d'un tumulte de gestes et de voix bavardes. Là, sans doute, se résumait tout le mouvement de la ville, Brascassou se promit d'observer cette boutique. Il continua d'errer par les rues silencieuses, mornes, que traversait" rarement une servante, le seau de cuivre sur la tête.

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Il fit halte, presque aveuglé.

Il avait devant lui, en plein soleil, une vaste et prodigieuse rougeur, chaude, puissante, intense, qui lui éclaboussait les yeux comme d'une soudaine effusion de sang; cela ressemblait à un champ écarlate d'une récente hécatombe, ou à une plaine tout empourprée de pivoines; l'idée venait d'un carnage en fleurs.

Brascassou regarda mieux.

C'était un marché encombré, par amas hauts et larges, de ces gros piments rouges qui sont la nourriture principale des pauvres dans l'Espagne du nord. Derrière l'étagement des fruits, des vendeuses en guenilles se tenaient assises, et des ménagères rôdaient, çà et là, s'arrêtant quelquefois, marchandant, jacassant; mais toutes les couleurs, — les bruits même aurait-on dit, — se fondaient dans une énorme splendeur de pourpre qui saigne.

Cependant, comme un lever de soleil hors d'un horizon drapé de nuages ponceaux, un front de femme, coiffé de rayons fauves, émergea, seul, de tout ce rouge ; grande, blanche, sous de grosses touffes decneveux roux, elle s'avançait, lumineuse, ayant l'air d'une Fornarine peinte sur un fond de cinabre, — éblouissement d'or sur Téblouissement vermeil.

Elle passait.

Brascassou remarqua que les autres femmes se détournaient, laissant la route libre, rejoignant les marchandes cachées derrière les tas de piments ; la place parut vide et fut vraiment silencieuse : la passante se dressait, isolée, comme la flamme unique d'un grand foyer de braises.

Elle s'arrêta un instant, retroussant d'un air de mépris sa lèvre grasse, piment aussi, et parcourut le marché d'un regard qui dédaigne et qui défie.

Elle s'éloigna.

Il la suivit, étonné.

Il ne voyait plus maintenant que les torsades lourdes du chignon fauve et les frisons bistrés de la nuque.

Il remarqua encore que les gens s'écartaient d'elle. Plus personne sur un seuil où tout à l'heure bavardaient trois commères ; il y avait de brusques bruits de volets clos; une vieille, sordide, au monton gris de barbe, s'élança sur un petit garçon qui jouait au milieu de la rue et l'emporta en courant ; une servante, de la fenêtre d'un second étage, répandit devant la passante le contenu puant d'un panier d'ordures, avec l'air de le faire exprès.

La grande femme continuait son chemin, sans hâte, seulement elle tourna un peu le cou en

levant la tète vers la servante; Brascassoii vit qu'elle avait toujours dans l'œil un regard de défi et le pli du mépris aux lèvres.

Dans la ville effarée et morne autour d'elle, elle était comme une reine qui traverserait sa capitale le lendemain d'un massacre, haïe et triomphante.

Elle s'engagea dans une ruelle peu large, entre de hautes murailles. Point de portes, point de fenêtres : un couloir très prolongé sous une étroite bande de ciel. Elle marcha plus vite : Elle se trouva dans une plaine herbeuse qui monte en pente douce vers les remparts noirs et verts de la ville. x\ucun arbre. On voyait se dresser, droits, sur l'horizon, les deux poteaux énormes d'un pont-levis, d'oii pendaient des chaînes. Elle s'arrêta au milieu de la plaine, devant une petite bâtisse carrée, basse, à deux croisées seulement, façade qui se déplâtre, toiture en chaumes de mais échevelés par le vent. C'était une maison terne, grise et laide ; mais des rideaux d'un rouge vif ensanglantaient les fenêtres.

Avant d'entrer, la femme se retourna ; Brascassou put la regarder de tout près.

Etroitement enveloppée, plutôt que vêtue d'une robe de soie grise, mince étoffe luisante et miroitante qui s'adaptait sans plis aux rondeurs

dures de la gorge et des flancs, et serrait bien les chairs comme une autre peau sur la peau, elle était véritablement d'une beauté glorieuse, avec son épaisse chevelure d'or presque vermeil, ses grands yeux d'un bleu net et profond, plus vides que l'azur des lacs, son nez courbe dont les narines charnues se rebroussaient pour humer fortement, et sa bouche aux lèvres de sang, pareille à un gros fruit de pourpre crue, sa bouche grasse, ouverte, ofl'erte, hautaine cependant, — impériale et bestiale.

Elle considéra Brascassou et se mit à rire d'un grand rire sonore, rouge et chaud, qui montra des dents de louve contente.

Puis elle dit :

— Tu es étranger?

Comme beaucoup de gens du midi de la France, Brascassou entendait assez bien l'espagnol et le parlait même, avec un mélange de mots patois, de façon à se faire comprendre. Pourtant il ne répondit pas tout d'abord; cette brusque parole, ce tutoiement impudent l'avaient ébouriffé.

Elle dit encore :

— Français?

Il se remit; il n'était pas de ceux chez qui les apparences de l'étonnement persistent; habi-

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tué aux aventures, il s'installait très vite dans l'extraordinaire.

— Français, dit-il, et mieux que Français, Gascon.

— Tu m'as suivie?

— Ma foi, oui.

— Pourquoi?

— Parce que tu es belle.

— Oui, belle, mais tu es laid, toi. Enfin je te plais?

— Mille dious I s'écria Brascassou.

— Alors, viens ce soir, dit-elle dans son beau rire éhonté.

Puis elle entra dans la maison, en ferma la porte. Il resta seul au milieu de la plaine, regardant la muraille, ébahi. Si accoutumé que Ton soit aux hasards, l'invraisemblable poussé jusqu'à l'absurde a de quoi rendre perplexe. Cette aventure l'occupait au point qu'il ne songeait plus à sa situation misérable dans une ville inconnue, à ses poches presque vides. Qu'est-ce que c'était que cette femme, sur les pas de laquelle se fait la solitude et le silence, comme autour du spectre de la peste traversant les cités ? Pourquoi lui avait-elle dit avec ce rire : « Viens ce soir » ? Il promena ses regards autour de lui, cherchant quelqu'un qu'il interrogerait. Pas un être vivant, — sinon une sentinelle,

66 LE ROI viergp:

Id-ljas, ijui allait et veuail de Tun à l'autre poteau du pont-levis. Il songea que ce militaire pouvait connaître l'habitante de la maison aux fenêtres rouges ; il se dirigea vers le pontlevis. L'ennui de la faction dispose aux causeries avec les passants ; le soldat ne se lit point prier pour entrer en conversation avec Brascassou ; il offrit une cigarette, accepta un cigare. Ils étaient déjà les meilleurs amis du monde. « A propos, camarade, savez-vous qui loge, là, dans cette maisonnette? » Le soldat devint tout pâle, puis, comme ayant reçu quelque grave otïense, marcha droit à l'étranger, la baïonnette en avant. « Biédaze ! » pensa Brascassou, en tournant les talons ; il n'était pas homme à pousser la curiosité jusqu'à l'imprudence.

Il se souvint de la boutique du barbier, bavarde et tumultueuse; il serait facile, d'y obtenir des renseignements. Brascassou retourna dans la ville, s'en alla vers la grande place ; précisément, il avait besoin de se faire raser. Mais, en entrant sous l'arcade, il eut un geste de désappointement ; la boutique était déserte, à peu près ; ce n'était plus l'heure où les habitants de Pampelune se font tailler la barbe et les cheveux en lisant les journaux madrilènes, ou attendent leur tour en commentant les nou-

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vclles politiques avec de grands éclats de voix et des gestes de tribune. Le barbier se tenait debout, a côté d'un client unique, qu'il accommodait en silence, avec une gravité respectueuse. Néanmoins Brascassou entra, et, sur un geste poli du perruquier, s'assit devant une tablette de marbre surmonté d'un miroir qui penche ; puis il se tint coi, un peu embarrassé. Ne sachant comment occuper ses yeux, il considéra les affiches de parfumeries parisiennes, dont les cadres d'or décoraient symétriquement les quatre murs de la boutique; il regarda aussi l'homme qui se faisait raser. Un homme de soixante ans environ, chauve, avec une frange plate de cheveux gris, qui lui descendait sur les oreilles et jusqu'à la nuque, comme une coiffe sans fond, trop large pour la tête. L'air digne, tout de noir habillé, ce devait être quelque important personnage de la ville, un fonctionnaire, sans doute. Un peu inquiet de cette présence austère, Brascassou ne se hâtait pas d'engager l'entretien avec le barbier, lequel, d'ailleurs, promenant l'acier du rasoir avec une délicate prestesse sur le menton mousseux de son client, paraissait profondément absorbé dans cette occupation, et ne s'en interrompait que pour dire, en saluant jusqu'à terre : « Que Don José veuille bien pencher le cou en arrière ! »

OU bien : « Que Don José daigne me permettre de lui relever le bout du nez ! » Don José penchait le cou, se laissait retrousser le nez avec un sourire de hautaine condescendance. Enfin Brascassou prit son courage à deux mains, comme on dit. Après s'être excusé de son mauvais espagnol, il expliqua qu'il était arrivé le matin même à Pampelune, qu'il avait rencontré dans la rue une femme fort singulière d'une grande beauté, blonde, presque rousse, et il ajouta qu'il serait curieux d'apprendre... Don José poussa un cri ! le rasoir avait pénétré dans la peau du menton, où une rougeur de sang se mêlait a la mousse. Alors le barbier fit peine à voir, véritablement; il balbutiait, se prenait les cheveux à pleines mains, voulait se couper la gorge avec le fatal acier ! « Et, pourtant, ce n'était pas sa faute si sa main avait tremblé ; avait-il pu rester maître de lui-même en entendant parler de la Frascuèla, de cette exécrable et démoniaque créature, dans sa propre maison, en présence de don José, en présence de l'alcade! » Tourné vers Brascassou, il roulait des yeux furibonds, tout luisants de haine, et brandissait le rasoir, qui étincela avec un air de colère aussi. L'alcade voulut bien s'interposer. Il dit avec un regard de bonté et d'une voix paterne qu'il n'y avait pas grand mal en tout ceci ; que la blés-

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sure était peu grave ; que sans doute ce « monsieur » aurait beaucoup mieux fait de ne point parler de la Frascuèla, mais que sa qualité d'étranger le rendait digne de pardon ; il aimait à croire d'ailleurs, lui, alcade et père de famille, que cette imprudence était le résultat d'une curiosité innocente, plutôt que d'un coupable désir ; il prononça beaucoup d'autres paroles sensées et bénignes, crut devoir conclure, pourtant, — et d'un ton assez sec, — que si le voyageur persistait à s'informer de cette (.< créature » , il ferait sagement de s'adresser ailleurs, et à d'autres personnes. Brascassou ne demandait pas mieux ! Il ne se souciait pas de se mettre mal avec l'alcade, le jour même de son arrivée à Pampelune. 11 fit donc les plus humbles excuses, conseilla d'apposer sur la blessure un léger emplâtre de diachylum ; et il allait sortir de la boutique lorsque don José, debout, et les deux mains tendues vers la place, s'écria d'une voix forte :

— Attendez, Monsieur ! si le respect que d'honnêtes gens se doivent à eux-mêmes nous empêche de vous dire ce que c'est que la Frascuèla, nous pouvons du moins vous montrer ce qu'elle a fait. Puisse un tel exemple vous servir d'enseignement! Regardez, monsieur! Regardez ! vous dis-je.

Un [)L'ii Iroubld par cette allocution solennelle, Brascassou ne Longeait pas; il vit le barbier tomber à genoux sur les carreaux delà boutique et se signer en marmottant. Alors il se retourna. Un convoi funèbre défilait sur la place, entre deux rangées parallèles de petits arbres tristes.

Derrière le sacristain vêtu de mousseline plissée, et qui, marchant à pas égaux parmi quatre enfants de chœur, tenait levée la croix d'argent oîi s'étire le crucifié d'or, une civière était balancée sur les épaules de six hommes noirs, dans un roulis rhythmique de procession ; par-dessus le grand drap couleur de neige, que soulevait la longueur d'un cercueil deviné, souriaient tristetement en bouquets ou pleuraient en guirlandes des lilas blancs, des roses blanches et de blêmes asphodèles; des femmes venaient après, courbées, pleurantes, robes de bure obscure, sous d'épais voiles noirs que gonflaient leurs sanglots; et, à la suite, par rangs de cinq, les membres très nombreux de plusieurs congrégations se prolongeaient en un long cortège de frocs sombres, ceux-ci bleus, ceux-là bruns, d'autres roux, où pendaient sur les dos des bandes de couleurs vives.

L'alcade reprit :

— Don Tello de Neyra était un aimable jeune homme, presque un enfant encore ; il donnait

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beaucoup de satisfaction à ses parents et à ses maîtres, on le destinait au service de la sainte Eglise, et il eût été un digne prêtre. Il était déjà fort savant ; il parlait cependant avec modestie, les yeux baissés, d'une voix douce. Maintenant, il est mort.

— Quelque maladie soudaine? demanda Brascassou en prenant un air très suffisamment attristé.

— Non, dit Talcade.

— Un accident?

— Non.

— Qu'est-il donc arrivé à ce digne jeune homme?

Don José répondit :

— Il est entré le soir dans la maison de la Frascuèla.

Et il acheva cette parole dans un geste noble, qui donnait congé. Brascassou, après un profond salut, s'esquiva. A vrai dire, il concevait assez mal quel rapport pouvait exister entre la Frascuèla et la mort de don Tello ; mais, ce qu'il comprenait à merveille, c'était le péril d'interroger les gens de Pampelune à propos de la détestée et magnifique fille. Il se le tint pour dit. A l'auberge, il n'eut garde de questionner l'hôtesse ni les servantes, redoutant d'être flanqué à la porte ; il observa le même silence circons-

pect dans le cabaret où on lui servit des pois chiches cuits à l'eau et des piments doux frits dans l'huile rance, convaincu que, pour unique re'ponse, à la moindre question sur la Frascuèla, il recevrait en plein visage l'huile bouillante des piments, ou même les pois chiches, durs comme de petites balles, qui n'auraient pas manqué de lui crever un œil. Mais il s'interrogeait lui-même, avec une fièvre qui lui était peu habituelle. Brascassou, — doué de cette sorte d'intelligence médiocrement compréhensive, non ouverte, sournoise, étroite, en pointe, qui s'effile dans le museau des blaireaux et des fouines, — avait pourtant ceci de remarquable, qu'il n'était pas homme à se contenter de la première hypothèse venue, à tenir pour bonne une explication quelconque, par la seule raison qu'elle est simple. A sa place, bien des gens se seraient dit : « Bon ! une belle fille à qui l'on en veut parce qu'elle est blonde et qu'elle manque de préjugés ! » Non, il sentait qu'il y avait autour de la Frascuèla des haines, des réprobations d'une espèce particulière, très différentes de celles que s'attirent les courtisanes banales; comme il avait flairé en elle une rare créature, imprévue, anormale, peut-être admirable, peut-être effrayante. Il y a des réalités qui ressemblent à l'impossible ; les monstres existent. En même temps, quoiqu'il

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ne fût point sujet aux pressentiments, il e'prouvait l'intuition vague d'une entente probable, d'un accord prochain entre la Frascuèla, forte et terrible, et lui, chétif et subtil; le renard pourrait êft-e utile au lion ; le requin se laisse guider par ce petit poisson appelé' le pilote.

Dès que ce fut le soir, il s'engagea dans l'étroite ruelle, entre les deux longs murs. Il eut un étonnement : il avait été frôlé par une robe de prêtre, qui se hâtait et le devança. ' Hein ! » Mais il ne donna pas grande attention à cette rencontre. Il marchait dans l'ombre, en t tant les murs; il fut brusquement enveloppé d'air frais, comme on l'est lorsqu'on débouche dans un vaste espace libre.

Toute la plaine montante noircissait sous le ciel bas où roulaient par instants de sourds fracas d'orage; les remparts n'étaient dans les ténèbres qu'une obscurité plus opaque, et la baïonnette de la sentinelle invisible reluisait au loin, çà et là, comme une couleuvre vive, qui se tiendrait en l'air, puis s'éteignait. Mais les deux fenêtres rouges, ardemment éclairées, crevaient la nuit. Fixes et comme braquées, on eut dit qu'elles menaçaient la ville. Il eut aussi la pensée de deux trappes d'enfer, ouvertes avec une offre affreuse de vertige.

Brascassou se réjouit ; ces lueurs témoignaient

qu'il était attendu. Il pressa le pas. « Oh ! oh ! » s'écria-t-il. On avait marché dans la plaine. L'idée d'un piège possible lui traversa l'esprit; il avait deuxcents francs dans sa poche; il regrettaitdene pas avoir laissé son argent à l'auberge. Inquiet, il regarda autour de lui. Des formes çà et là s'approchaient, qu'il n'avait pas aperçues d'abord, à cause de l'éblouissement des fenêtres rouges ; formes humaines, nombreuses, venues de divers points de la ville, éparses, mais toutes se dirigeant vers un but unique, semblait-il. Les lignes décrites par ces promeneurs nocturnes imitaient les branches espacées d'un éventail ouvert, qui convergent vers la charnière ; et le point de concentration, c'était la masure de la Frascuèla, où les croisées éclataient toujours, pareilles a du feu vu à travers du sang. « Millo dious! » dit Brascassou stupéfait. D'ailleurs, ces hommes, comme par uneconvention antérieure, n'avaient pas Tair de s'apercevoir l'un l'autre. Ils allaient, directs et isolés. Pas une parole, pas un signe visible. Bracassou entendait seulement, dans le grand silence, des bruits de pas, qu'assourdissait le gazon, et des souffles pressés, presque haletants, bien que les marcheurs avançassent avec lenteur, avec précaution même, courbés ayant l'air de suivre une piste et comme prêts à bondir soudain. <( Ahl bah! Ah I bah I »

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répétait Brascassoii, d'autant plus étonné que, ses yeux s'étant habitués à Tombre. il avait cru reconnaître, dans un homme à sa gauche, le barbier de la grande place, etTalcadedon José dans un homme à sa droite.

Il y eut, à la même seconde, chez tous les approchants, un secouement brusque, comme si une traîaée de poudre, passant sous les pieds de chacun, s'était allumée partout à la fois; et ce furent, dans un brouhaha subit, des cous qui s'allongent, des visages qui se lèvent, des bras ardemment tendus.

Toute de neige et d'or, la Frascuèla rayonnait entre les vitres rouges.

Ils se précipitèrent, mêlés, heurtés, poussés; le noir frisson des vêtements, épars et comme battant de l'aile vers cette flamboyante fille, parodiait un vol éperdu de grands papillons de nuit, qu'un feu attire, ensorcelle, consume et tord .

Mais Brascassou s'était élancé le premier. Elle le vit ; elle dit : « Toi ! » en refermant sa fenêtre ; et, la porte s'étant ouverte, il se jeta dans la maison.

Il fut ébloui.

L'impression, d'abord, d'une violente entrée dans la splendeur d'un bûcher de parfums; des chaleurs, des odeurs, des couleurs; la vision

aussi de se trouver tout à coup, au milieu cFun tournoiement de flammes, sous une avalanche de Heurs miraculeuses et de plumes d'oiseaux chimériques; et il lui semblait que ces pourpres et ces ors, ces arômes, ces feux épars, étaient les vêtements tombants de la Frascuèla, qui riait, demi-nue.

Après un instant de trouble causé par le brusque passage de Tombre à la lumière, Brascassou vit mieux les choses. Il se trouvait dans une chambre étroite, tendue d'oripeaux écartâtes oii s'allumaient des paillons ; des lambeaux de satin, çà et là, bleus, roses, verts, s'accrochaient aux murs, traînaient sur le tapis, sans raison, sans utilité visible, pour être des couleurs. Quelque chose comme une palette d'étoffes. Un coin de prairie artificielle, fantasquement épanoui . D'ailleurs, loques, clinquants, paillettes. Mais l'étincellement furieux de vingt bougies entre des cristaux qui devenaient des flammes, faisait chatoyer les soies, pétiller les dorures ; et la Frascuèla, blanche et grasse, éclatante hors de son peignoir tombé, sous l'enveloppement de ses cheveux fauves, — affolée, ivre peut-être, car, en reculant un peu dans un mouvement qui chancelle, elle s'appuyait au goulot d'une bouteille qui roula sur la table, — la Frascuèla, couleurs, odeurs, chaleurs, impo-

sait par le miracle vrai de sa beauté, une réalité de luxe et de joie à la chimère du décor. Elle dit, dans son rire.de pourpre :

— Oh! que tu es laid! Mais il paraît que c'est très amusant, les Français. Tu me feras rire, dis?

Languissante, abandonnée, avec la grâce un peu lourde d'une bête qui s'étire, elle mit les deux bras au cou du petit homme.

Lui, plein d'ébahissement, émerveillé jusqu'à la peur, il s'éloigna de la chaude et pesante étreinte en balbutiant : « Oh! voyons, voyons, qui êtes-vous? » car il n'osait plus la tutoyer, la trouvant trop belle.

Riant toujours, mais hautaine, elle s'écria d'une voix emportée.

— Qui je suis? Celle qu'on désire et qui se donne. Qu'as-tu besoin d'en savoir davantage? Tu m'as voulue, me voici. Ne suis-je pas rayonnante comme une étoile et supe?:^ comme une grande fleur? Mais les étoiles sont trop haut, et les fleurs attendent qu'on les cueille ; moi, je suis du feu stellaire et de la chair de lys, qui s'offrent ! Repais-toi de flammes et d'odeurs. Qu'as-tu donc? Es-tu lâche? As-tu peur des vertigineuses ivresses? Ah! oui, je devine, ils t'ont parlé, les gens de la ville, ils t'ont dit : « C'est le monstre, prends garde ! »

Des polirons! des niais! Ponrquoi me haïsseniils, puisque je les aime? Les épouses pleurent, les fiancées se désolent; est-ce que cela me regarde, moi? Ai-je pour mission de sauvegarder le paisible sommeil des lits conjugaux et la chasteté des rendez-vous enfantins? J'ai une destinée, qui en bouleverse d'autres; qu'elles se garent, la mienne se précipite. Quand je passe parmi des hommes, leurs yeux chauffés se dilatent, leurs bouches bâillent, molles, et leurs cous se gonflent, comme ceux des ramiers qui roucoulent des râles. Eh bien ! sans doute, puisque nulle n'est plus belle que moi! 11 est tout simple que le vent d'orage secoue les roseaux, et que Tincendie allume les granges. J'ai fait du mal, soit; plusieurs sont morts, désespérés, parce que je leur avais dit : «. Je ne veux plus »; ou, brisés, parce que je leur avais dit : « Je veux encore. » Pourquoi les uns m'aimaient-ils, toujours? pourquoi les autres ne pouvaient-ils plus m'aimcr? Je ne suis responsable ni de l'imbécillité de ceux-ci, ni de la folie de ceux-là. D'ailleurs, qu'ont-ils à regretter, les cadavres qui furent des vivants dans mes bras? Aujourd'hui, on a enterré don Tello, ce jeune homme ; les cloches ont sonné la plainte funèbre des glas, pendant que, sous leurs voiles noirs, sanglottaient douloureusement les pleureuses ;

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et toutes les mèi'es mont maudite, songeant que leurs fils aussi pourraient mourir comme lui, à cause de moi. Parbleu! iMais Cfu'il ressuscite, l'enfant pâli, et qu'il dise si, en échange de la vie, il n'a pas reçu assez de plaisirs et d'extases pour remplir de songes splendides l'éternité de sa tombe! Va, va, ils le savent bien, cela, les hommes qui disent : « Je la hais! et qui mentent. Le sarment ne déteste pas le brasier, puisque sa joie d'être consumé pétille en étincelles. Le jour, ils me fuient, oui, mais en se détournant pour me voir encore, pour emporter un peu de moi dans leurs yeux, puis, quand l'ombre vient, — à l'heure oij les démons de la luxure rôdent autour des âmes, — c'est la Frascuèla qui s'ajlume pour eux dans les lueurs du ciel, c'est elle qu'ils aspirent dans l'air chaud qui passe; et, s'ils résistent à me chercher, les frissons de mes cheveux leur courent toute la nuit sous la peau dans la tiédeur fiévreuse de l'oreiller. Mais ils ne résistent pas ! Tu les as vus ! Tu les a vus ! Rampant, glissant, dans l'ombre, ils viennent. Ne les sens-tu pas tout près de nous? Ils nous entourent d'un cercle de désirs haletants, qui se rapproche et se resserre. Les flammes où nous sommes viennent peut-être de leurs yeux, dont l'ardeur perce les murs! leurs souffles nous enveloppent ; c'est la poussée de

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leur passion qui mo précipite dans tes caresses, et tu m'embrasses avec tous leurs bras! »

Elle parlait ainsi, monstrueuse, et si belle. Lui ne comprenait guère, habitué aux réticences sournoises des libertinages vulgaires, gêné par cette hautaine franchise dans Timmonde. 11 avait prévu quelque chose de singulier, d'énorme quant à lui, petit, mais non pas de formidable à ce point. Gredin médiocre, il répugnait a la vraie grandeur, même dans le mal. Puis il s'accommodait mal de ces façons de s'exprimer, inaccoutumées, emphatiques, pédantes aussi, quoique farouches. Quelle femme était-ce donc là? Un bas-bleu forcené en même temps qu'une fille? Elle avait des gestes de prophétesse, après avoir fait signe aux passants. Mais sans doute ceci n'était chez la Frascuèla qu'une crise momentanée, — il voyait sur la table deux bouteilles presque vides ; il n'était pas possible qu'une telle exaltation fût un état normal. En somme, il ressentait un vif besoin de revenir, — non du ciel, mais de l'enfer, — sur terre ; et il essaya de rompre le sombre enchantement par une parole bien simple, bien vulgaire, qu'il avait dite vingt fois en d'autres rencontres : « Frascuèla, est-ce que tu ne veux pas me raconter ton histoire?»

Elle le regarda dans les yeux, étonnée.

— Bah! est-ce que j'ai une histoire, ou, si j'en ai une, crois-tu que je m'en souvienne? J'ignore d'oîi j'arrive comme j'ignore où je vais. Je sais ce que je fais, voilà tout. J'oublie l'ivresse d'hier dans l'ivresse d'aujourd'hui. Que m'importe le passé ! Ma vie n'a pas besoin de résurrections.

Mais, en disant cela, elle avait l'air de songer ; elle reprit brusquement :

— Tiens, je tacherai pourtant de te raconter mon histoire, puisque tu en es curieux ! Je n'avais jamais cherché à me souvenir; j'essaierai. Tu me donnes ce soir la fantaisie de me connaître moi-même, de me comprendre. Gela me divertira peut-être. J'ai lu d'autres romans; pourquoi le mien ne m"intéresserait-il pas ? Un livre qu'on n'oserait pas écrire, sans doute. Enfin, nous verrons. Me voilà curieuse, comme tu l'es. J'aurai ('es surprises sans doute. Ecoute si tu veux; j'écouterai moi.

Elle se coucha sur le tapis, se pelotonna dans lés soies vivantes de son peignoir et de sa peau, et resta immobile, à demi tournée, les deux coudes dans des étoffes, le menton sur les poings, tout le visage et le corps enveloppés dans l'abondance de sa fauve chevelure : on eût dit l'une de ces chimériques bêtes des mythologies antiques, moitié chienne,

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moitié dt'osso, accroupie dans une niche d'or.

Elle parla lentement d'abord, comme dans une espèce de songe.

— Est-ce que j'ai été enfant ? Je ne crois pas. A peine née, déjà femme. Je n'ai jamais joué; je me souviens de rondes puériles qui se dansent en chantant, de cerceaux qui roulent comme de grêles roues, de volants que se renvoient l'une à l'autre les raquettes : je passais à côté des jeux et des rires sans m'y mêler, comme une grande personne qui a d'autres pensées; ce ne devaient pas être des pensées, — des instincts plutôt. Mais, tout absorbée dans l'heure actuelle je distingue mal mon être de jadis de mon être d'à présent. Ma vie me donne l'impression d'une continuité toujours pareille. Il me semble que je n'ai pas eu de commencement. Une arrivée sans réminiscence de départ. J'ai des souvenirs de passages devant des glaces où je m'apparaissais telle que je me vois.

(( Je me trompe, c'est certain. J'ai dû être une petite fille. Attends, ne parle point, laissemoi me chercher, là-bas. Ah ! je me retrouve.

« Oui, petite, mais robuste et grasse, avec cette lèvre déjà, et hardie, allant droit aux gens, les regardant bien en face, comme si j'avais espéré quelque chose dans leurs yeux. On

s'étonnait. Quelquefois, un visiteur, après m'avoir prise sur ses genoux, souriait d'abord de me voir, lente et câline, me serrer contre lui en renversant la tête et en fermant les yeux comme une chatte caressée ; puis il me repoussait vivement, regardait ma mère, avait l'air de chercher des paroles, se levait, saluait avec un air de gêne, ne m'embrassait pas en sortant. Je devais avoir sept ou huit ans alors.

« Je me tenais dans les coins, tapie, répétant des paroles que j'avais entendues dans les antichambres, dont je ne comprenais pas le sens, mais dont la sonorité m'entrait dans l'oreille comme une liqueur chaude et me grisait; — ou bien regardant, avec une fixité telle que ma vue se troublait entin, les tableaux pendus aux murailles : pâles martyrs sans vêtements, étirés sur des croix, jeunes hommes penchés qui tendaient des bras de chair blanche vers des nudités endormies. Ces formes, où j'envoyais ma vie, s'animaient, se tournaient vers moi ; elles aussi prononçaient les paroles mystérieuses qui me mettaient des tlammes sous le front et des brûlures aux pommettes ; je me sentais les mains toutes moites; j'avais des chaleurs partout. Quelquefois je m'élançais, je grimpais sur une chaise, sur un meuble, pour atteindre les vivantes images, et je collais

mes lèvres aux bras nus, aux beaux visages, haïssant les peintures de ne pas me rendre mon baiser, égratignant la toile plate qui ne voulait pas se plier à mon enlacement.

(( La nuit, des songes. Etaient-ce des songes? Non, des visions vagues, palpables pourtant. Aucun être précis, pareil à ceux qui vivent, mais des approches, des contacts, des caresses. Je m'éveillais, hagarde, des sueurs aux tempes, la bouche saignante sous mes dents, haletante dans l'étreinte de mes propres bras, brisée! On disait : Pauvre petite! elle est somnambule.

« Quand mon père et ma mère, — nous étions très riches, nous habitions h Barcelone un grand palais près de la mer, — quand mon père et ma mère s'en allaient dans quelque voyage, je couchais avec une servante qui était chargée de veiller sur moi. Cette fille avait un amant, qu'elle faisait entrer, le soir, mystérieusement, dans sa chambre. Un garçon aux allures brutales, brun, presque noir, avec une veste oii il y avait de l'or brodé dessus. Quelque torero sans doute. Ils soupaient ensemble, en se racontant des histoires ou en s'embrassant; pour s'assurer ma discrétion, ils me faisaient manger et boire avec eux. Je me souviens que cet homme me regardait souvent, à la dérobée, quand sa maîtresse tournait la tête. J'avais neuf

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ans, je grandissais, plus grasse. Quelquefois aussi, il me prenait la nuque, dans sa main petite, mais rude et velue; les poils durs m'entraient dans la chair comme des pointes d'aiguille; et il me serrait au point de me faire tirer la langue. Alors il disait des choses que je ne comprenais pas, qui devaient être très drôles, car il riait hruyamment; elle riait aussi, moins que lui, — jalouse peut-être. Cependant, il me faisait mal, me serrant de plus en plus. Je me sentais aux yeux des chaleurs de vin et de sang; il me semblait que mes cheveux s'allumaient tout près des racines. Une fureur me prenait. J'aurais voulu sauter sur cet homme, lui enfoncer les ongles dans la gorge, le déchirer, le mordre. Mais je ne me plaignais pas, le regardant en dessous. Et j'aurais voulu aussi qu'il m'étranglât tout à fait. Puis, la servante se levait. « Il est tard! allons, Frascuèla, couche-toi, et dors vite. » Je me déshabillais pendant qu'il lui parlait à l'oreille dans des baisers qui faisaient du bruit.

« Ramassée sur moi-même, du côté de la muraille, dans les draps encore froids, je fermais les yeux. Le lit me paraissait un enveloppement de glace, tant ma peau était chaude, la peau des mains surtout ; mes dix doigts écarquillés sur ma poitrine s'y enfonçaient

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comme des j^^riffes de strige. Mais, bien que j'eusse la lièvre, une fièvre de délire, je me tenais immobile, comprimant mes sursauts à force de me serrer contre moi-même ; et je tâchais, la gorge pleine d'un râle sourd, de respirer doucement, régulièrement, pour qu'on me crût endormie. Oh ! ces nuits ! ces nuits ! L'enfer ne m'otonnera pas, car je l'ai connu ! Un fétu sur la braise, toujours brûlé, jamais consumé, c'était moi! Du feu aux paupières, du feu aux lèvres, suant de la flamme, prête à hurler, prête à bondir, mais muette et comme cataleptique, les poings aux dents, roidie dans ma volonté ainsi que dans une chemise de fer rouge. Une fois pourtant je criai. « Tiens ! la petite! dit l'homme, et il m'embrassa, terrifiée. Mais elle lui sauta au visage. Ils se battirent, on accourut aux clameurs. Cette aventure ne resta pas secrète. Quand mes parents revinrent, la servante fut jetée à la porte et l'on me mit dans un couvent.

« Je demeurai longtemps, comme hébétée, entre les grands murs froids, parmi les sœurs rigides, murs aussi. On disait de moi : « L'idiote. » L'air de ne pas penser, pensant toujours. J'eus sur les lèvres, pendant des mois, comme un charbon embrasé, le baiser qui m'avait effleurée, et je le gardai, dévorant, tant que d'autres ne

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rourent pas éteint. J'avais compris! je savais! De'sormais, ce que je vis, ce que j'entendis, ce qu'on m'enseigna ne servit qu'à étendre, à préciser la science conquise, qu'à exaspérer les rages de l'instinct ! Tout ce qu'on jette au bûcher devient flamme, tout ce qui tombe à l'enfer devient damnation. Je fus prise de la folie de lire et d'apprendre ; peu m'importait l'objet de l'étude, tout livre m'était bon; car il n'était point de page oii surexcitée jusqu'à l'hallucination par l'intensité croissante du désir, je ne découvrisse, éperdue, l'alléchant mystère du péché. Les légendes même des saints m'enivrèrent comme des féeries d'amour; j'étais la tentatrice échevelée et nue des ermites en prière. Cependant, j'allais par les couloirs et sous les arceaux du cloître, errant comme une bête traquée, avec des gestes qui étonnaient, avec des mots incompris, parfois improvisant des chants et des vers dans des crises de possédée ! On m'avait appelée « l'idiote », on m'appela « la folle ». Une fois que j'étais seule dans la chapelle, les yeux ardemment levés vers l'autel, u Que regardez-vous là? » me demanda une soeur; — <' Cet homme! » répondis-je en lui montrant Dieu. Pourtant je n'étais pas impie, — pas encore, du moins. Je remplissais mes devoirs religieux. Je jeûnais, je me confessais,

éprouvant je ne sais quels délices à l'aveu de mes désirs, qui en permettait l'expression. « Je suis amoureuse! « dis-je un jour au jeune prêtre qui m'interrogeait. — «Oh! dit-il effrayé, de qui? — De toi! » lui criai-je.

« Nous partîmes ensemble. Gomment? Je ne me souviens plus. On escalade des murs, après des portes ouvertes par des tourières bien payées, qui disent : «Jésus Maria!» et regrettent de ne pas vous suivre. Il hésitait, le beau prêtre, avait des remords, craignait l'enfer. C'était moi, petite fille de quatorze ans, qui l'entraînais. Nous courions à travers champs, sous Tombre bleue. Quand il faiblissait, je me jetais contre lui, frémissante ; il reprenait des forces après avoir respiré mes cheveux, comme un ouvrier se remet à la besogne après une lampée de vin. Il y eut une auberge sur la route. On nous demanda : « Deux chambres ? » A cause de sa robe. Les brutes ! Une seule, puisque j'avais une robe aussi, moi ! Il rougissait jusqu'aux yeux, épouvanté du scandale. Nous fûmes seuls. Il y eut une minute douteuse. Il se détournait, s'occupant à fermer les rideaux, s'assurant si la porte avait un verrou. Moi, j'attendais. Pourquoi donc m'avait-il suivie? Oh! cette soutane! Je le pris par le cou, et, sa tête sur ma poitrine, je lui mordis la ton-

sure, mettant ma marque où l'Eglise avait mis la sienne. Mais il était craintif, incertain, fuyard. Il lui aurait fallu des pentes douces pour descendre à l'abîme; j'étais le gouffre abrupt. Je l'effrayais, il m'ennuya. Des mules, avant l'aurore, — car il fallait fuir, — firent tinter, sous la fenêtre, leurs clochettes. Je me rhabillai sans lui parler. L'imbécile ! Un des muletiers, qui me mit en selle, m'enlaça fortement, en me riant sur les lèvres. Il était jeune, beau, robuste ; il ressemblait au torero qui serrait ma nuque dans la chambre de la servante. Le goût du baiser ancien me revint à la bouche comme une plaie qui ressaigne. Je lançai ma béte au galop. Le muletier me suivit : il m'avait comprise. Un homme ! Je voyais, en tournant la tùte, le prêtre devant l'auberge, une jambe levée pour mettre le pied dans l'étrier, ébahi, avec un air qui interroge ; puis il s'en alla-, à pied, le front entre les mains, vers le cloître, content peut-être, pas même damné.

« Ce fut sur un lit de mousse oii les insectes pullulent dans la pluie d'or du ciel, où les feuilles allumées font un brasier de chaudes émeraudes. Je me redressai, victorieuse !

« Maintenant tous mes souvenirs se brouillent, vagues et troublants comme des odeurs mêlées qui montent au cerveau.

<< IV'ul-èlre, errante d'amours en amours, demandant au hasard d'aujourd'hui la joie du hasard d'hier, mendiante sur les routes avec un beau mendiant, servante dans les auberges où viennent rire et boire de jeunes voyageurs, peut-être, enfin, ai-je attendu, le soir, derrière un arbre, celui qui guettait, dans le fossé de la route, les voyageurs promis? Je me souviens d'une prison, de vieilles murailles qui ressemblaient à celles du couvent, et d'un geôlier, que j'aimais! Libre, je me vois dans un vaste salon trop doré où des fleurs se fanent, où des gouttelettes de jets d'eau pétillent entre des luxes d'étoffes folles, où se pâment des encens comme dans une étrange église. Des femmes, sous un jaune flamboîment de gaz, blanches, rouges, toutes fardées, s'étalaient dans des mousselines ouvertes, ou traînaient dans la longueur des jupes des promesses de draps soyeux. Des hommes venaient; elles riaient, ennuyées. Moi, plus belle, dans moins d'étofl'es et dans plus de parfums, offerte mais prenant, acceptant de ne pas choisir, parce que rien n'existait qui ne fût mon désir, transposant le sérail, je m'épanouissais, satisfaite, dons l'accomplissement de ma destinée. Quelqu'un m'emmena, — un saltimbanque qui, riche un soir, était venu. Parmi les gazes des jupes envolées, j'ai joué des cas-

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tagnettes et dansé sur la corde, m'alluinaiit aux yeux des foules. On m'a vue entrer dans les cages des bètes, puis, couchée sur un lion, baigner dans sa crinière la chair* de mes bras blancs, mettre ma bouche à sa gueule prise à pleines mains, et l'envelopper presque tout entier de ma chevelure, rousse aussi ! Des hommes me regardaient, penchés, les yeux chauds, la lèvre mouillée, qui s'avance, et moi, me relevant hors d'un tournoiement exaspéré de fauves, mes cheveux épars sur ma gorge battante, je souriais, toute menacée de baisers et de morsures î

« Je fus riche, je ne sais comment. Le matin, je cherchais mes pots de fard dans des tiroirs où l'on avait mis de l'or. Je passais à travers des fôtes, sous des lustres, dans des salles où de grands miroirs reflétaient parmi des musiques tout un agenouillement de multitude parée, et mon triomphe. Je traversais la ville, étendue sur les satins d'une calèche, rêveuse, parmi des secouements de grelots et des panaches de majordomes. Mon amant, je crois, était je ne sais quel ministre ; je m'égratignais la joue aux plaques de ses ordres. Alors, connaissant la force d'être belle, je consentis, une heure, à l'orgueil. J'eus des poètes qui me célébrèrent sans oser me comprendre, les lâches âmesl et

moi-même je me chantai dans un glorieux poème, pareil à ceux où les grands débauchés d'Italie exaltaient la magnificence du rut et que les peintres ctirétiens imageaient de sexualités géantes ! Le libraire fut envoyé en prison. Cependant, toujours pareille à moi seule, je faisais aux plus humbles largesse de ma beauté rayonnante et publique comme le soleil; et, sortant de mon palais, j'avais des paradis dans des bouges I Parce qu'il avait enfoncé son épée jusqu'à la garde et du premier coup dans le cuir du taureau, je m'épris, à Madrid, de la Prima Spada. C'était un fier garçon, qui avait été au bagne, et s'en était évadé. Il me battait quand il était ivre; je lui versais à boire, le trouvant plus beau dans la colère. 11 allait quitter Madrid; je lui dis : « Emmène-moi. » Nous partîmes avec ses compagnons, jeunes, forts, superbes, brutaux et beaux comme lui. Seule entre eux, j'errais de ville en ville, et, dans les cirques, je me tenais au premier rang, penchée, haletante, les yeux brûlés du soleil qui pétillait dans la dorure de leurs vestes. Ces tueurs de bêtes aiment bien les femmes. J'étais leur passion et leur querelle. L'un d'eux, pour moi, en assassina un autre, d'un seul coup derrière la tête, comme il eût tué le taureau; et moi, insultée, battue, adorée, je m'enivrais,

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le soir, dans tous les verres, je changeais délit dans les hôtelleries! Un matin, celui, qui m'avait emmenée, m'emporta d'une chambre sur la route, et, me tirant parles cheveux, me jeta dans un fossé.

« Quand je me relevai, la gorge et les joues égratignées de cailloux, ayant aux lèvres un goût amer, sans doute à cause des vertes herbes mordues, Tauberge. à ma gauche, était silencieuse. Les toreros devaient être partis, me croyant morte peut-être. Je méprisai la route par où ils s'étaient enfuis, et détestai le lit de pierres et de plantes où Ton m'avait laissée évanouie, et seule.

« De grands murs, noirs et durs, rectangulaires, se haussaient à ma droite, et, au delà, des pentes rouges, bleuâtres, grises, qui étaient des toitures, heurtaient leurs inclinaisons dans un fourmillement immobile d'où s'élançaient çà et là des pointes de clochers tintants.

« Je me souvins : c'était Pampelune. J'allai de ce côté.

« Je tenais à pleines mains les loques de ma chemise déchirée, d'où traînaient sur le chemin des passementeries de vestes, qui s'étaient, dans la lutte, accrochées à la baptiste. L'air frais du matin m'enveloppait, glissant, mouillant ^ma peau de rosées qui séchaient tout de suite.

J'allais, hontouso d'être vue ainsi par toute la lumière? non, contente d'être nue en plein soleil, comme les lys!

« A l'angle de la première rue, qui ressemblait h une route dans un champ parmi des maisonnettes, une fenêtre s'ouvrit, aurez-de-chaussée ; un jeune homme s'accouda, en manches de chemises, respirant la matinée; je voyais derrière lui l'oreiller d'un petit lit aux couvertures pendantes. Il me regarda, étonné, presque effrayé. « Oh! dit-il, où allez-vous? » Je lui répondis : « Chez toi. » J'ai su depuis qu'il s'appelait don ïello.

« Parnpelune, ou une autre ville, peu m'importait. Les bêtes marines n'ont pas souci du nom des océans, il leur suffit qu'ils soient des flots; toute cité m'était bonne, étant une foule.

« J'achetai cette masure ; ce pauvre don Tello avait brisé la tire-lire sonnante des réaux que lui avait donnés sa mère; et je pendis aux murs des loques écarlales parce que je suis une espèce de génisse farouche que le rouge divertit.

(( La ville s'effara. Il y eut des chuchotements d'abord, avec des regards qui se détournent. Des doigts me mon Iraient, pendant que les jeunes gens se parlaient à l'oreille; puis, les gestes, sous mon regard direct, se rétractaient dans une indifférence immobile, qui avait envie»

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pourtant, mais qui avait peur. Je me rapprochai, avec mon rouge rire, comme disant : «Eh bien? » Une fois, impudente, je baisai don Tello sur la bouche en pleine foule. « Voyez ! » Les plus hardis se hasardèrent ; je m'éloignai, suivie, de loin encore. Je sentais des prolongements de souffles venir vers mes cheveux; le frisson de ma robe traînante faisait comme une pente douce où glissaient les luxures. Des passants virent que ma porte restait entr'ouverte, le soir, entre les fenêtres allumées. Alors ce bâillement, au fond duquel, accroupie, je guettais et attendais, mystérieuse araignée parmi la toile d'or de mes cheveux, fut l'inquiétude de tout un peuple; on savait que j'étais là, avec le vertige béant de ma volonté qui maîtrise et possède de loin; on sentait, même en fuyant, l'attirance de l'étroite ouverture où convergeaient de toutes parts les désirs et les épouvantes ; et la ville se fit plus silencieuse, plus morné, comme déserte ; rentrées, enfermements, disparitions; pareille à tout un bois oii les oiseaux se cachent et se taisent parce qu'une gueule de couleuvre bâille sous la broussaille. « Un homme se jeta! je l'avais déjà saisi. En se retirant, le lendemain, par un chaud midi d'été, il frissonnait, trouvant l'air froid et le soleil glacé. Et la ville m'appartint. Oui,

toutes les mouches furent prises dans la toile d'or. Ils m'apportèrent, heureux et ravis, ces hommes, leurs cœurs, leur sang, leur vie, et j'ai ruiné les plus riches pour enrichir les plus pauvres. Conquérante insatiable, je me suis approprié les âmes et les sens d'une multitude ; je la tiens vaincue et pantelante sous la rage despotique de mon baiser. Je suis reine, même des révoltes, et, même absente, je suis là. Le marchand, dans la monnaie d'or qu'il compte, reconnaît la rougeur fauve de mes cheveux; l'artisan se souvient de mes bras quand le fer plie entre les mâchoires de Tétau et mes yeux, qui ne se troublent jamais, sourient aux écoliers dans l'azur pur des matinées! Certes l'on me hait et l'on me méprise autant que l'on m'adore ; je triomphe, abominable ! Mais de quel droit me haïssent-ils, puisque je suis leur joie? Qui leur a permis de détester leur ivresse? Ah! c'est vrai, les épouses se lamentent et les jeunes filles aussi. Eh bien! je ris, moi, avec toutes mes dents blanches de bête satisfaite î La force du rire me fut donnée, comme à elles la faiblesse des larmes. Oii est mon crime? La Frascuèla se prostitue comme d'autres se refusent, par une volonté qu'on ignore. Puisque la flamme est en moi, je consume. Ne comprendon pas que je me brûle aussi, moi-même? Je

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suis la maison incendiée où s'allume la ville. Qui a mis le feu? Tout être suit sa loi, qu'il n'a pas choisie. Le tigre mord, l'oiseau becqueté ; est-ce que le ramage a des reproches à faire au rugissement? Je suis celle que je suis, vous dis-je ! et si j'e'pouvante, ce n'est pas à cause du danger qui est en moi, mais de la lâcheté qui est en vous. Ah ! je l'ai cru souvent, j'aurais valu de vivre sous d'autres cieux, en d'autres âges, puisque je hais l'hypocrisie de vos pudeurs et de vos vêtements, puisque j'ai le superbe devoir d'être amoureuse et d'être nue ! Au temps où la Beauté sortait de la mer. elle pouvait se jeter dans la foule; et moi, infâme à présent, j'aurais été alors, dans les temples où l'on s'agenouille sans baisser les regards, l'auguste Vénus Pandémie, femelle universelle des hommes et des dieux I »

La Frascuèla se tut, haletante, du sang aux lèvres, aux narines, aux joues, et, debout, dans un écartement furieux d'étolTes, chancelant vers Brascassou avec des gestes vagues, qui cherchent des appuis, elle semblait comme soûle de son orgueilleuse ignominie.

Des heures s'écoulèrent. La flamme des bougies se fit pâle, l'aurore ensanglanta sur le lit d'étoffes la crinière éparse et le grand corps nu, tout ramassé, de la Frascuèla qui dormait

avec un soufîle fort son sommeil de lionne repue.

Elle s'éveilla à cause du jour, ou à cause d'un bruit; et, ouvrant a demi les yeux, bâillant, elle s'étira sous sa cbevelure dont les ondes soulevées glissèrent en ruisseaux dans Técarlement des doigts.

Brascassou n'était plus à côté d'elle. Elle regarda vaguement par la chambre; elle le vit près de la fenêtre, rhabillé, courbant le dos, faisant aller et venir l'un de ses bras le long d'une jupe accrochée à l'espagnolette.

— Viens! dit-elle d'une voix encore lourde et un peu grasse de sommeil.

— Je brosse ta robe. Elle était toute pleine de poussière. Tu n'as pas de soin.

— Gomment?

— Moi, j'ai de l'ordre. Regarde. J'ai tout rangé ici. Ça manque de meubles ; j'ai fait des espèces de fauteuils avec les coussins. Les vitres sont propres, hein? On souffle dessus, et puis on frotte avec un linge très sec ; quand on a du blanc d'Espagne, c'est plus vite fait. Ah ! dis donc, une autre fois, il faudra souiller les bougies avant de s'endormir; les bobèches ont éclaté, et il y avait des taches de cire sur le tapis; c'est joliment long à enlever.

— Quoi? fit-elle.

r.LORIANE 99

— Très long. Mais parlons peu, parlons bien. Tu as un panier?

— Un panier?

— Oui.

— Je ne sais pas, c'est possible. Pourquoi?

— Pour aller au marche. Est-ce qu'on ne mange pas chez toi ?

— Oh! si. Les gens qui viennent apportent des vins, du gibier, des fruits.

— Mauvaise nourriture. Drogailles de restaurant. Ça gâte l'estomac. Parlez-moi dun bon petit fricot qu'on a fait mijoter soi-même sur les cendres chaudes. Tu t'en lécheras les doigts! Où est le panier?

— Dans l'autre pièce, je pense.

Il sortit et revint, un panier de ménagère au bras. Elle était assise, nue, tous les cheveux tombants: elle lui dit :

— Tu es donc mon domestique?

— Ça te gène?

— Non, cela m'est égal. Comme lu voudras. Tu es drôle.

— Eh! bien, ton domestique. Est-ce que tu as à sortir, ce matin ?

— Non.

— Je t'aurais coilTée.

— Tu sais coiffer?

- — Tu verras ! tu verras ! Allons, je vais faire

les provisions. Tu n'as pas d'argent? Ça ne fait rien. J'avancerai ce qu'il faudra. J'aurai un petit livre pour marquer les dépenses. Je te présenterai ma note quand tu seras en fonds. Je ne te tracasserai pas souvent, va!

Là-dessus, il s'en alla vers la porte, rapide, affairé, tatillon, l'air d'une servante qui ne perd pas son temps.

— A propos, dit-il en s'éloignant, si tu étais obligée de sortir tout de mi^me. tu trouverais tes bottines sur la planche, dans l'autre chambre. J'ai ciré les bouts, et j'ai remis trois boutons qui manquaient.

Brascassou,gredin subtil, avait son idée. Certes la Frascuèla l'avait déconcerté par ses extravagants et farouches discours, d'abord et par d'autres choses, ensuite. « Oh! oh ! qu'est-ce que c'était que cette femme-là! Il n'avait jamais rien vu de pareil, millo dious ! » Et cela le gênait que cette fille fût déesse. Mais, quoique effarouché, il avait fini par entrevoir que la Frascuèla, avec sa beauté triomphale et ses implacables ardeurs, était une créature magnifiquement monstrueuse, inquiétante pour lui, chétif, mais capable d'affoler d'autres hommes. 11 avait découvert une force désordonnée, excessive, qui pouvait être mise en usage. De là vingt combinaisons. La vapeur rompt les chaudières closes; mais, bien

GLORTANE 101

employée, elle entraîne les wagons. Brascassou songeait que cette vapeur-là pouvait faire tourner la roue de sa fortune. 11 voyait, la Frascuèla, lâchée en apparence, mais retenue et guidc'e par lui, se précipiter à travers le monde, hardie et chaleureuse, se donnant, se refusant aussi, — il la déciderait à cela, — et toujours, possédée ou désirée, allumant les Ames, les cœurs, les corps ! Dans les ruines de tant d'incendies, il trouverait bien, lui Brascassou, qui ne perdrait pas la tête, de quoi amasser quelque petite épargne, dont il irait vivre honnêtement, sur ses vieux jours, à la campagne, près d'une rivière où il pécherait à la ligne. Tout en formant ces projets, il achet-ait des tomates et des piments doux, qui, cuits à point dans l'huile, autour d'une tranche de veau bien dorée, feraient un ragoût délicat, il était fort gourmand de ces petits plats de ménage.

Huit jours plus tard ils quittèrent Pampelune. Il l'emmenait; elle se laissait faire. Que lui importait d'être ici ou ailleurs? Puis, elle commençait à obéir, parce qu'il avait l'air si obéissant. A force de petits services, il se rendait aimable ; et elle le trou\ait très drôle, toujours. C'était le lion qui prend l'habitude d'avoir un roquet dans sa cage. Drôle et utile. Elle n'avait jamais aimé h être servie par des femmes. Cela

lui plaisait qu'un homme mît les meubles en place, balayât les tapis pendant qu'à demi levée elle chaussait ses pantoufles; qu'il lui apportât son peignoir et lui peignât les cheveux, en les trouvant beaux. Caria domesticité de Brascassou se compliquait de galanterie. Il fut indispensable. Quand il n'était pas là, elle était toute en peine, incapable de trouver les choses dont elle avait besoin ; il lui arriva de dire un jour : « Vraiment, je ne sais pas comment je ferais sans Brascassou! » Du reste, il ne la gênait en aucune façon, se retirait à propos, le soir, ou à d'autres heures. Allant de ville en ville, se jetant au cou des aventures, aimant partout, partout aimée, elle put se croire libre comme par le passé. En réalité, elle devenait esclave. Il rôdait si obstinément autour d'elle, attentif, avec des soins, avec des sourires, mais rapprochant de plus en plus le cercle de l'eiiveloppement, qu'elle fut prisonnière enfin, tout à fait, sans s'en être aperçue. C'était, d'ordinaire, un esprit peu lucide, troublé par la griserie montante du désir, une lueur parmi de la fumée ; et, dans les rares instants de farouche enthousiasme, oii, abondant en paroles, elle se haussait jusqu'à la vision grandiose d'elle-même, elle était trop violente, trop directe, trop absorbée par une pensée unique pour démêler les ruses et pour s'endépê-

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trer. D'ailleurs, elle redescendail vile dans sa chaude inertie de grande bète lente qui s'étire.

— les sens toujours en émoi, l'âme fainéante. Elle se laissa donc prendre, bonnement. Lui, dès qu'il fut sûr de la bien tenir, il affirma brutalement son triomphe: comme un ennemi qui s'est introduit, de nuit, par quelque issue secrète, dans une forteresse, se dévoile tout à coup et plante son drapeau. 11 avait souri, familier, obséquieux; il eut des regards durs, qui maîtrisent. 11 avait flatte^ cajolé, prié, il ordonna avec des paroles tyranniques. Il lui disait : « Je te permets », ou « je te défends ». 11 choisissait pour elle. « Pas celui-là. — Pourquoi?

— Parce qu'il est pauvre. » Plus souvent il ne donnait pas de raison. « Je le veux. » Rien de de plus. Elle se tournait vers ceux qu'il lui désignait. Magnifique et puissante, elle obéissait à ce petit homme, allait, venait, faisait ceci, ne faisait pas cela, comme un éléphant pincé à l'oreille. Elle eut des révoltes; il la battit. Plus forte que lui, elle aurait pu l'étrangler d'une seule main, ou, d'un coup de poing, lui enfoncer les côtes; elle se détournait pour recevoir les dures bourrées dans le dos, oii elles lui faisaient moins de mal, restait courbée, ne bougeait plus, complaisante, inerte, comme retenue par sa pesanteur. Quelquefois, après lui avoir ensan-

glantr les roins, il était de bonne humeur tout à coup, l'appelait « trésor », et lui faisait risette avec sa petite bouche de vipère. Elle était très contente.

Cependant les affaires n'allaient pas au gré de Brascassou. Il avait dompté la vapeur; mais la roue de la fortune tournait très lentement encore. Des bacheliers sans avoir, des marchands avares, des rentiers obérés, c'est ce qu'on trouve dans les petites villes du nord de l'Espagne, Bilbao, Tolosa, Burgos. L'argent manquait pour se produire avec éclat dans les grandes cités libertines et riches. Il y eut un hasard heureux. Un soir que Brascassou la battait plus rudement que de coutume, la Frascuèla poussa un cri aigu, prolongé, retentissant. « Biédaze ! tu as de la voix! » dit-il. Il la fit chanter, bien qu'elle pleurât. Une voix magnifique en effet qui, des notes profondes des contralti montait aux accents éperdus des soprani les plus élevés. Brascassou dit : « J'aurai des rentes. »

Il l'emmena en France, à Toulouse, où le scandale du bal Bathylle devait être oublié depuis longtemps ; car plusieurs années s'étaient écoulées. La Frascuèla, se laissant faire, eût des maîtres, suivit les cours du Conservatoire, s'ennuya d'abord de ses études. Mais le démon

GLORIANE 105

des sons la saisit aux entraillos. La volupté des mélodies l'enlaçait comme des bras vivants ; elle se^ pâmait parmi le bercement des harmonies. Elle se jeta dans la musique comme dans un lit de chaudes luxures, et, furieuse artiste toute imbue des ardeurs de la femme, elle fut la prostituée frénétique de l'art. Brascassou disait en se frottant les mains : « Ce sera extraordinaire! » Pourtant, de quoi vivaient-ils? Comment subvenait-il aux dépenses de cette éducation musicale? Il avait installé un tripot dans une petite maison de campagne, sur le chemin de la Colonne. Des étudiants y venaient jouer et perdre. De là quelques sommes. Aucun autre profit. Car Brascassou, maintenant, veillait avec des soins austères sur la conduite de la Frascuèla. Une mère n'eût pas été plus rigide. « A cause de ta voix, millo dious! » Enfin, quand elle n'eut plus rien à apprendre, quand il fut certain qu'elle était une grande artiste, il la fit apparaître, soudainemeat ! Il la « lâcha», comme il disait. Elle chanta au théâtre du Capitole — sous le nom de Gloriane, qu'il avait inventé poure lie, — fut acclamée, admirée, adorée; partit pour l'Italie, fit fureur à Boulogne, à Venise, à Florence, — sous le nom de Gloriani, qu'il lui avait imposé, trouvant jolie cette sonorité italienne et romantique; et, dès lors,

100 LE ROI VIERfiE

ils voyageront do capitalo on capitalo, de Turin à Berlin, de Vienne à Madrid; elle, éperdue, toute chaulFée chaque soir par les yeux embrasés des hommes, se livrant tout entière, possédée et poss('dant ; lui, satisfait, mais adroit, ne perdant pas la tête, traitant avec les directeurs et les entremetteuses, riche sans doute, — domestique et maître toujours, la coiffant et la battant, jusqu'au jour enfin oii Gloriane Gloriani, illustre déjà, débuta au théâtre des Italiens dans la Cortigiàna de Vercelli, et, grasse, blanche, aux énormes cheveux roux, fut sublime, à peine habillée de la double robe de satin vert de mer et de tulle que la reine avait portée, l'avant-veille, au bal de la maison Pompéienne.

Au dernier acte, elle fut absurde. Elle s'accommodait mal, elle, si vivante, de gémir et de mourir, même sur un air de polka-mazurke. Sa gorge souleve'e démentait impudemment la phtisie; ses soupirs étaient des roucoulements ; ses plaintes râlaient d" amour. Quelquesuns faillirent la chuter, puis tous Facclamèrent, furieusement, — à l'exception de quelques femmes qui se mordaient les lèvres derrière les marabouts de l'éventail. Elle était devant un public qui comprend vite. Certes, ce rôle élégiaque n'était pas ce qui lui fallait ; elle crevait ce linceul et montrait la vie par les trous ; courtisane, oui, expirante, non pas; et bien! il fallait la prendre comme elle était. La prendre, c'était le mot, car elle s'offrait. De là un succès d'une espèce particulière; on tendait les bras pour saisir la femme, plutôt que pour applaudir l'artiste ; des élans d'étreintes, qui s'achevaient en claquements de mains. La ressem-

blance avec la reine fut aussi une cause d'émotion; ressemblance assez vague, sans dou'.e, mais qu'avait précisée la robe du premier acte. Une témérité, cette robe! N'importe, c'était «amusant ». Une souveraine qui chante des cavatines, on ne ne voit pas cela tous les jours. Il était malheureux que Gloriane n'eût pas joué en costume de page ; on aurait aimé à voir une jNlajesté en maillot. Plus d'un spectateur, troublé par l'amour des grandeurs ne fût-ce qu'en effigie, entrevit la possibilité d'être roi pendant quelques heures. En somme, douze rappels. Un énorme bouquet, celui de M'^'' de Soïnoif. Puis, derrière la toile retombée, Gloriane, soufflante et suante, et raffraîchissant son visage dans la chair parfumée des fleurs, se vit environnée par des abonnés du théâtre qui étaient venus sur la scène, selon leur privilège. Des vieux, des jeunes, presque tous décorés, corrects, parfaits, en habit noir, le gilet très ouvert. Cette tenue était de tradition dans ces coulisses mondaines; d'ailleurs, il y avait bal à l'Opéra, précisémonl. Elle se sentit toute pressée d'une approche grossissante de saints, toute chatouillée de murmures complimenteurs que perçait par instants une exclamation enthousiaste. Quelques dilettantes, la tète penchée

GLOÎIIANÈ 109

avec un sourire niais, l'applaudissaient sans bruit, tout près d'elle, presque sous son menton, de sorte que Tune des mains lui touchait souvent la peau de la poitrine, par petits coups. Superbe et comme grandie, sa gorge de neige chaude, enfle'e par de puissantes aspirations, elle s'épanouissait, extasiée, et, les narines battantes, riait silencieusement de son beau rire rouge. Eniin, elle s'en alla, brutale, dans un bruit de soie cassée, laissant traîner ses bras nus parmi les manches d'hommes, sentit avec délices Tair froid des couloirs lui piquer les épaules, entra violemment dans sa loge, courut vers la glace, et, toute frémissante, baisa sur le miroir, qu'estompait une vague buée, le reflet sanglant de ses lèvres.

-— Tiens! vous êtes là, vous? dit-elle.

— Oui, répondit le directeur, assis derrière Gloriane, à côté d'un guéridon, la main gauche sur une feuille déployée où l'on voyait des lignes imprimées et des lignes manuscrites, et la main droite jouant avec une plume fraîchement trempée d'encre.

Cet imprésario, qui se nommait M. Gliaudurier, bien que les ténors italiens qui parlent avec l'accent marseillais, s'obstinassent à l'appeler « il signor Chauduriero », était un très vieux petit homme, au front fuyant, aux yeux

110 Le roi ViEIlGE

ronds comme des billes, au nez pointu, — presque sans lèvres, la peau d'un rose sale, le menton gris d'une dure barbe rase. Grêle, malingre, se mouvant par sursauts brusques, il avait Tair d'un automate détraqué, et comme il s'exprimait d'ordinaire en petites phrases soudaines, rapides, courtes, accompagnées de brèves commotions, on eût dit que le ressort des gestes faisait aussi jaillir les paroles. On remarquait tout de suite la rêverie bête de ses yeux et la ruse aiguë de son nez. En eft'et, c'était un imbécile, qui était en même temps un tinaud. Il arrivait à perdre de l'argent, par mille petits moyens ingénieux. Subtil, sournois, fripon au besoin, il était maladroit comme un honnête homme; il se ruinait avec l'intention de ruiner les autres. Maintenant, de faillile en faillite, il a dégringolé dans une espèce de misère qui ne fait pas pitié; c'est lui qui à pu dire à sa femme, en lui oiï'rant comme cadeau de nouvelle année un joli poignard de théâtre, dernier reste de brillanls accessoires de jadis : (' Tu sais, il me coûk' huit cent mille francs ! » Mais, en ce lemps-là, sa décoiiliture n'élait pas achevée ; déjà la dette, pas encore la banqueroute ; et sa malice était toute employée à retarder d'un mois, d'un jour, d'une heure, l'inévitable catastrophe. Jamais personne autant

CLOltlANF! • lli

qvio lui n'a oxcolh' à rofiiser une somme chic, môme quand sa caisse par hasard e'iait pleine. Comme débiteur, il eut du génie. Il savait êlre doucereux, insinuant, plaintif, vous pousser vers la porte en vous caressant l'épaule. Pourtant M. Ghaudurier eut des mésaventures.

Quelques artistes italiens ont la créance brutale. Une prima-done, un jour, l'appela <* vilain singe » et le roua de coups d'ombrelle. Il fut stoïque. Etre battu? soit ; mais payer? jamais. Il se borna à lever au ciel ses yeux bètes, comme pour le prendre à témoin de sa bonne foi, — tout en se moquant, du bout du nez.

Il dit à Gloriane :

— Compliments. Compliments sincères. Très grand talent. Une belle voix. Du feu. Je vous engage si vous voulez. L'acte est là, vous n'avez qu'à signer. Je vous fais des conditions exceptionnelles. Voyez, trente-six mille francs pour trois mois. Je ne donnais pas autant à la Trebelli. Je me ruine! continua-t-il en élevant un regard triste comme un soupir. Mais, que voub'z-vous? on ne se refait pas. Je suis un artiste, non un directeur. Et personne ne me rend justice. Trente-six mille francs, mon Dieu! Enfin, signons.

— Oui, dit-elle, je veux bien.

Elle ne s'occupait presque jamais des enga-

gements; c'était Brascassou que ces choses regardaient d'ordinaire. Elle n'aurait pas su ; elle s'inquiétait bien de cela ! Mais enfin, trentesix mille francs, ce devait être assez. Elle se leva, et M. Chaudurier lui tendit la plume en faisant de vains eiroils pour empêcher de remuer la pointe de son petit nez rose.

Brascassou entrait.

11 s'élança, saisit la plume et la jeta au visage du directeur.

M. Chaudurier eut au-dessus de la lèvre une petite tache noire, pareille à une mouche de soubrette. D'ailleurs, il ne s'émut point et se contenta d'écarquiller ses gros yeux innocents.

— Biédase ! cria Brascassou, j'arrive à temps !

— Monsieur...

— Vous êtes un vieux farceur !

— Oh!

— Vous profitiez d'un moment oii je n'étais pas là, pour entortiller Gloriane.

— Oh! gémit encore l'imprésario, l'âme dans les yeux et les yeux au plafond !

— Pour lui faire signer un engagement désastreux.

— Mais j'offre douze mille francs par mois!

— Vieillard! pour qui nous prends-tu?

— Je ferai un effort. J'irai jusqu'à quinze mille.

GLORIANE 113

— Grigou !

— Seize mille!

— Juif!

— Dix-huit mille !

— Canaille !

— Vous voulez ma ruine! j'irai jusqu'à...

— Inutile î

— J'irai...

— A tous les diables ! dit Brascassou en le prenant par les épaules.

Et il le poussa dans le corridor.

Gloriane, paisiblement, s'e'tait assise devant la table de toilette, qui avait une housse de mousseline, doublée de percaline bleue; et, d'un coin de serviette graissée de cold-cream, elle retirait son fard déjà décollé par la sueur.

— Qu'as-tu donc, ce soir? dit-elb' en tournant un peu la tT'te.

Il la prit par le menton, et la lit se mirer dans la glace.

— Qu'est-ce que c'est que ce visage-là? dit-il.

— Dame ! le mien.

— Non. Celui de la reine.

— Ah! fit-elle.

— Et le costume que tu as mis pour le premier acte?

— Eh bien! une robe qui s'est trouvée là, par hasard.

114 I.E ROI VlKliGE

— Non. La robo de la reine.

Elle le regarda, étonnée.

— Et Ton croit que je donnerai pour douze mille francs, pour quinze mille, pour seize mille, pour dix-huit mille francs par mois, une femme dont la ressemblance se coiffe d'une couronne et s'assied sur un trône, une femme à qui l'on envoie, sur le dos d'un domestique galonné d'or, une toilette dont on parle dans le journal officiel du royaume? Plus souvent !

Il allait et venait, sautillant, les lèvres remuantes comme des babines de macaques, des pétillements dans les yeux.

— J'ai bien réfléchi, toute la soirée, pendant que tu chantais. Je ne comprends pas, mais je crois que je devine. On t'a habillée, — pour te déshabiller. Millo dious ! la femme d'un roi qui retire sa jupe, ça vaut cher! Enfin je te dis qu'il se prépare quelque chose d'extraordinaire. Ce que ce sera, je ne le vois pas bien. Mais je sens, 'autour de nous, des intrigues, des intérêts. Nous sommes des gens dont on a besoin. H doit y avoir là-dedans de l'amour, et de la politique. Veille au grain, Brascassou ! Pas d'imprudence, mon fils. Ce qui t'arrive, c'est la fortune. Oh ! oh ! dit-il en s'arretant court, je parie que c'est elle qui frappe à la porte !

GLORIANE llo

En olT«'t, on avait lieiirlé à la porto «li' la loge. Un seul coup, léger, discret.

— Entrez I dit Brascassou.

Le prince Flédro-Schèmyl parut. Un peu hautain, presque froid, avec un air de complaisance pourtant, — irréprochable du binocle aux bottines, — il avait ces grandes manières qu'il savait prendre avec les petites gens.

— M™'' Gloriane Gloriani? demanda-t-il dans un salut parfait.

Brascassou dit :

— C'est moi.

— Ah! vous êtes plaisant. Monsieur?

— Très sérieux. Quand on vient parler d'affaires à M™^ Gloriani, c'est à moi que Ton ^"adresse. Informez-vous.

Gloriane fit un signe qui voulait dire oui.

— Or, puisque nous n'avons pas l'honneur de vous connaître, continua Brascassou, c'est une affaire qui vous amène, évidemment.

Ceci gêna le prince Flédro. Il avait eu l'espérance d'un entretien futile et galant avec la belle prima-done, dans la loge, parfumée de fard. Puis il aimait les causeries diplomatiques, éparses, errantes, ingénieuses aussi, qui n'arrivent au but qu'après de fins détours. Ce petit homme qui s'immisçait, direct, presque brutal, lui était importun, le troubla. Mais le

116 LE ROI VIERfiE

prince n'avait pas de temps à perdre. Il répondit sèchement :

— Oui, une affaire.

— Très bien. Gloriane, va-t'en.

Elle se leva, obéissante.

Brascassou décrocha une pelisse fourrée, la lui mit sur les épaules, en lui disant à l'oreille :

— Ça se corse. Va m'attendre au foyer des artistes. Il y a encore du monde; tiens-toi sur tes gardes; on ne t'aime guère. Dame, tu comprends, tu as réussi. J'ai traversé le foyer tout à l'heure; on en disait de belles! Défie-toi surtout de la grosse Persano. Elle a des moustaches; ça lui a gâté le caraclère. Si elle te parle de la robe, fais la bête. Ah! tu verras aussi Signol, le ténor, un brun. Il n'est pas du théâtre, mais il est venu ce soir, par curiosité, à cause de tes débuts. 11 te fera des yeux de truite hors de l'eau, en se caressant la barbe. Ça lui réussit dans le monde. Je le connais. Il était garçon de restaurant du temps que j'étais décrolteur. Rien à faire avec Signol! plus malin que moi. Si tu t'amouraches de lui, jeté casse les reins. Maintenant, file.

Comme elle s'éloignait, le prince fit un pas en avant, avec l'air de vouloir la retenir; mais elle désigna Brascassou, d'un geste qui souleva la pelisse, et sortit sans une parole. Allons, cette

GLORIANE 117

espèce de reine avait celte espèce de sin^e pour premier ministre; il fallait se résij^^ner à cette fâcheuse entremise.

A peine seuls, le factotum offrit très vivement une chaise au visiteur, s'assit lui-même, et, un peu penché, les mains aux genoux, en avançant son museau de fouine et en clignant ses petits yeux tout luisants de curiosité :

— Monsieur, dit-il, j'ai l'honneur d'être le coiffeur de Gloriane, et son ami, son seul ami. Me ferez-vous la grâce de m'apprendre à qui j'ai l'avantage de parler?

Quoique homme d'esprit, le prince avait, comme un sot, beaucoup de petites vanités. Il se nomma, avec une négligence trop affectée, en retirant et en remettant son lorgnon; il ajouta même — ceci était de très mauvais goût, à moins qu'il n'eût l'intention de brusquer les choses — qu'il était l'ami de Frederick ir, roi de ïhuringe.

Brascassou fut ravi. Pourtant, tout enorgueilli déjà de vagues espérances, il se sentit piqué par l'accent de dédain qu'avait cet ami d'un roi. 11 fut sur le point de demander : « Et son coiffeur? » Mais, prévoyant quelque magnifique aventure, il se contint, et borna sa vengeance à reprendre avec une intention de revanche.

IIS Li: noi v!i:p,(.e

— Qiio puis-je pour volrc sorvico, monsieur? Le prince était de plus en plus mécontent.

Décidément, il lui serait malaisé de se montrer brillant et subtil, étant donné un questionneur précis comme l'était Brascassou. En outre, il ne se souciait guère d'éblouir un aussi médiocre personnage. Une seule ressource s'offrait : prendre le ton d'un grand seigneur qui parle à un domestique. Cela aurait encore bon air, et serait concordant à la situation respective des deux interlocuteurs. Il dit rapidement, comme quelqu'un qui ordonne :

— . Monsieur, nous partons demain pour Nonnenbourg.

Brascassou, s' attendant à tout, ne devait s'étonner de rien.

— Partons, dit-il. Pour Nonnenbourg, en Thuringe?

— En Thuringe.

— Vous avez dit : Nous?

— La Gloriani et moi.

— Et moi.

— S'il plaît a Madame Gloriane.

— Il lui plaît. Mais que diable allons-nous faire à Nonnenbourg?

— Je vais être nommé surintendant des théâtres, et je monterai Floris et Blancheflor.

— De Hans Hammer?

GLOniAM:: 119

— Précisément.

— Fichu opéra! Pas de mélodies, rien que des récitatifs. Toujours la grosse caisse et les cuivres, comme à la foire.

— Ne parlons pas musique, monsieur! La Gloriani débutera dans le rôle de Blanclietlor.

— 11 s'agit donc d'un engagement?

— Sans doute.

— Millodious! sacra Brascassou.

Il s'était levé : il faisait une laide grimace. Du haut de je ne sais quels rêves, il retombait dans une réalité mesquine. Un engagement? rien de plus? et à l'étranger! presque en province. Pour chanter une musique enragée, qui casse la voix. Ah ! bien non, par exemple. Avec ça qu'ils en manquaient, d'engagements ! Cet espèce de grand seigneur, qui n'était qu'un directeur de théâtre, aurait bien fait de ne pas se déranger et de ne pas déranger les autres.

Le prince Flédro reprit en se levant à son tour :

— Pour les conditions, je m'en rapporte à vous; c'est donc affaire conclue. Vous logez au Grand-Hotel, jecrois? Demain matin, je viendrai prendre la Gloriani. Nous partons par l'express de neuf heures quarante.

— Plus souvent! dit Brascassou.

— Hein? vous refusez?

— Tout net.

Le prince réussit tant bien que mal à cacher son désappointement.

— Je parlerai à la Gloriani elle-même.

— J'ai dit non! ça suffit.

— Et c'est votre dernier mot?

— J'en ajoute un : bonsoir.

— Fort bien! monsieur Brascassou, dit le prince avec un haussement d'épaules.

Il s'approcha de la porte et salua de la main, à peine. Il allait sortir. Mais non, il s'arrêta, et il dit avec un sourire, en laissant tomber son lorgnon :

— Ah! ça, mon cher, vous n'avez donc jamais entendu parler de Mona Kharis?

— Mona Kharis? répéta Brascassou, dont les yeux s'allumèrent.

Je crois bien qu'il avait entendu parler d'elle ! Qui donc ne connaissait pas la légende de cette prodigieuse créature, venue l'on ne sait d'où, fille d'une gitana de Séville, ou d'une pauvresse de Montross, ou d'une bayadère de Calcutta, servante d'abord, et fille publique, danseuse bientôt, chanteuse aussi, qui, avare comme une courtisane, hardie comme un jeune homme, séduisante comme une fée, avait traversé l'Europe en ruinant les millionnaires, en souffletant les gendarmes et en charmant les poètes, dans un éblouissement de jupe pailletée

GLORIANE 121

lancée au ciel d'un coup de pied, et dans un bruit de castagnettes d'or ; qui, plus tard, espèce do chevalière d'Eon transformée en Pompadour, presque reine à cause d'un roi qui s'agenouillait devant elle en récitant des sonnets tendres, mais toujours ballerine, dansait, à demi déshabillée, la cachucha autour du trône, et, toute nue, le fandago sur la table du conseil des ministres, puis, haïe et adorée, triomphante, et jetant à travers la politique son aventure d'amour, refoula les émeutes à grands coups de cravache et chassa les jésuites à petits coups d'éventail ! Mais pourquoi diantre le prince avait-il prononcé le nom de Mona Kharis morte à présent, et de qui Ton ne parlait plus? Millo dious ! Brascassou comprit. C'était Frederick V% de Thuringe, grand-père du roi actuel, qui avait été l'amant de l'illustre danseuse ; au nouveau Frederick, on voulait donner une nouvelle Mona Kharis, et l'on avait fait choix de Gloriane Gloriani. Biédase^! Ton tombait bien. Oui, oui, c'était cela! l'engagement? un prétexte ; il fallait bien motiver l'arrivée à Xonnenbourg de la future favorite. Oh! cette affaire était très bien menée! Brascassou, d'un seul jet de pensées, entrevit tout l'avenir : des carrosses, des palais, des courtisans, des fêtes où se dresserait Gloriane, maîtresse d'un roi! Quant à lui-même...

122 LE UOl VIEUGE

eh I elî ! il y a de l'argent dans les coffres royaux.

Il courut au prince.

— Il fallait le dire ! s'écria-t-il, extasié.

— Il fallait le deviner, répondit sèchement le diplomate que cela gênait fort de se livrer tout à fait à cet homme.

Brascassou reprit :

— Le roi connaît donc Gloriane?

— Il ne Fa jamais vue.

— Diantre! tout est à faire alors. Une aventure passablement hasardeuse. Ah ! bête que je suis! la ressemblance! Vous êtes très fort, monsieur. C'est vous qui avez envoyé la robe pour juger de Feifet?

— La robe ? répéta le prince avec un étonnement sincère.

— Très fort! vous dis-je, et, tenez, j'ai l'idée que nous accomplirons, vous et moi, en nous entendant bien, des choses qui étonneront le monde.

— Monsieur Brascassou !

— Bah ! ne vous fâchez pas ! Entre nous, continua le petit homme baissant la voix et clignant de Fœil,nous nous ressemblons assez, en ce moment, vous, prince, et moi, coiffeur : ce que nous faisons ne paraîtrait pas, à certaines gens^ beaucoup plus joli- de votre côté que du

r.LORIANE 123

mien. Pasquedieii! monsoignoiir, il n'y a pas à dire, nous sommes deux compères!

— Enfin, vous acceptez? dit brusquement le prince, pour couper court à ce sot bavardage.

— Omi

— Nous partons?...

— Pour Nonnenbourg, demain matin, par Texpress de neuf heures quarante !

Et, là-dessus, Brascassou poussa la porte en criant dans le couloir :

— Gloriane! oii es-tu? Tu peux rentrer, Gloriane.

Aucune réponse ; personne dans le corridor encombré de meubles et d'accessoires; là-bas, à droite, la porte du foyer, entrebâillée, faisait, dans le plâtre de la muraille, blanc de clarté, une grande fissure obscure.

— Eh bien! Gloriane?

Un garçon de théâtre passa, éteignant un à un les becs de gaz; à chaque lumière de moins il y avait comme un voile de crêpe noir, brusquement tiré sur le mur.

— Tiens, vous êtes encore là, monsieur Brascassou? dit le garçon. Filez vite, j'éteins.

— Où est la Gloriani?

— Elle vient de partir.

— Hein? Qu'est-ce que vous dites?

— Je vous dis qu'elle est partie.

— Tonnerre de Dieu ! avec Signol?

— Non, monsieur, avec un nègre.

Brascassou se repiit, croyant à une plaisanterie. Mais le garçon expliqua les choses. Tout à l'heure, il était au foyer, attendait qu'on sortît, pour emporter les lampes. La Gloriani causait dans un coin, avec Signol précisément. Il y avait huit 'ou dix personnes, la Persano, le mari de la Trebelli et d'autres gens ; Brascassou pourrait s'informer. La concierge était entrée, amenant un petit nègre qui avait un sac de bonbons et une lettre pour madame Gloriane. Un amour de petit négrillon qu'on aurait cru sorti d'une trappe de féerie, pas plus haut qu'une botte de travesti, tout en ébène et en soie de toutes les couleurs, avec des rubans et des fanfreluches, — l'air d'un oiseau de paradis qui serait un groom. La Gloriani avait croqué une praline, en avait fourré une autre dans la bouche de Signol, puis, en lisant la lettre, elle s'était mise à rire, à rire, à rire! Si bien que la gorge lui sortait du corsage sous la barbe de Signol; et la Persano trouvait cela indécent. Enfin madame Gloriane avait dit : (( Mais oui, mais oui, je veux bien, c'est très drôle », et, sans bonjour ni bonsoir, en pouffant de rire toujours, elle s'en était allée avec le négrillon. Tout le monde était resté très étonné.

Un peu après, on avait entendu le bruit d'une voiture qui s'en va.

Brascassou grinçait des dents, la face toute ridée de colère.

— Ce contre-temps n'est pas bien grave, dit le prince en s'approchant.

— Monsieur! cria le factotum, vous ne connaissez pas Gloriane ! Si elle m'échappe une heure, elle m'échappe pour toujours ! Ce n'est pas une chienne que je tiens en laisse, c'est une louve.

— Diantre!

— 11 faut la retrouver à l'instant ! Allons, venez.

Il l'entraîna. En passant devant la loge du concierge, ils s'informèrent. On avait peu de chose à leur apprendre. Une voiture avait attendu à la porte du théâtre, en etTet. Un coupé de maître, de beaux chevaux, un cocher très galonné. Mais qui était dans le coupé? On ne savait pas, on n'avait pas pu voir. La petite de la concierge dit pourtant : «J'ai grimpé sur le marchepied, j'ai aperçu quelqu'un dans le fond, qui avait l'air d'un jeune monsieur. » Puis Gloriane était descendue, s'était jetée dans le coupé, et la voiture, partant aussitôt, avait emporté dans son bruit de roues un double éclat de rire.

120 LE ROI VIFRGE

— La Gloriani csl peut-êtn' rontroo à l'hôtel, tout simplement, dit le prince.

— Hum! Il faut voii- pourtant.

Un fiacre passait. Ils y montèrent. « Cocher, au Grand-Hôtel ! et crève ta rosse ; on te la paiera. » Sur le boulevard le cheval dut marcher au pas à cause d'un encombrement de voitures pleines de dominos et de masques, et pour ne point écraser les Mangins aux casques empanachés, les laitières, les gardes françaises, les espagnoles, les pêcheurs napolitains, sautillant çà et là, sous la pluie fine, entre les roues, par-dessus les tas de fanges et les flaques d'eau sale, qui leur éclaboussaient les bas ou le maillot, et leur mettaient des mouches au visage.

Sur Tordre de Brascassou, qui enrageait, le fiacre fit un détour, arriva enfin devant le Grand-Hôtel, pénétra dans la cour. Des garçons accoururent, croyant à des voyageurs; ils affirmèrent que madame Gloriani n'était pas rentrée. Pourtant Brascassou, après une minute de réflexion, dit au prince Flédro : « Attendezmoi », et il se jeta dans un escalier. Quand il revint, il était en habit noir.

— Tiens, demanda le chambellan, où allonsnous ?

— A l'Opéra.

GLORIANE 427

Brascassoii avait son idée. Gloriane ayant (lit : « Je veux bien, cVst très drôle », ce pouvait être une folie de carnaval qu'on lui avait offerte ; il formait tout simplement le projet de soulever cette nuit la dentelle de tous les masques, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé la Gloriani. Besogne formidable. Mais il comptait sur quelque hasard, Tout est possible, même dans l'improbable.

Le fiacre, qui s'était remis en route, fit halte après quelques minutes dans une rue étroite, devant une façade illuminée de gaz, et les deux hommes montèrent les quelques marches d'un large escalier, dans un brouhaha de cris, d'appels et de rires, parmi les loques mêlées d'un tumulte de masques, que traversait çà et là le glissement rapide d'un pardessus sombre au collet relevé, et que baignait d'un brouillard jaune la lumière poussiéreuse tamisée par les vitres de la marquise.

Au foyer, tout allumé de dorures vives, saturé de chaleurs et de lueurs, où, par endroits, le satin d'un domino bleu, rose, ou paille, fait un sillage clair à travers la compacte noirceur des fracs noirs qui se pressent et se tassent : dans la salle, lumineuse et comme embrasée, qui, toute remuante de bras nus et d'épaules, et d'oripeaux tourbillonnants sous les lanières

128 LE ROI VIEKGE

furieuses de Torchestre, donne l'idée d'une immense paniérée de fleurs, aux parfums trop forts, secouée d'un vent de flamme; dans les couloirs, oii darde le grand œil rond des loges, qu'aveugle à demi, quelquefois une taie de soie rouge; dans les coins presque déserts, où s'assied sur une banquette de velours aux crépines dédorées, quelque lourde drôlesse en décrochez-moi-ça-Renaissance, qui bâille, le menton entre sa gorge flasque trop relevée par le buse du corsage, et croise avec une lenteur d'ennui les cuisses grasses de son maillot ; dans les bufl"ets fourmillants de garçons qui se hâtent et crient, d'habits noirs qui s'attablent, un page sur les genoux, et rient d'un rire aviné parmi les rumeurs des causeries et les gros bruits de baisers ou de bouteilles débouchées, — vaste assourdissement confus où tinte par instants le son clair d'un verre qui se brise ; dans les avant-scènes où l'on se montre, dans les baignoires, où l'on se cache, partout, Brascassou et le prince Flédro-Schèmyl cherchèrent anxieusement Gloriane, le chambellan regardant sous la barbe des loups, le factotum démêlant d'un coup d'œil dans la foule la rondeur d'une hanche ou la courbe d'une épaule, — car il n'aurait pas eu besoin du visage entrevu pour reconnaître la Frascuèla — et parfois

GLOHIA.NE 120

enflant les narines comme pour humer une odeur espérée. Recherches vaines. Gloriane n'était pas à TOpéra, millo dious! Ils sortirent, las, brisés, suants, mornes.

Le cocher demanda :

— Où allons-nous?

— Partout où l'on danse ! cria Brascassou. Cette nuit-là, d'autres bals, qui défient par

la modicité du prix d'entrée la concurrence de l'Opéra, allumaient leurs girandoles et faisaient grincer leurs orchestres. Le fiacre s'arrêta sur les boulevards extérieurs, dans les quartiers lointains de la ville, devant de hauts portiques blancs et or, que débordent par boufTées des musiques et des rires, et que surmonte un demi-cercle, çàet là éteint, de globes lumineux. Pris à la gorge par d'écœurants arômes, aux yeux par d'acres fumées, le prince et le coiffeur traversèrent les vastes salles, où des cohues plus viles, avec un secouement éperdu de haillons carnavalesques, se soûlent de lumière, d'odeurs, de bruits, dans un air empuanti de sueurs et de vin. « Gloriane ne peut pas être ici, disait le chambellan. — Qui sait? répondait Brascassou. Trois heures durant, ils visitèrent tous ces bouges, — toutes ces bauges. Sans résultat. Pas même une ressemblance entrevue, qui leur donnât un moment d'espoir.

— Où faiit-il aller? demanda lo rochor. Brascassou cria :

— Partout où l'on soiipo !

Ils rôdèrent, saliK's de huées, dans les salles communes des reslaurants, tumultueuses, tro]) éclairées, chaudes d'haleines et d'exhalaisons de viandes. Parmi les cliquetis d'assiettes et les grincements de couteaux, et le va-et-vient des garçons qui s'affolent, les filles démasquées se penchaient vers les nappes, les bras nus entre les verres, la gorge dans les plats, et riaient aux propos des hommes, avec des bouches encore rouges dans leurs visages ternes, d'où la poudre de riz s'égoutte, grumelée par la moiteur. Aux tournants des escaliers, le long des corridors étroits, — pendant que des dominos, le capuchon rabattu; et se consultant a voix basse, se frottaient les mains sous le jet vif d'un bec de cygne en cuivre, audessus d'une cuvette aux petites fleurs violettes, — ils guettèrent l'ouverture brusque des cabinets qui projettent tout à coup une explosion de clameurs et de mots bêtes, et dont les glaces reluisent vite dans une disparition de chignons roux et de rouges écrevisses. Des restaurants du boulevard jusqu'aux cabarets des Halles, ils descendirent les étages de la débauche nocturne, cherchant toujours Glo-

GLORIANL 131

riane, vainement. Puis, — ayant renvoyé le fiacre dont le cheval souillait, éreinté, — ils se trouvèrent dans la rue, parmi le remuement matinal du marché, harassés, rompus, stupides, des chaleurs aux yeux, des parfums de fard et de sauce aux narines, — tout à coup refroidis par l'air mouillé qui court dans Taube grise avec une odeur fraîche et crue- de légumes.

Ils se mirent à marcher sans échanger de paroles, occupés de la même pensée. Il fallait revenir à Thôtel : Gloriane était peut-être rentrée. C'était non seulement possible, mais probable. Le prince, quoique les anxiétés de son compagnon l'eussent enfin gagné, inclinait a le croire; Brascassou, non. 11 connaissait bien la farouche et libre créature, qui s'était laissé mater, par je ne sais quelle hautaine indilFérence plutôt que par faiblesse, et qui pouvait secouer la servitude tout à coup. Un hasard avait donné la Frascuèla à Brastîassou, un hasard pouvait la lui reprendre. La lui reprendre I en ce moment! à l'heure même où, par une fortune inespérée, il allait être, grâce à elle, l'entremetteur bien payé d'un caprice royal! Ah! tonnerre de Dieu! s'il avait tenu entre ses doigts le cou de Thomme qui l'avait emmenée, ce soir, et qui ne la lâcherait plus

132 LE KOI VIERGE

peul-ètre! Brascassou, crispant les poings, songeait, la tête sur une épaule, avec une dure grimace.

— Regardez ! sVcria le prince Flédro-Schèmyl.

— Hein?

— Regardez, vous dis-je.

Brascassou leva le front. 11 vit dans le brouillard gris une longue rue, déserte, silencieuse, aux volets tous fermés; de loin en loin, au-dessus de murs bas, se hérissaient des arbres dont les branches déchiraient la brume ; il y avait çà et là, d'une toiture à l'autre, un passage bref d'oiseau, qui disparaissait avec un seul cri.

Cette rue, Brascassou ne la connaissait pas. Il n'était arrivé que depuis peu de jours dans la ville. Quant au chambellan, il y était venu plusieurs fois, mais n'y avait guère séjourné. En croyant se diriger vers le Grand-Hôtel, les deux hommes s'étaient trompés de chemin, et, maintenant, ils étaient égarés.

— Eh ! qu'importe? dit Brascassou à qui l'inquiétude ôtait toute espérance de sommeil. Nous retrouverons toujours notre route.

— Il s'agit bien de cela! Voyez, la, devant vous. Êtes-vous aveugle?

— Biédase ! cria Brascassou.

La devanture vitrée de l'une de ces tavernes, assez fréquentes dans les quartiers riches, et où

GLORIANE 133

viennent l)()ire de Taie et manger du jambon les cochers anglais et les grooms, blanchissait, à la droite des marcheurs, un peu loin, plutôt pâle que lumineuse, comme si l'approche blême du jour eût estompé la clarlf; intérieure. Sans doute le maître du lieu avait profité de la nuit de ^carnaval pour donner l'hospitalité à quelque ripaille nocturne de jockeys en bonne fortune. Or, devant la porte, qui venait de se refermer, une forme de petit homme, titubante, chancelante, près de choir ici ou là, faisait papillonner dans le crépuscule livide des frissons de soies bleues, roses, couleur d'or et de flamme, d'oii s'envolaient des rubans fous, tout ébouriffés d'air; et, hors de ces couleurs, s'érigeait une tète noire et luisante, aux dents blanches, aux yeux blancs, pareille' à une grosse boule d'ébène lisse, qui serait incrustée de nacre.

Brascassou dit :

— Le négrillon qui est venu chercher Gloriane !

— Oui, peut-être, dit le prince. Voilà bien le costume décrit par le garçon de théâtre. Parbleu, ce serait une rare chance! 11 faut interroger ce petit homme.

— Non !

— Pourquoi?

134 LE KOI vierge:

— Il ne répondrait pas, il est saoul. Il aura passé la nuit a boire et à manger dans la taverne. Puis, le silence doit lui avoir été recommandé, et, ne fût-il pas ivre, il ne nous apprendrait rien.

— Mais, sacrebleu! il s'en va. Que faire?

— Le suivre, dit Brascassou. *

Ils se mirent en marche derrière le négrillon fantasque qui s'éloignait dans le pénombre avec des battements d'ailes d'oiseau^de paradis et des maladresses de pingouin. Quelquefois il s'arrêtait, se pliait, les mains aux genoux, et se mettait a rire, la té(e en arrière, arrondissant, dans sa face noire, les rouges bouffissures de ses lèvres, pareilles aux bords saignants d'une grosse plaie.

— Epouvantablement ivre! dit Brascassou.

— Oii diantre nous conduit-il? demanda le prince, chez qui la longue roderie nocturne avait éveillé dans les lombes et dans les cuisses les chatouillements précurseurs des rhumatismes, et qui, d'ailleurs, n'était bohème que chez les rois.

Le nègre tourna dans une rue, frôlant de la main l'angle de la muraille, avec le geste d'un enfant qui attrape une mouche.

Brascassou dit vivement :

— La voiture I

r,I/)MI.\NE 13".

En ofTot, (levanl la porte cochère, très largo et très haute, crun tout petit hôtel, stationnait un coupé que surmontait une énorme houppelande jaune, a bouillons de drap, dont le collet s'évasait sous les bords d'un chapeau galonné, à cocarde; on entendait par instants grincer sur le pavé le fer d'un cheval qui s'éveille dans un secouement de crinière.

En sautant je ne sais quelle bamboula, souvenir des leçons maternelles reçues dans les offices, le'petit nègre arriva devant la porte. Il regarda la voiture, s'accrocha des deux mains à l'une des roues, grimpa, enfla ses joues noires que fit luire la lanterne, souffla dans le nez du cocher endormi. Celui-ci ne répondit à cette plaisanterie que par un ronflement grossissant. Alors le négrillon descendit, et, toujours sautelant dans ses oripaux clairs — un petit Caliban habillé en Ariel, — il se tourna vers la porte, chercha dans des tâtonnements la rondeur du bouton de cuivre et s'y suspendit, renversé. Une claire sonnerie tinta derrière l'épaisseur des murs, comme à travers des ouates.

— Il nous échappe ! dit le prince.

— Attendez, dit Brascassou.

La porte s'ouvrit; le petit nègre, la tète en avant, disparut, avec un frétillement de plu-

mage; mais, avant que le battant fût retombé, Brascassou s'élanc^a et le retint de sa main droite, pendant que, de l'autre main, fermée, il imitait sur le bois le lourd fracas d'une porte qui se referme.

Puis il se tint immobile, écoutant.

Aucun bruit, sinon celui des pas du négrillon sur les dalles, qui s'acheva dans l'épatement lourd dune chute. Plus rien.

— Entrons, dit Brascassou.

— Diantre !- dit le chambellan.

— Quoi donc?

— Mais nous ressemblons passablement h des voleurs, monsieur!

— Renoncez-vous à faire débuter Gloriane dans l'opéra de Hans Hammer?

— Entrons, dit le prince.

Brascassou rappliqua sans bruit le battant, ne referma pas la porte pour que la fuite fût possible en cas de malencontre.

Ils se trouvèrent dans de l'ombre et dans du silence. Pourtant, par une ronde ouverture, pareille a celle d'un tunnel, il leur arrivait de l'air frais, et des arbres, dont on ne voyait pas les branches, érigeaient vaguement leurs troncs sur la pâleur lointaine d'un mur dans la nuit du matin.

— Par ici ! dit Brascassou.

r.LORlANE 137

Ses deux mains, en tàtant la paroi, avaient suivi le glissement d'une surface lisse, — du stuc probablement, — et venaient de se heurter au cadre d'un vitrage.

— La porte de l'escalier! reprit-il, parlant tout bas. Venez.

Le prince le suivit, le tenant par les épaules.

Ils montèrent quelques marches dans l'obscurité plus noire, craignant de voir apparaître tout à coup des gens, avec des lumières et des cris.

— Hein? dit Brascassou.

Il avait heurté de la bottine quelque chose de rond et de mou, qui était sur l'escalier et qui ne bougeait pas. Il se baissa, promena les doigts, légèrement, sur une forme étendue en travers de l'escalier, sentit de la soie lui grincer sous les ongles.

— Le négrillon! il sera tombé ivre-mort.

Ils enjambèrent le petit homme. Maintenant, leurs semelles enfonçaient dans une mollesse épaisse, un tapis certainement; Brascassou, qui avait saisi la rampe, sentait sous sa paume une résistance de velours.

Ils montaient, très lentement, ne se parlant plus, retenant leurs souffles.

Un bruit murmurant leur vint aux oreilles ; on eût dit de petit rires, qui tintaient, puis

l.-^R LE UOI VIFUr.E

sVtoiiU'aient, dans ilos baisers peut-être, comme un o^azonillis d'oiselets dans la mousse d'un nid. Eu môme temps des senteurs vagues, se renforçant peu à peu, mêlaient une tiédeur, qui pouvait provenir des lumières et des plats d'un souper voisin, à je ne sais quoi de plus chaleureux, qu'exhalait peut-être une langueur lasse de femmes amoureuses, « Gloriane ! » pensa Brascassou, en renflant les narines.

Plus de marches. Ils étaient sur le tapis d'un palier, entre des portes, qu'ils ne voyaient pas, qu'ils devinaient. Les bruits étaient plus proches, les odeurs plus sensibles; ils entendaient, à travers un assourdissement d<i tentures sans doute, des rires, des paroles qui se meurent parmi des froissements de satins; ils humaient ces gras effluves qui montent des sophas et des tables. Brascassou aperçut, au ras de la muraille,, une ligne d'or blême, tout émiettée par la frange d'un rideau.

— Gloriane est là, dit-il.

— Entrons ! répondit le prince, à qui l'aventure donnait enfin quelque audace.

Ils s'avancèrent, guidés par la lueur. Mais Brascassou heurta du genou une chaise; elle tomba, avec du bruit; et alors, d'une porte ouverte et refermée, qui laissa voir, dans un bref bâillement, des clartés, des blancheurs de

GLORIANE 139

porcolaino, et dos choveiix sur d»'-; coussins d'or, une femme sortit, levant un llambeau, toute grêle, mince, vive, dans un peignoir de soie fauve, qui s'entr'ouvre, et avançant une fine tête brune, effarée, sous les petites flammes noires de ses boucles mêlées.

— M""" de Soïnoff! cria le chambellan.

Elle poufTa de rire.

— Ah! dit-elle, le prince Flédro? Que faitesvous ici? D'où venez-vous? Savez-vous bien que c'est de la dernière inconvenance, ce que vous faites-là? et que je ne vous pardonnerais jamais, si ce n'était bien extraordinaire aussi? Il m'est impossible d'en vouloir à l'imprévu ; je ne sais pas bouder ce qui m'étonne. Comment nous avez-vous découvertes? Oh! vous êtes beaucoup plus adroit que je ne croyais. Je vous félicite. Je ne voyais en vous qu'un diplomate vulgaire, selon la tradition ; non, vous êtes entreprenant, hardi, ingénieux, bizarre. Ce n'est pas mon mari, élève de M. de Talleyrand, qui m'aurait trouvée, cette nuit! Mais pourquoi me cherchiez-vous ? Ah J oui, à cause de Gloriane, qui avait disparu. On m'avait donc reconnue, au fond de la voiture, dans mon frac, sous mon chapeau? Et vous avez tout deviné? C'est très bien, vraiment. Ce monsieur qui est avec vous, ce doit être M. Brascassou.

La FrascuMa m'a raconté les choses. Vous aviez peur qu'elle ne revînt jamais? Eh ! on ne l'a pas mangée, je vous assure. Enfin, c'est elle que vous voulez, n'est-ce pas? A la bonne heure. Je vais lui dire que M. Brascassou l'attend. C'est égal, vous m'avez fait grand'peur en venant ainsi. Nous avons cru un instant que c'était... Oh! mais non, puisqu'il est au camp de la Jonquère, avec le général Tagereau!

Les deux hommes la regardaient, ébahis, pendant qu'elle leur jetait au visage ces paroles et ces rires avec les pétillements du flambeau.

Elle se retourna, entr'ouvrit la porte, à peine, — juste assez de place pour laisser passer deux doigts qui font des signes — et, la bouche dans l'écartement, elle appela d'une voix gaie :

— Gloriane!

Une blancheur dorée passa derrière l'étroite ouverture.

— Non... l'autre! dit M""" de SoïnofT, secouée d'un rire plus fou.

L'entrebâillement s'élargit, et Gloriane, devant le battant vite reclos, apparut, dans une explosion de chaleurs et d'odeurs, grasse, blanche, défaite, haletante, riant son rire rouge dans l'or mêlé de ses cheveux, et ramenant à pleines mains, sur son front, sur sa gorge, sur ses forts bras nus, sa pelisse de fourrures, endossée à

GLORIANE 141

la hâte, qui lui mettait partout des caresses de bête douce.

Brascassou sauta sur elle comme Harpagon sur sa cassette, et l'entraîna dans Tescalier. pendant que M"'*' de Soïnotl', penche'e en-delà de la rampe, et, haussant le flambeau, disait :

— Prenez ma voiture, Gloriane !

Puis la comtesse se tourna vers le chambellan qui était resté là, stupéfait.

— Allons, suivez-les ! dit-elle.

— Mais, Madame...

— Quoi donc?

— Vous ne m'expliquerez pas...?

— Est-ce qu'il y a quelque chose à expliquer? Est-ce que tout n'est pas très clair?

— Tout est fort mystérieux, au contraire!

— Bah! vous trouvez? Eh bien, après, que vous importe? Qu'avez-vous à réclamer? De quoi vous plaignez- vous? Vous cherchiez Gloriane : vous l'avez retrouvée; vous vouliez le portrait de la reine : je vous le donne, vivant. Ah! je m'attendais à quelque gratitude, prince Flédro-Schèmyl ! N'est-ce pas à moi que vous devez d'avoir remarqué la ressemblance qui fera votre fortune? La robe, vous savez, c'est moi qui Tai envoyée, pour que vous comprissiez tout de suite. Vous imaginez le scandale! Enfin, pour vous être agréable, j'ai été tout à fait

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