LIVRE DEUXIEME
A la cime blanche d'un mont, dans la pâle et froide Thuringe, un jeune pâtre debout sur une pente de neige jouait de la flûte dans le matin.
Devant lui, plus bas que lui, le cirque énorme des Alpes, étage de granits, hérissé de sapins, prolongeait ses inclinaisons jusqu'au fond des précipices blêmes que voile une vapeur ; et, sous l'azur vague oii çà et là s'étirent des nuées, dans le vent silencieux qui emporte parfois des volutes de flocons éparpillés en poussière, le soleil de janvier illuminait les roches glacées, allumait le mica des neiges et faisait, aux pointes des branches, resplendir comme de petits lustres, des pendeloques de grésil.
Svelte et grand, pale, sous des cheveux noirs en boucles, ayant dans ses yeux très bleus une profondeur de lac ou de ciel, — pareil à quelque
belle jeune femme, — le pâtre e'tait debout sur la hauteur, seul dans l'immense isolement; tout vêtu de fourrures blanches, c'était comme s'il avait neigé sur lui.
L'air qu'il jouait, lent, pur, interrompu de silence, s'égrenait dans la solitude, en rares perles froides, semblables aux gouttes d'une source gelée, qui fond.
11 cessa de jouer, inclina la tète, prêtant l'oreille, avec l'air d'attendre un écho. Rien. Pas un son. Seule, une grosse pierre détachée par le passage du vent roula sur une pente et s'arrêta dans un bruit de branchage cassé.
Alors il regarda tristement le paysage morose. Penché avec l'inquiétude d'un amant qui ne voit pas venir celle qui avait promis, on eût dit qu'il demandait une voix au silence et l'apparition d'une forme à l'immobilité de la neige. Il tendait ses bras comme dans l'espérance d'une étreinte ; mais ils retombèrent lentement, avec un geste de mélancolie, n'ayant pas même embrassé des nuées.
11 remit la flûte à ses lèvres; l'air doux, signal convenu, peut-être, s'égrena de nouveau dans le silence du vent.
A l'une des notes une note répondit, lointaine, grêle, claire, — le son que pourrait avoir une bulle d'eau qui crève.
Il frémit, une pourpre soudaine aux joues, les yeux allume's de joie, et continua de jouer, s'arrêtant de minute en minute pour écouter le frêle écho, là-bas.
L'écho était le chant du Solitaire, mystérieux rossignol des Alpes, que l'on entend quelquefois, que l'on ne voit jamais; dans la blanche mélancolie de l'hiver, cette voix d'oiseau, répliquant à cette voix de flûte, semblait une réponse de l'idéal au rêve.
Le pâtre jouait toujours, plus vite, ravi, exjtasié; le Solitaire, rapproché sans doute, et enflant son gosier dans quelque creux de roche, rivalisait d'un chant plus rapide avec les fusées de notes qui s'échappaient de . la flûte ; ce n'étaient plus les plaintes vagues, éparses, qui pleuraient tout à Theure, mais deux mélodies joyeuses, ardentes, presque folles, se mêlant, se fuyant, se rejoignant, comme le double vol sonore dans le soleil de deux libellules amoureuses.
Tout à coup, la flûte se tut, la voix d'oiseau s'éteignit dans un bruit d'envolement.
Le pâtre s'était retourné, pâle, d'un air de colère, à cause du bruit d'un pas.
Quelqu'un s'approchait en effet, gravissant les neiges, un très jeune homme, gras, blond, rose, face en belle humeur sous une toque où
riaient des plumes; une corne de buffle sautait sur la hanche de son habit de chasse, vert, à galons d'or.
— Que veux-tu, Karl? demanda le pâtre d'une voix brusque.
— Sire, dit l'autre en s'inclinant très bas, une très grave circonstance...
— Ah! le prince Flédro est revenu? Il m'apporte...
— Hélas, non, sire ! Mais votre mère est arrivée de Berlin et désire voir Votre Majesté.
— Tu m'as donc trahi? dit le roi d'un ton de colère, avec un pas en avant.
— Que Votre Majesté daigne prendre garde ! répondit Karl dans un gros sourire. Si elle s'approchait encore, je serais obligé de reculer par respect, et je tomberais dans ce précipice, infailliblement.
Le roi reprit, en retroussant avec un air de dédain sa lèvre pâle et fine :
— Eh bien, tu mourrais ! Tu tiens donc h vivre, toi, enfant? Cela t'intéresse de voir la stupidité de l'homme et l'ignominie de la femme? Ah! je te le dis, Karl, toute, la foule vivante des mortels est une poussière moins précieuse que ce nuage de neige emporté par le vent, et toutes les paroles qui furent proférées depuis le babil du premier-né sous les lèvres
de la première mère, ne valent pas le chant de l'oiseau que tu as fait s'envoler!
Il parlait ainsi, amer et me'lancolique, et farouche un peu, mais joli, — l'air d'un très jeune Hamlet à qui Shakespeare aurait donné un rôle dans une fe'erie intituL'e le Songe d'un matin d'hiver.
Il s'assit sur la neige, et, après une rêverie :
— Enfin, explique-toi. Pourquoi as-tu révélé le secret de ma retraite ?
Karl essaya de donner quelque gravité à sa bonne face réjouie, et il dit, très vite, du ton de quelqu'un qui rJcite une leçon :
— Sire ! la situation politique du royaume est passablement périlleuse. J'ai le regret d'annoncer à Votre Majesté que les élections n'ont pas été aussi excellentes que pouvaient le faire espérer les habiles dispositions prises par vos ministres. Malgré les candidatures recommandées et la loi qui a fixé le nombre des collèges électoraux, les patriotes-catholiques n'ont obtenu que des succès médiocres ; les mandements des évêques ont plutôt irrité que convaincu la population égarée par le rêve de l'universelle patrie allemande; et, beaucoup de nationauxlibéraux, — c'est-à-dire de Prussiens et d'hérétiques, — viennent d'être élus à une forte majorité. Oii nous conduiront ces gens-là? Le
président du Conseil m'a fait Thonneur de dire en ma présence que, s'il surgissait quelque guerre oii la Thuringe serait entraînée dans l'alliance de la Prusse, les libéraux ne manqueraient pas de saisir cette occasion d'inféoder à la nation protestante notre catholique nation. En attendant, il est probable que les nouveaux députés refuseront à votre ministre des beauxarts le crédit de quatorze millions qui permettrait de bâtir le théâtre de Hans Hammer ; et Ton parle d'une adresse assez impertinente dans laquelle Voire Majesté serait u priée ^) d'expulser du royaume Hans Hammer lui-même, — à peu près comme Frederick P"" fut prié de chasser la belle Mona Kharis.
Karl se tut, essoufflé. Le roi était debout, la lèvre frémissante, un éclair de menace dans l'œil.
— S'ils me refusent l'argent nécessaire à ma gloire et à celle de mon pays, cria-t-il en cinglant l'air avec sa tlûte du geste d'un piqueur qui fouaille une meute insoumise; s'ils me demandent d'éloigner d'auprès de moi le seul qui soit grand parmi les hommes et le seul qui me soit cher, pardieu ! comme le jeune Louis de France, j'entrerai dans mon Parlement, au retour de quelque chasse, le chapeau sur la tête et faisant sonner mes bottes éperonnées,
et toutes les volontés se courberont sous le vent de ma cravache !
— Parfait! dit Karl en pouffant de rire. Moi, derrière Votre Majesté, je sonnerai dans ma trompe, ce qui ne manquera pas de faire fuir tous ces avocats comme des chevreuils effarouchés î Mais ce que le roi fera et aura raison de faire, les ministres ne peuvent pas l'essayer. De là leur inquiétude. Songez donc, sire! il y a vingt jours que les valets de chambre de Votre Majesté se sont aperçus enfin que c'était, non pas Frederick II, mais un mannequin en costume d'Obéron, qui leur tournait le dos, assis dans une pose de rêverie, au bord du lac, près de la grotte de Titania ! Et depuis ce temps, toute la cour est en rumeur; vos écuyers, dès l'aurore, rôdent de salle en salle, de jardin en jardin, cherchant le maître, effarés, éperdus; quelquesuns sautent à cheval, partent pour le Bourgdes-Roses ou pour le Château-des-Sirènes, et reviennent le lendemain, tout déconfits. Quant aux ministres, ils sont vraiment dans un état digne de pitié; M. de Louisberg, à la première nouvelle de votre disparition, a laissé tomber sa tabatière sans s'en apercevoir, et il y aura demain trois semaines qu'il plonge inconsciemment ses deux doigts dans la paume de sa main vide, et se bourre le nez avec des prises d'air!
Mais il éterniie par habitude. Le comte de Lilienthal ne va plus, le matin, boire ses quatorze cruches de bière Dieu-le-Père au couvent des Franciscains, de sorte que, toute la journée, il a l'air d'un homme ivre; ça le grise, de ne pas être saoul. Votre Majesté ne reconnaîtra pas M. de Lohenkranz ! Il n'a plus qu'un tout petit ventre : une tonne de bière changée en un baril d'anchois. Enfin le baron de Storkhaus, qui passait hier, le chapeau'à la main selon sa coutume, dans la Johann- Joseph-Strasse, a salué le carrosse de l'ambassadeur d'Autriche en enlevant sa perruque! Ma foi, la détresse des conseillers de la couronne m'a tout attendri le cœur ; je n'ai pu résister à leurs prières, — car on se doutait bien que j'étais au courant des choses ; j'ai donné à entendre au ministre de la Guerre que Votre Majesté était allée en Hollande pour y voir une tulipe noire et rose qui venait de fleurir pour la première fois ; j'ai révélé au ministre de la justice que le roi avait eu le caprice de compter combien de minutes tournerait sans disparaître une plume d'alcyon jetée au goufl're du Malstrœm ; le ministre des finances a appris de moi que Frederick 11 chassait actuellement dans la partie occidentale de la côte groenlandaise, où, d'après des avis sûrs, il y a cette année une rare abondance de renards bleus ;
enfin il m'a été impossible de cacher au ministre des cultes, président du conseil, que son maitre avait jugé bon de faire un pèlerinage à la Mecque, et que, pour n'être pas reconnu, il s'était mêlé à une tribu de Tziganes qui voyageaient vers l'Arabie en jouant du tambourin! A vrai dire, je ne sais pas si Ton m'a cru. Mais le baron de Storckhaus m'écoutait avec des yeux si confiants que je ne serais pas étonné s'il s'occupait de réunir une caravane pour faire, à dos de chameau, la quête de Votre Majesté! Notez que, dans la ville, l'émotion n'est pas moins grande qu'à la cour. Vos énormes Thuringiens, lourds et lents, qui ressemblent plutôt à des barriques roulantes qu'à des hommes en marche, et qui suffiraient, si on les mettait en perce, à désaltérer les deux Allemagnes... — Vous savez comment M. de Bismarck les appelle? « Des animaux qui tiennent le milieu entre l'Autrichien et l'hippopotame »; — ... vos énormes Thuringiens ont pris des allures hagardes et sautillantes de nouvellistes en émoi. Tout Nonnenbourg n'est qu'un tohu-bohu qui raconte ou interroge. Le matin, à l'Université, les professeurs en chaire oublient de nier Dieu pour s'inquiéter du roi, et les étudiants qui rôdent autour du jet d'eau, entre les corbeilles de fleurs, se demandent les uns aux autres, avec une inquiétude égale, si
on leur fera crédit, tout à l'heure, à la restauration de la Germania, et si Votre Majesté rentrera bientôt dans sa capitale ! Les artilleurs, dans les cours des casernes, tout en fourbissant la gueule des canons que vous a envoyés votre cousin de Prusse; les bureaucrates, dans leurs niches sombres, en se grattant le nez avec la barbe de leurs plumes ; les peintres, dans les ateliers, en ajoutant des lys et des roses à quelque Eve, d'après Albrecht Durer, ou à quelque Vénus, d'après Overbeck, se lamentent d'ignorer ce qu'est devenu leur roi, violent comme un boulet, calligraphe comme un professeur d'écriture, et plus beau que toutes les femmes ou que toutes les déesses ! Pas une saucisse de veau n'est mangée, dans la Brasserie Royale, sans que le mangeur ne s'écrie, la bouche pleine : <( Saperment! où donc est allé Frédéric 11? » Les mendiants demandent à la fois l'aumône et des nouvelles de Votre Majesté; et que je sois emporté par le satyre diabolique qui baise les épaules des nymphes dans les sentiers du Vénusberg, si Ottilia ne m'a pas dit, hier soir, après avoir essuyé du bout de sa langue rouge la mousse qui coulait de mon verre : « Est-ce vrai que le Prince Pâle — comme on vous appelle — a été enlevé au pays des Féeries, et qu'il ne nous sera rendu que lorsqu'il aura fait deux enfants à la
Reine des Fe'es, un garçon et une fille? » Ma foi, j'ai re'pondu : « Il reviendra dans neuf mois, parce qu'on espère des jumeaux. »
— Tu aurais dû, au lieu de mentir, te taire, dit le jeune roi sévèrement.
— J'ai préféré me taire, tout en parlant, dit Karl. 11 n'y a rien de plus discret qu'un bavardage habile ; et personne ne saurait où se trouve Votre Majesté si Sa mère n'était revenue de Berlin. Ah! sire, la reine Thécla est une personne terriblement perspicace. Elle n'a voulu croire ni à la tulipe de Hollande, ni à la plume d'alcyon, ni aux renards bleus de Groenland, ni aux tambourins des Tziganes; même la légende des jumeaux exigés par la reine des fées l'a fait sourire avec un air de dédain très pénible pour mon amour-propre de conteur ! Elle m'a regardé dans les yeux, en disant : « Où est le roi? » comme elle sait regarder, de manière à donner le frisson. Pourtant, je n'aurais rien dit, — rien dit de vrai, du moins, — si la reine Thécla ne m'avait menacé...
— Ma mère t'a menacé, toi, mon petit serviteur ?
— Moi, non, pas précisément. Mais, au moment où elle m'interrogeait, nous étions' dans le jardin de la Résidence, au bord du lac; le beau cygne qui a trainé plus d'une fois la
barque où vous rêvez au clair de lune sous le casque d'argent des chevaliers du Saint-Graal, est venu becqueter tout prêt de nous sur les gazons de la rive; et la reine a considéré d'un tel air la précieuse bète blanche que je me suis mis à trembler ; évidemment, si je n'avais pas consenti à venir chercher Votre Majesté, le cygne aurait eu affaire non pas àl^arcival, mais à votre cuisinier viennois, et j'aurais été exposé à manger en sauce à la confiture de groseilles, une cuisse ou une aile de l'oiseau divin qui tire avec une chaîne d'or la nacelle de Lohengrin! Le roi dit, après avoir songé :
— A s- tu deviné ce que ma mère veut me dire ?
— Quelque chose de très désagréable évidemment, répondit Karl, puisque la reine arrive de Prusse, et puisqu'elle a fait mander, dès son arrivée, le prieur des Franciscains; tout l'ennui qui nous peut venir des hommes passe par les mains de M. de Bismarck, et c'est dom Benignus que Dieu a choisi pour messager de ses taquineries. 11 est probable que la reine et le prieur entretiendront longuement Votre Majesté des intrigues prussiennes et des intérêts religieux du royaume. Ah! ce sera fort gai!. Et encore, veuille le ciel ne pas vous réserver autre chose qu'un discours politique et qu'un sermon franciscain !
— Eh! qu'ai-je donc à craindre?
— Un épithalame. Sire !
Le roi devint tout ronge, brusquement, du coup aux tempes, comme une jeune fille qui reçoit en plein visage le propos d'un libertin.
Il dit vivement, d'une voix qui tremble :
— Explique-toi, mon Karl. Tout ce que tu as appris, raconte-le-moi.
— Sire, je ne sais rien de précis, mais j'ai le soupçon qu'il se trame quelque chose d'assez inquiétant, et qui ne sera point du goût de Votre Maj.esté.
— Quels sont tes soupçons? Dis-les.
— La reine Thécla est an^vée à Nonnenbourg, de nuit, inattendue, et elle a pénétré dans la Résidence, furtivement, sans que les trompettes aient sonné ni que les tambours aient battu aux champs.
— Ma mère est un esprit sévère qui répugne au faste de l'étiquette.
— Ce que votre mère a voulu éviter, cette fois, ce n'est pas la pompe d'une réception officielle, c'est...
— Quoi donc?
— La curiosité des courtisans et de la valetaille.
— Elle avait donc intérêt à cacher sa présence ?
— La sienne, non; mais celle de deux personnes qui l'accompagnaient.
— Ma mère n'est pas revenue seule?
— Vous savez, Sire, que j'ai le sommeil d'un oiseau et la démarche d'un chat ? Dans la nuit d'.avant-hier, j'ai entendu s'ouvrir lentement l'un des grands portails du Château. Qui venait à pareille heure? vous, peut-être. Je sautai de mon lit, et je descendis en m'habillant. Sous la voûte, des ombres s'avançaient, précédées du castellan, qui élevait une lanterne; je me tins coi, près du mur, dans l'ombre, à côté de la grosse pierre de Maximilien-Ghristophe. Je reconnus votre mère, et je distinguai deux femmes qui marchaient derrière elle.
— Tu les a reconnues aussi?
— Hélas! sire, on y voyait à peine, et les deux femmes étaient vêtues comme les pénitentes le jour de la fête de Toutes-les-Ames. J'ai seulement deviné que l'une des arrivantes, dont la tête vacillait sous le voile, était quelque très vieille personne, tout à fait les façons et la démarche d'une vénérable duègne.
— L'autre? demanda le roi.
L'autre s'avançait résolument, avec un air de s'amuser de tout ce mystère, légère, presque sautillante; son voile, à la hauteur des yeux, avait deux petites rondeurs claires, très vives,
et la dentelle s'enflait comme si Ton eût ri dessous. Il n'y avait pas à en douter : dix-huit ans environ.
Le roi devint plus rouge, en détournant la tête.
— Le lendemain, dit-il, tu ïes informé?
— Votre Majesté n'en doute pas ! Mais aucun être vivant n'avait vu les deux mystérieuses personnes, sinon le caslellan, à qui l'on avait fait la leçon sans doute, car il m'a répondu : « Vous avez rêvé, monsieur Karll » Alors je me suis mis en quête moi-même ; il n'y a pas une salle de la Résidence, pas un pavillon des jardins, oii je ne sois entré, où je n'aie fureté. Vainement. Le désert, le silence : ce qui reste après une disparition des fantômes.
— Elles étaient reparties?
— Je suis parfaitement convaincu du contraire !
— Cependant...
— Oh ! Sire, vous devinez bien qu'il y a des appartements où je n'ai pas pu pénétrer.
— Lesquels?
— Ceux de la reine Thécla !
— Tu crois que ces deux femmes sont chez ma mère?
— Si je le crois? j'en suis sûr. Vous savez qu'il y a un orgue dans l'oratoire de la reine?
— Oui.
— Eh bien, hier soir, comme je faisais le guet, sous les fenêtres de l'oratoire, j'ai entendu...
— Ma mère joue de l'orgue, parfois.
— Mais ce qu'elle joue, c'est presque toujours quelque morne psaume ou l'un des religieux andantes où se lamente l'âme de Pergolèse. Sire! j'ai entendu l'allégro des fiançailles du Chevalier-au-Cygne !
Le roi fut secoué d'un frisson. Il se mit à marcher çà et là sur la neige. Parfois, il se prenait la tête entre les mains. Il s'arrêta tout à coup, très pâle.
— Karl ! Karl ! dit-il en secouant dans le vent ses boucles, il faut que je fuie! Tu m'entends? Je veux fuir. Loin de ma ville, loin de ma cour, loin des respects qui m'écœurent et des intrigues qui me gênent, loin de tous ceux qui me possèdent parce que je suis leur maître ! Je romprai mes chaînes, et les leurs. Le trône est un siège de torture où je ne veux plus être assis. Comme Walter de la Vogelveide,j'ai l'âme d'un oiseau dans un corps sans ailes, hélas! A la pesanteur d'être homme, je n'ajouterai plus la gravité d'être roi. Il faut que je m'échappe et disparaisse! Il y a bien, sur une rive inconnue, quelque pâle solitude encore où cacher à. tous les yeux la honte et le regret de vivre. Je
veux être parmi les humains le souvenir de quelqu'un qui a passé pour ne jamais revenir! — Je suis du voyage, dit Karl ! Voire Majesté s'accommodera-t-elle de la Floride? C'est un pays assez désert, à ce que l'on rapporte. Des fleurs énormes, pleines de poisons parfumés, fleurissent au bord de grands lacs noirs, et les oiseaux qui viennent boire aux calices battent de l'aile et tombent, ivres et morts, dans l'extase d'un chant suprême. Il est peu probablq que vos ministres vous poursuivent jusque dans ce pays-là pour vous signaler les mauvais desseins des nationaux-libéraux, et votre mère se gardera bien de vous y amener des fiancées. Voilà qui est dit! Partons! iVh! mais, j'y songe, ajouta Karl en se grattant du bout d'un ongle le bout du nez, qu'adviendra-t-il de Hans Hammer quand nous ne serons plus là? Tout le monde n'éprouve pas pour ce grand homme l'aff^ection enthousiaste que le roi lui a vouée; pour ma part, je connais une reine, quatre ministres et deux cents députés qui n'attendent que l'occasion favorable de l'envoyer en exil, deux ou trois mille compositeurs de musique qui ne manqueront pas de le siffler dès que Votre Majesté ne l'applaudira plus, et un nombre considérable de juifs, accru d'un certain nombre de jésuites, tous gens de fort méchante humeur,
entre les mains de qui je ne lui conseille pas de tomber, le soir, au coin d'un bois.
— Tu dis vrai en riant, répondit Frederick, tout pensif. Je ne peux pas abandonner ma tâche avant que mon œuvre soit achevée ; il faut que je reste roi, pour que Hans Hammer soit dieu.
Il ajouta :
— Tu as amené les chevaux ?
— Les deux hôtes favorites de Votre Majesté, la jument noire qui s'appelle Nacht comme la haquen'e d'Oriane, et l'étalon blanc que Ton nomme Grane, comme le palefroi de Brunehilde. Je les ai laissées sur le plateau de la montagne, près du chalet de votre nourrice ; pendant qu'ils broutent l'herbe rare et la neige, la vieille Wilhelmine prépare une soupe de lait et de pain noir pour notre repas du matin.
— Je reviendrai donc à Xonnenbourg, dit le roi mélancoliquement. Va, mon Karl, je te suis.
Et la main sur l'épaule de son jeune serviteur, Frederick, la tête basse, commençait à descendre la pente de neige et de gel vers le plateau de la montagne.
11 s'arrêta et regarda autour de lui.
Le cirque énorme des Alpes, étage de granit, hérissé de sapins, prolongeait ses inclinaisons jusqu'au fond des précipices blêmes que voile
une vapeur; sous l'azur vague où çà et là s'étirent des nuées, dans le vent silencieux qui emporte parfois des volutes de flocons éparpillés en poussière, le soleil de janvier illuminait les roches glacées, allumait le mica des neiges et faisait, aux pointes des branches, resplendir, comme de petits lustres, des pandeloques de grésil.
Il mit la flûte à ses lèvres.
L'air qu'il avait joué, lent, pur, interrompu de silence, s'égrena de nouveau en rares perles froides, semblables aux gouttes d'une source gelée, qui fond. Mais la voix du rossignol des alpes. qui avait semblé la réponse de l'idéal au rêve, ne répliqua pas à la voix de la flûte.
Alors, après un dernier regard, longuement tenace, comme si Frederick eût voulu garder à jamais dans ses yeux toute la vision blanche de l'hiver, après ime longue et large aspiration, comme s'il eût voulu emporter dans ses poumons tout le vaste air libre des hauteurs, le pâtre-roi suivit le pâle chemin qui descend, en murmurant, mélancolique :
— L'oiseau de la solitude est fâché contre moi, parce que je reviens au milieu des hommes.
Il y a, dans une aile de la Résidence, à Nonnenbourg, une retraite à presque tous interdite, où le roi pe'nètre seul, avec quelques pages familiers. Pour ceux-là mêmes qui rôdent tout le jour sous les fenêtres du palais, elle est si myste'rieuse qu'elle leur semble lointaine.
Entre la ville afï'airée et vivante et le parc tout remuant de feuillages et d'oiseaux, elle apparaît à l'esprit, au fond d'une brume de rêve, comme un séjour de féeries, comme une île de prodiges, où rien de ce qui est la nature ne doit chanter ni verdir, où rien ne doit exister de ce qui est la vie. C'est à peu près un autre monde au milieu de celui-ci, un Paradis au coin d'une rue. Et cet Eden, que l'on prévoit délicieux, éveille en même temps, à forcé de vague et d'inconnu, l'idée d'une chose terrible, comme le pourrait faire, en-delà d'une haute muraille^ un jardin deviné, qui est peut-être un cimetière. Le désir de savoir a presque peur d'apprendre.
Pourtant on s'approche, on se glisse, on guette; on essaye, sur la pointe des pieds, d'escalader du regard le rebord des fenêtres closes. Vainement. Gomme dans le conte du Chevalier Bleu qui demandait à quoi Merlin passe le temps dans la grotte de Viviane, « la Curiosité interroge, mais le Mystère fait signe au Silence de répondre pour lui ».
C'est là que vint le roi Frederick, redescendu de la montagne.
Après avoir traversé une ombre pleine de chuchotements, où des mains invisibles le dévêtirent de ses fourrures de neige et lui mirent d'autres habits, il écarta lentement, à tâtons, les chevelures abondantes d'un grand saule, qui glissèrent derrière lui avec des frémissements de soie.; et, alors, tout à coup, dans une vaste et chaude clarté qui l'enveloppa d'un éblouissement d'or fluide et de pierreries en fusion.
— Salut, roi Parcival!
— Bonjour, héros Siegfried !
— Gloire à toi, duc Thésée!
— As-tu triomphé des épreuves et conquis le calice où pleura le sang de Jésus?
— As-tu mouillé ta bouche à la plaie du Dragon, afin de comprendre ce que disent les petits oiseaux des bois?
— As-tu vaincu les Amazones atroces, qui
portent sur leurs casques des gueules de lions?
— Est-ce que tu as rompu les artifices d'or des cheveux de Kundry?
— Est-ce que ton cœur n'a pas frémi, quand t'apparut la ^Yalkyrie, sur la cime, au milieu des flammes?
— Est-ce que tu as osé mettre tes lèvres au sein blessé de la cruelle Hippolyte?
— Salut, conquérant du Saint-Graal!
— Bonjour, tueur des monstres!
— Gloire à toi, vainqueur des guerrières ! Qui parlait ainsi? des oiseaux. C'étaient,
parmi Fenvolement de cent ailes mêlées, une fauvette à huppe, se souvenant peut-être d'avoir chanté sur le bois du Calvaire, qui, les pattes accrochées à une guirlande de liserons, son petit cou tout gonflé, son petit bec grand .ouvert, demandait à Parcival des nouvelles du saint Calice; c'était un bouvreuil, les ailes étendues, qui complimentait le meurtrier du Dragon, en renflant sa gorge sanglante; c'était une colombe divine comme celle des antiques Cythères qui, dans la courbe d'un vol blanc, roucoulait la bienvenue au jeune duc d'Athènes, tout emi/iurpré du sang odieux des femmes.
Du haut d'un ciel clair et pur comme le cristal 'deu des lacs, que traversaient çà et là des boufl"eLs de brouillard, l'or d'un soleil de
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midi embrasait la clairière d'un bois. Des odeurs d'herbes surchauffées montaient du sol gazonneux, où rayonnait l'étoile des pâquerettes, où tintait la clochette des muguets, et il y avait, sur la tige cassée des plantes des fuites métalliques de lézards verts, et, de fleur en fleur, des sautèlements cliquetants de sauterelles. D'étranges arbres, dont les troncs de corail, aux nœuds de pierres fines, pleurent des gommes d'or, inclinaient et relevaient, balancés d'un vent rhythmique, les vastes émeraudes de leurs feuilles où saignaient comme de belles blessures des tulipes de rubis ; et, là-bas, sous un entremêlement de branchages d'une roche en lapis-lazuli, une source égouttait des diamants liquides, puis elle devenait dans l'herbe un ruisseau. Quelquefois on entendait un brusque froissement de feuilles, peut-être à cause de la fuite à travers les h ailiers d'une gazelle inaperçue, ou comme si quelque nymphe, surprise les jambes dans l'eau, s'échappait derrière un arbre, dans un effarement qui secoue des perles de rosée.
Au milieu de la clairière, sous les chaleurs vermeilles du ciel, entre les balancements des frondaisons lumineuses, pendant que les oiseaux poètes de sa gloire voletaient au-dessus de lui, Frérlt'rick, fier et pur, adolescent comme un
éphèbe, ou jeune comme une vierge, dans sa longue robe de lin que serrait un corselet d'argent, un lambeau de pourpre à l'épaule, un casque aux ailes de cygne éployé sur son front, avait l'air de quelque beau prince mage revenant dans son royaume et de toutes parts salué par la nature fée.
Il marcha lentement vers un tronc d'arbre renversé, où l'on avait étendu des peaux de bêtes forestières, et là il se coucha, la robe traînante sur les herbes, le coude dans les fourrures, la tête appuyée à un bouclier d'argent gravé de runes talamasques, qui rendit un son clair quand s'y posa le casque ailé.
Pareil à un jeune dieu qui sommeille fatigué d'un combat, il rêvait, immobile et regardant vaguement remuer les grandes feuilles d'émeraude, palpiter les plumes envolées et resplendir le soleil, à travers l'ombre de ses cils rapprochés, qui faisait plus mystérieuse encore et plus lointaine la chimère des féeries.
Il y eut un bruit dans les ramures.
Coiffé d'une tête de louveteau oii les yeux reluisaient encore, habillé d'un cuir fauve et bourru de poils çà et là, Karl s'avançait avec l'air de ces pages d'armes que les Ases prenaient en croupe pour s'en aller dans les batailles.
— Sire, voici votre mère.
Le roi frémit, comme éveillé d'un songe.
— Ah! dit-il, elle n'a pas refusé de venir, ici?
— La reine a hésité, d'abord ; puis elle a murmuré : « Qu'importe! »
— Eh bien, je l'attends. Tu nous laisseras seuls.
Karl se retira et reparut bientôt, en soulevant les branches longues du saule qui retombèrent lentement, comme une tenture, derrière une grande femme pâle.
C'était la mère de Frederick; le premier ministre du royaume de Prusse disait : « Si la reine Thécla était un homme, cet homme, avant deux ans, serait empereur d'Allemagne. »
Il y avait autour d'elle une espèce de respect qui s'écarte et ressemble à de l'épouvante. Depuis la mort de Joseph IL veuve d'un roi et d'un grand espoir peut-être, elle vivait solitaire, dans quelque château des montagnes, vers lequel on voyait, à certains jours, monter en ondulant des files processionnelles de nonnes et de moines, ou dans un cloître de la vallée, qui, planté sur une assise de rocs comme un autre escarpement et dressant sa vieille façade rectangulaire, au porche flanqué de canons, au fronton surmonté d'une croix, apparaissait comme une forteresse qui serait une église, A
quoi songeait Thécla, seule ainsi, à l'écart de la vie? Nul n'aurait pu le dire pre'cisément. Dans tous les conseils de tous les souverains d'Europe, parmi les hommes qui combinent le sort des nations, il y avait une inquiétude vague, inexprimée, constante, à cause des pensées de celte femme silencieuse, là-bas. Et jamais elle n'avait quitté Tune ou l'autre de ses retraites, sans qu'un grand événement religieux ou politique, sansd oute prévu et peut-être prémédité par elle, ne sortît en même temps du mystère de la destinée.
Elle avait cinquante ans. Maigre, osseuse, la peau couleur des vieilles cires, le front sans rides entre de longs bandeaux gris, les yeux nets et durs comme de Facier noir, le nez viril, mince, qui se cambre en une courbe presque aussi roide qu'une cassure, et le menton très long sous une bouche ferme, aux lèvres blêmes, qui, même en parlant, semble ne pas s'ouvrir, elle était enveloppée, du col aux chevilles, d'une robe sombre, d'étoffe commune, qui descendait en longs plis droits; à cause de son attitude dominatrice, que contredisait la trivialité du vêtement, elle avait l'air d'on ne sait quelle morne servante à qui l'on obéit.
Dès qu'elle fut entrée, les oiseaux cessèrent de . gazouiller des louanges, les frondaisons
devinrent immobiles comme lorsque le vent se meurt, et la source tarit ses diamants fluides ; soit que la volonté du roi eût interrompu la fantasmagorie, soit que, par la réalité dure de sa présence, la reine eût dispersé la vanité des prestiges. Au-dessus d'un dôme de cristal coloré d'azur et teinté, par endroits, de nuées, le soleil n'était plus qu'une énorme boule d'or, aveuglée sous un passage de vraie lumière; les arbres à l'écorce peinte en rouge avaient des feuilles de soie verte, où fauvettes et bouvreuils, tout à coup, comme tirés par un fil, s'étaient posés maladroitement, une aile mal refermée, dans un bruit de ressort; parmi la laine un peu jaune des mousses, sur les petites étoiles blanches des pâquerettes en batiste, sur les muguets de satin, la fuite des lézards, qui ne courbait plus les plantes, s'était paralysée dans un accroc anguleux, et des sauterelles, à la pointe d'une tige de métal, se tenaient en l'air, tremblottantes. De tout le beau spectacle féerique, il ne restait plus que la laideur d'un décor sale, éteint.
La reine arrêta d'un geste son fils qui s'était soulevé sans doute pour qu'elle pût prendre place à côté de lui; et, d'une voix qui avait la netteté d'un sifflement et qui pouvait faire songer au passage d'une faux rapide dans des fleurs:
— Reste, dit-elle, je parlerai debout. J'ai peu de mots à dire, écoute-moi bien. Fre'dérick P% ton grand-père, fut obligé d'abdiquer, pour avoir livré le destin de la Thuringe au caprice d'une femme; Joseph II, mon mari et ton père, est mort, peut-être pour avoir hésité dans la voie que je lui avais ouverte; toi, Frédéric II, jeune homme qui rêves au lieu de régner et de vivre, quelle fm choisis- tu entre l'abdication et la mort?
— Abdiquer? mourir? n'importe, dit le roi en se recouchant sur les peaux de bêtes. Mais qui parle de cela, madame?
— Ta mère, qui sort de sa solitude pour t'avertir. Es-tu le monarque d'un royaume de la terre, ou le suzerain fantasque d'une île d'Avalon? Il semble que l'on voit sur ton front, au lieu de la couronne de fer, lourde et pleine, des antiques Palatins, le diadème à clochettes d'un fou qui serait prince. Enfant, prends garde. Tu commandes à des hommes. Ta rêverie gêne l'action. Prends garde. La volonté de la Thuringe, proclamée par la Chambre, peut te contraindre à descendre du trône, et je te le dis, moi qui vois et qui entends de loin, la Révolution remue et monte sous l'apathie apparente des foules, comme une mer sous des sables, qui soudain surgit et dévaste la rive et déracine les rocs.
— Madame ! dit fièrement le roi, si les députés du royaume me manquent de respect, je les chasserai d'un geste, et si mon peuple se lève contre moi, je me dresserai devant lui et refoulerai l'émeute... à coups de lance, ajouta Frederick, puisque je suis un chevalier de la cour d'Artus, ou à coups de marotte, puisque je suis un fou.
— Il est quelqu'un que tu ne vaincras pas.
— Qui donc?
— Moi.
— Ah ! vous êtes mon ennemie?
— Je vais le devenir. Celle qui, presque jeune fille encore, n'a eu qu'un sourire de dédain pour le père de son mari, renversé de son trône comme un ivrogne de son banc ; celle qui, femme, femme aimante peut-être, n'a pas pleuré le faible époux inégal aux destinées, peut bien précipiter son fils s'il lui résiste ou la gêne.
— Je sais que vous êtes redoutable. Je sais que votre puissance, éparse et souterraine, tout à coup se condense et jaillit comme la lave d'un volcan qui s'ouvre un cratère inattendu. Mais à quoi bon l'exerceriez-vous contre votre fils, madame? Les femmes ne régnent pas en Thuringe, — il eut un petit pli de la lèvre où riait un peu de malice, — et qui donc, moi
174 LE ROI VILRGE
disparu, n'étant plus qu'un homme après avoir été un roi ou n'étant plus qu'un cadavre après avoir été un homme, qui donc mettrez-vous à ma place? Sera-ce mon grand-oncle, le prince Max, qui, gris de Champagne, jonglait avec un obus vide et une bouteille pleine pendant que nos soldats mouraient sur les bords de l'Elster? Aujourd'hui, à soixante-douze ans, ce vieil enfant ivre joue les rôles de petits pages sur son théâtre de Vallersee, en compagnie d'une Sylvia en cheveux gris, princesse en Thuringe après avoir été figurante en Autriche. Ghoisirezvous mon frère Welf? Il a l'habitude de s'habiller en archevêque pour se baigner dans l'étang du château des Sirènes, et de se mettre en chemise pour recevoir les ambassadeurs. Préférerez-vous le prince Christophe, plutôt centaure qu'homme et plutôt cheval que centaure? Dans la cour de son palais on a construit un cirque oii sa femme, une ancienne écuyère, passe en jupe de gaze à travers des cerceaux de papier, pendant que, costumé en Hongrois, il fait claquer son fouet au milieu de la piste; son plus inquiet souci est de monter une. jument noire les soirs d'orage, une jument blanche, les jours de neige, et, l'autre matin, à l'église, pressé de partir pour la chasse, il a crié au prêtre officiant : « Allons, hop! mon père! »
En vérité, madame, depuis Théodore V, qui, ayant cinquante favorites et quatre cents lévriers, mettait des rubans de perles au cou de ses chiens, et des colliers de fer au cou de ses maîtresses, nous sommes tous quelque peu fous dans la branche Alberline des Mittelsbach, et, des trois ou quatre insensés qui ont une apparence de droit à régner sur laThuringe, je suis encore le moins extravagant, puisque je me borne à la belle fantaisie de me vêtir en héros ou en dieu, et au souriant caprice d'écouter, quand je ne puis entendre la divine musique de Hans, les jolies paroles chantantes des oiseaux que me fabrique un magicien de Nuremberg.
Le roi se tut en riant sous son casque héroïque, d'un joli rire d'enfant, presque de petite fille; sans doute, cela le divertissait de taquiner sa terrible mère, un peu. La reine dit sèchement :
— Tu as oublié de nommer le prince Jean- Albert.
Frederick devint très pâle, avec un retroussement de la lèvre.
— 11 est pieux et sage, continua-t-elle.
— Je lui réserve une cellule de cloître !
— C'est lui que la Constitution désigne pour ton successeur.
— Il n'y a de loi que ma volonté !
— Ou la mienne.
— Ainsi, c'est de lui que vous feriez un roi?
— Plus qu'un roi, Frederick.
— Eh! quoi donc?
— Un empereur. Oh ! enfant, as-tu donc l'oreille si assourdie de musiques, et l'esprit si affolé de songes, que tu n'entendes pas monter le vœu profond des races, que tu ne comprennes ce que le destin élabore? L'Allemagne, jadis colossale, s'est écroulée en ruines éparses. Usé, troué, lacéré, l'antique manteau impérial qui traîna sur l'Europe entière, s'éparpille en quarante haillons; le diadème de fer, vendu à l'encan des batailles, a été rompu, mis en pièces et, de chaque pointe tordue, un roi, un prince, un duc, s'est fait une couronne, assez large, il est vrai, pour une tête de nain. Qu'est devenu l'empire des Karl, des Henri, des Othon? demande au seigneur de Kniphausen, qui a moins de sujets qu'un pâtre n'a de brebis; au prince de Lichtcnstein, qui, entre deux repas, peut aller à pied de Tune à l'autre de ses frontières ; au grand-duc de Weimar, dont le duché est un jardin ; au landgrave de Hombourg, suzerain d'un tripot ! Et. pendant quel' Allemagne, déchirée, s'alanguit et succombe, l'héréditaire ennemie, laFrance, pleine de richesses et de fêtes,
rit! Elle danse et piétine, la belle nation vivante, sur les tronçons du cadavre germanique. Mais notre patrie veut se rejoindre, comme un tas de monnaies refondues se condense en lingot, et, rejointe, grandir; elle veut être une et e'norme! L'heure, l'heure est prochaine : partout oii sonne la langue allemande, le sol sera allemand, et nous reculerons nos limites jusqu'aux plus lointains des territoires oii s'arrêta, par de'dain d'autres conquêtes, l'émigration de nos ancêtres.
— Madame, c'est la ce qu'on rêve à Berlin, dit le roi.
— Pourquoi n'y pas penser à Nonnenbourg ? Au corps reconstitué de l'Allemagne, il faudra une tète ; pourquoi la nation capitale, au lieu d'être la Prusse, ne serait-elle pas la Thuringe? Les Mittelsbach, je pense, valent bien les Hohenzollern! et ce ne serait pas la première fois que notre famille convoiterait l'empire ; tout sanglant du meurtre de Henri de Franconie, Carloman I" a failli s'asseoir sur le trône de Charlemagne. La Prusse, oui, a une armée redoutable ; mais si plus d'hommes sont avec elle, nous avons Dieu avec nous. Elle braque des canons, nous élevons la Croix. L'empire allemand, fait par la Prusse, serait luthérien, et maudit; fait par la Thuringe, l'empire allemand sera béni, puisqu'il sera
catholique. 0 jeune homme auquel il faut des rêves, en est-il un, parle, plus magnifique que "celui-ci : recommencer l'histoire , relever le trône de Karl 1" en même temps que la chaire de Léon III, rendre les âmes à TEglise et les corps à Fempire, et, — pareil à ces ge'ants couronnés qui, assis dans leurs fauteils de marbre, révent au fond des légendes, le globe en main et les pieds dans la crinière d'un lion endormi — n'avoir en face de soi que le pape, au-dessus de soi que Dieu !
— Oui, ce serait beau, peut-être, dit le roi dont les yeux s'allumèrent à peine.
Il ajouta :
— Une telle gloire, d'ailleurs, ne peut pas être atteinte.
— Elle peut l'être! s'écria la reine.
— Par quels moyens, ma mère?
Elle courut à lui, s'assit sur Farbre renversé. Elle n'avait plus le geste bref et rude, ni ce visage morne, qui, môme dans l'enthousiasme de l'ambition, ne s'était pas animé, pas éclairé; elle essayait de sourire, d'être familière, maternelle; elle tendit les bras, comme avec une intention de caresse ; elle dit, d'une voix presque douce :
— Comme tu es sage aujourd'hui ! Tu écoutes, tu t'intéresses aux choses qu'on te dit.
C'est très bien, mon Fréde'rick. J'ai été' un peu brutale avec toi, tout à l'heure. Il ne faut pas m'en vouloir; on m'avait irritée. C'est fini. Tu n'as pas cru, au moins, que je voulais te faire abdiquer, mettre Jean-Albert à ta place? A quoi bon, du reste, puisque te voilà raisonnable? Ainsi, plus de désaccord entre nous. Causons là, tous deux, comme une mère et son fils.
La reine Thécla continua, câline.
— Tu me demandes par quels moyens je te ferai empereur? Ne t'inquiète pas des moyens. Ce sont des combinaisons très nombreuses, très profondes ; tu n'y comprendrais pas grand'chose, enfant. La politique, n'est-ce pas, cela t'ennuie? Tu ne feras rien toi-même, rien de très difficile. Un beau. jour, le jour oii tu t'y attendras le moins, je te dirai : « Venez, Sire! » et Ta Majesté impériale n'aura qu'à s'asseoir sur son trône ! Tu sais, ajouta-t-elle avec un petit sourire qui seyait mal à sa lèvre froide, comme Henri l'Oiseleur au premier acte du Chevalierau-Cygne ! Ah! seulement, il faut que tu aies confiance en moi et que tu m'obéisses un peu.
— En quoi? demanda Frederick, l'œil inquiet.
— Soistranquille. Je ne te demanderai aucun
sacrifice pc'nible. La Chambre, on te Fa dit peut-être, veut que tu exiles Hans Hammer. Je ne suis pas de l'avis de la Chambre. Ce n'est pas un crime d'aimer la musique, un grand roi doit protéger les arts et les artistes. Il est vrai que tant de millions pour construire le théâtre, c'est beaucoup. La Thuringe s'appauvrit de jour en jour. L'impôt sur la bière est le plus sûr de nos revenus ; si les Thuringiens devenaient sobres, nous n'aurions plus d'argent du tout. Tu feras bien d'attendre un peu, pour le théâtre. On te le bâtira cent fois plus beau avec l'or de la France vaincue! En attendant, tu peux garder Hans Hammer : c'est un homme de génie ; je n'ai jamais dit le contraire, moi! et lui seul est capable d'écrire la Marche de ton Couronnement.
— Enfm, ma mère, que me demandez-vous?
— Presque rien! D'être moins farouche, de ne pas te cacher, de ne pas t'enfuir tout h coup. Tu mets souvent tes ministres dans une situation singulière; il leur est difficile de délibérer en ton absence, même après m'avoir consultée ; il est nécessaire que tu sois là pour signer les décrets, les ordonnances; le Conseil du royaume ne doit pas être présidé par un fauteil vide î
— M. de Storckhaus est bien ennuyeux, madame.
— Un très bon serviteur I Tu es injuste envers lui. Autre chose. Il convient que tu te montres à tes sujets, de temps en temps. Comment veux-tu qu'ils t'aiment, s'ils ne te connaissent pas? Tiens, il y a deux mois, le jour de l'inauguration de l'Exposition internationale, tu n'étais pas à Nonnenbourg, tu étais allé chez ta nourrice, dans la montagne; et c'est le prince Jean- Albert qui a présidé la cérémonie. On a beaucoup remarqué cela, je t'assure ; le peuple était mécontent. Songe que tu auras, bientôt peut-être, un grand effort à lui demander ! 11 t'en coûte donc beaucoup de monter sur ton cheval blanc et de passer au milieu des foules ravies, en les saluant de la main? Sois généreux, mon enfant; il ne faut pas refuser la joie de voir ton visage à ceux qui auront l'honneur de te donner leur sang.
— Travailler avec mes ministres, me mêler à mon peuple? Est-ce tout ce que vous exigez, ma mère?
— Oh! comme tu es rusé! Tu devines que j'ai à te parler d'un très grave projet? Ecoute, et comprends bien. C'est tout à fait de la politique, ce que je vais te dire. Une seule chose t'empêche d'être un roi inébranlable, un empereur possible : c'est notre famille. Tu avais raison tout à l'heure; ton frère, tes oncles, tes
cousins sont des fous; les châteaux de la Couronne sont des asiles d'aliéne's. A cause de cela, Favenir est inquiétant. On se demande : « Après Frederick, qui régnera? » Et, pour ce qui est de Fempire, tu penses bien qu'il ne saurait appartenir a un prince ayant pour successeur le mari d'une écuyère ou le page de M™^ Sylvia? Songe comme tout serait bien, au contraire, si le roi de Thuringe avait un héritier direct, ferme de corps et sain d'esprit, qui pourrait faire s'épanouir en dynastie impériale la race ducale et palatine des Mittelsbach!
Le roi s'était levé, un flot de pourpre au visage, et il dit, les lèvres tremblantes :
— C'est donc vrai ! vous voulez que je me marie!
— Justement, répondit-elle.
— Et c'est pour m'y résoudre que vous m'avez montré comme un appât éblouissant ce rêve de gloire et d'empire ?
— Est-ce que tu m'en veux? Ah! je comprends, tu t'imagines que je t'ai choisi pour femme quelque princesse allemande ou danoise que tu ne connais point, laide peut-être, ou sotte, que tu ne saurais aimer; tu redoutes un de ces mariages comme les rois en font pour satisfaire à Forgueil de leur rang, ou pour se ménager d'utiles alliances. Non, mon Frederick.
J'ai pensé au bonheur de mon fils en même temps qu'à sa gloire. Mes flatteurs disent que je suis une grande reine, tu sais bien que je suis une bonne mère aussi ! Viens près de moi, tout près. On a dû te raconter que j'arrive de Berlin? J'y suis allée, c'est vrai. Mais ce voyage n'a été qu'un prétexte, qui m'a permis de m'arrêter au château de Liliensée, et tu devines bien maintenant qu'elle fiancée je t'amène.
— Lisi ! cria le roi, la face plus rouge encore et les yeux écarquillés, fixes, comme si quelque horrible vision se fût dressée devant lui.
— Oui, l'archiduchesse Lisi. Tu es aimé d'elle, tu le sais bien, et toi-même...
— Taisez- vous, ma mère!
— Frederick! s'écria la reine, en se redressant, violente.
— Plus un mot, vous dis-je.
— Oh ! si tu refuses, prends garde !
— Je refuse, madame, et je ne tremblerai point. Que pouvez-vous contre moi?M'arracher la royauté après m'avoir oifert l'ertipire? Faites. Vous me prendrez mon trône, soit! Je garderai mon lit.
Il jeta ces paroles et s'enfuit entre les feuillages de soie et les écorces peintes. Des buissons qui s'ébouriffaient en épines fleuries s'écartèrent devant lui comme disjoints par des mains invi-
sibles, et se refermèrent après son passage, pareils à une cloison de verdure.
Alors il s'arrêta, et, rose de fureur encore, tout essoufflé, il se mit à sourire pourtant, parce que là, devant lui, sous un pâle clair de lune, qui descendait d'un ciel semé' de petites étoiles, un beau cygne, lentement traînait une nacelle d'or sur l'azur calme d'un lac
Par quel miracle ce paysage nocturne rêvait-il, lointain, entre les parois d'un palais, tandis que le plein jour, sans doute, battait au dehors les murailles?
Le frisson frais du soir, dans la clarté mélancolique, rebroussait doucement les neigeuses plumes du cygne, ridait l'eau claire de petits frémissements sonores, et faisait se heurter autour du lac les grêles lances des roseaux et se froisser leurs lattes lisses ; et tout l'arôme vague, qui monte des verdures mouillées, qu'exhale l'encensoir à demi clos des fleurs, errait dans le souffle épars qui poussait et déchirait des nuées à travers les chevelures des herbes retombantes.
Frederick, sur la rive, un peu penché, caressait le long cou du cygne, qui parfois ouvrait ses ailes comme deux voiles blanches.
Alors, du ciel oi^i planait une lune estompée d'azur, de l'étang piqué d'étoiles, des roseaux
qui tremblent, et du vent et des parfums, et des pâles lointains de brume," — comme si, dans le paysage, eût été répandu quelque invisible orchestre, — une musique émana, divine...
Ce fut d'abord une frêle mélodie, presque inentendue, indécise, et délicieuse, hélas! On eût dit que d'angéliques chanteurs, très loin, très haut, dans la vibration d'une ineffable clarté, ne voulaient pas se poser,même sur les cimes. Puis, peu à peu, avec la courbe lente d'un vol de plus en plus sonore, la céleste musique, toujours douce, se renforça, se développa, comme une approche intense de splendeurs, et enfin éclata, pareille à quelque prodigieuse aurore, dans un épanouissement de cuivres lumineux!
Frederick écoutait, une joie d'extase aux lèvres, ayant des rayons pour regards. Peut-être voyait-il aussi! Quand tous les sens se dilatent et se fondent dans les délices d'entendre, la vue mêlée à l'ouïe perçoit de5 formes dans les sons. Et les anges descendus enveloppaient le roi du paradis ensoleillé de leurs ailes.
Mais, ainsi qu'un aigle, après avoir touché la terre, se renvoie, l'éclatante musique, avec un éloignement de splendeurs, s'atténua, s'affaiblit, et, peu à peu, dans la fuite lente d'un vol de moins en moins sonore, ne fut plus, très loin, très haut, parmi les vibrations d'une ineffable
clarté, qu'une frôle mélodie, indécise, presque ineniendue, et ^délicieuse, hélas !
Alors Frederick, après un instant de rêverie attristée, entra dans la nacelle et dit au cygne : « Va! » comme si, dans un voyage sur le beau lac pareil à un ciel étoile, il eût espéré rejoindre les anges envolés qui l'appelaient, si faiblement, du haut du paradis.
Mais, bien que le cygne ramât des pattes, en ofîrant ses ailes au souffle, la barque dorée ne s'éloigna pas : une petite main la retenait au bord.
Lisi ! s'écria le roi, pâlissant.
Une jeune fille était là, en effet. Toute rose, un peu grasse, sous ses courts cheveux blonds qui lui mettaient au front de jolies boucles folles, elle se tenait à genoux sur la rive, et tirait la nacelle, en riant. Et la mélancolie de la lune n'éteignait pas la pourpre jeune de sa joue, ni l'espièglerie de ses yeux vifs, ni la gaité fraîche de sa bouche d'enfant.
— Oui, mon Frederick, c'est moi, Lisi! Tu ne m'attendais guère? Me voici. Gomme il y a longtemps que je ne t'ai vu ! et il paraît, Sire, que vous êtes devenu très méchant, pendant ce temps-là. Tu ne sais pas ce que ta mère vient de me dire? que tu ne veux pas m'épouser. Mais je ne l'ai pas crue, pas du tout, pas du
tout. Je sais bien, moi, que mon Fre'dérick m'aime. Il n'est pas venu me voir à Lilienbourg; il ne m'a pas écrit; mais c'est qu'on est très occupé quand on est roi. Ah! mon Fried, tu veux bien que je sois ta « petite femme », comme autrefois, tu te rappelles, dis?
— D'où viens-tu? Qui t'a permis d'entrer ici? Va-t'en, je veux être seul, va-t'en!
Et, en parlant ainsi d'une voix où il semblait que la colère eût peur, le roi saisit une rame et frappa Feau violemment; mais, avant que se fût éloignée la nacelle, Lisi s'y était élancée, et, toute secouée d'un rire, elle se jeta sur la poitrine de Frederick, pendant que la barque gagnait le large.
Haletant de je ne sais quelle épouvante, les mains sur les joues et sur la bouche, comme pour retenir un cri ou pour éviter un contact possible, il s'écartait, renversait la tête. Ajoutait fuir ; mais Lisi, son menton sur le bord du corselet d'argent, tenait le roi par les épaules, et, ses courtes boucles volantes, elle lui riait au visage avec sa fraîche bouche de rose épanouie.
— Oh ! que c'est vilain d'être sauvage ainsi ! On dirait que tu as peur ? Je ne suis pas effrayée, moi; je me sens très heureuse. Ris un peu, pour me faire plaisir. Non? Je comprends, tu me boudes, parce que je suis venue te chercher
jusqu'ici ; il ne faut pas me garder rancune ; c'est ta mère qui m'a dit : « Va, tu le peux. » Et puis, je l'avoue, j'étais curieuse de connaître ce coin du palais ; on en raconte tant de merveilles ! Oh ! c'est extraordinaire et très joli. 11 semble que l'on vit dans un conte dé fées. Si tu veux tu seras le prince Diamant et je serai la princesse Perle ; et à la fm de l'histoire, les deux pierres précieuses feront un bel anneau de fiançailles ! Mais tu es habillé en Chevalier-au- Gygne? Alors, je me nomme Eisa. Dis, mon Fried, est-ce que c'est un vrai ciel, là, sur nos têtes, et une vraie lune, et des étoiles véritables? Ici, il est minuit; dehors, il est midi. De l'eau, ce lac? Un oiseau, ce cygne? Non, n'est-ce pas? Tu sais, continua-t-elle un peu moins gaie, je suis très contente de voir cela, je suis inquiète aussi. Il y a quelque chose qui me gêne dans le plaisir que j'ai. Peut-être parce que ces belles choses ne sont pas naturelles. Enfin, c'est du mensonge qui nous entoure? Ce ne doit pas être bien de contrefaire ainsi la création divine. Il n'est pas permis, sans doute, d'avoir un autre ciel que le ciel. Tu connais l'histoire de l'Ange mélancolique et révolte qui. ayant vu l'Eden, en voulut faire un à son tour? C'est à ce paradis diabolique que doit ressembler le paysage où
nous sommes. Il est tout pareil à la réalité des plaines, des eaux, du soir; mais on éprouve, à le regarder, un malaise qui serre le cœur et le glace. Oh! vois-tu, c'est que Dieu n'est pas ici. Et toi-même, mon Fried, tu es comme si tu n'existais pas à la façon des autres hommes. Tu es différent. Je ne suis pas bien sûre que tu me voies, ni que tu m'entendes. Peut-être tu n'es pas plus Frederick que ces astres ne sont des étoiles. Tu vis, toi aussi, de la vie menteuse que tu as donnée aux choses. Oh I mon bien-aimé, rappelle-toi la belle campagne vraie où nous courions ensemble, les grands arbres baignés de chaleurs dorées ou pâlissants de lune, et le bon souffle frais de l'espace, qui mêlait nos cheveux ! Que la nature était vaste et douce ! Ici, l'on est comme des âmes en cage. Il faudra retourner à Liliensée. C'est là que l'eau est pure et claire, et reflète tout le ciel ! Dis, te souviens-tu de ces roseaux penchés sur le bord de Fétang qui nous faisaient un toit de verdures tremblantes, et où nous étions comme dans une maisonnette de feuilles et de soleil ? Une bonne odeur montait de la terre mouillée, et le vent nous apportait, avec la fraîcheur de Feau les petits cris des hirondelles qui rasent l'onde et la chanson des laveuses, là-bas!
Maintenant il Técoutait, plus attentif, moins effrayé. Il avait baissé la tête vers ce jeune visage rose oii le rire frivole s'était fondu en un sourire un peu triste, presque plaintif. Il se souvenait, certainement. Il avait dans les yeux comme un consentement attendri.
Lisi vit bien qu'il n'était plus ni fâché, ni sauvage. Toute joyeuse, elle s'écria en frappant des mains :
— Te voilà comme je te veux et comme je t'aime :^
Et elle lui sauta au cou, lui mettant ses lèvres aux lèvres.
Il bondit en arrière, les cheveux secoués, farouche, pareil à un homme qu'une vipère a mordu.
— Oh! malheureuse folle, laisse-moi!
— Frederick?
— Laisse-moi ! Va-t'en !
— Qu'ai-je fait de mal? répondit-elle en essayant de lui prendre les mains. Est-ce que ta bouche n'est pas celle de mon fiancé?
— Tu t'en iras, te dis-je!
Et, après Favoir repoussée d'un geste dur, il se baissa pour prendre la rame, voulant regagner le bord ; mais elle la saisit avant lui et la jeta dans le lac dont l'eau rejaillit dans un éparpillement d'étincelles.
— Tu Taiiras donc voulu ! cria le roi en étendant le bras avec un geste qui commande.
Comme si ce mouvement eût été un signal, un fracas formidable ébranla le paysage lunaire. Pendant qu'un lourd nuage, déchiré d'éclairs, et d'où sortait un grondement de tonnerre, envahissait le ciel en éteignant l'azur et les étoiles, de brusques rafales de toutes parts se ruèrent à travers les roseaux fracassés et firent du lac paisible une mer orageuse dans Tombre, où la barque ballotée montait et descendait parmi le bouleversement de Fonde.
Lisi jeta un cri de détressse en se cramponnant à la robe du roi; lui, calme, il se tenait debout, forme pâle au milieu des ténèbres ; et il n'y avait de clarté qu'aux ailes d'argent de son casque.
Puis, sous un lourd paquet d'eau, la nacelle chavira, tourna, sombra. Plus rien n'était visible dans la tempête, que la blancheur palpitante du cygne qui, retenu par la chaîne d'or, planait sur le tumulte du lac, comme l'écume ailée des vagues.
Toute petite, Lisi habitait un grand château qui e'tait sur une montagne.
D'abord elle avait vécu dans le palais du margrave son père, à Kranach. Le margrave mourut de chagrin, pour avoir vu s'éteindre à vingt ans la margravine, une princesse de la maison d'Autriche, qu'il aimait tendrement, bien qu'elle fût sa cousine et sa femme. Il n'avait pas eu d'autre enfant que Lisi; en revanche, il avait beaucoup de parents, à Dresde, à Vienne, à Nonnenbourg, à Berlin ; de graves diplomates, mandataires de ces parents, se réunirent autour d'une table à tapis vert; ils décidèrent à l'unanimité qu'il serait scandaleux de voir une souveraine de six ans — c'était l'âge de Lisi — régner à Kranach, même sous l'autorité d'un conseil de régence, et que les Etats du défunt devaient faire retour à ses collatéraux. L'entente s'établit moins vite lorsqu'on en vint à distribuer les parts de l'héri-
tage. C'est d'un bon accord que les corbeaux se précipitent sur le cadavre, mais il leur arrive de se quereller au moment oii les becs vont dopiecer la chair. Enfin on finit par s'accommoder ; la Saxe voulut bien se contenter de Fulde, parce qu'on y fabrique de la porcelaine; le cercle de Neustadt, à cause de ses beaux lainages, fut réclamé et obtenu par l'Autriche : la Thuringe, pays catholique, s'adjoignit Blankenheim où il y aune belle église, et la Prusse prit Kranach même, sans donner de raison, pour prendre. Il va sans dire que l'on ne songea pas un instant à consulter le peuple du margraviat, que ces arrangements de famille ne pouvaient intLTCsser en rien. Quant à Lisi — la petite archiduchesse, comme on disait en souvenir de sa mère autrichienne, — on lui laissa le domaine de Lilienbourg, château écroulé en ruines au milieu d'un parc devenu foret, au-dessus d'un lac changé en marécage. Mais l'air y est très bon, à cause des montagnes. D'ailleurs, on se promit d'avoir l'œil sur elle. Elle grandirait, cette petite, et, jeune fille, épouserait peut-être quelque prince ou quelque duc capable de revendications fâcheuses. A moins que, vers quatorze ou quinze ans, elle ne fût prise d'une violente vocation religieuse ; ce qui serait fort agréable à Dieu et aux hommes. Il y a de nobles cou-
vents OÙ les nonnes de grande race deviennent vite abbesses, et ne gênent plus personne. En mtme temps qu'un vieux château, on donna à Lisi — sous le titre de première dame d'honneur — une vieille gouvernante qui portait un scapulaire à son cou, un cilice sous sa robe, et qui se réveillait quatre fois chaque nuit pour prier sainte Elisabeth de Hongrie, à qui elle était particulièrement dévote.
Ce qui aurait fait le désespoir d'une autre enfant, fit la joie de Lisi.
C'était une grasse petite fille, aux grands yeux qui regardent en face, aux bonnes joues toutes rouges, pas farouche, turbulente, jamais en place. Elle avait été bien gênée, naguère, à Kranach, dans Fétroitesse de l'étiquette, il lui fallait déjà prendre des airs de jeune souveraine, donner sa main à baiser, gravement, à des gens tout chamarrés d'or qui la saluaient avec un respect très convaincu. Gomme elle avait envie de rire, quelquefois, au visage de ces vieux-là! Il y avait surtout un chambellan, avec un nez tout rouge, à qui elle aurait été si contente de pouvoir tirer la langue î mais des personnes sévères lui disaient : « Oh ! Altesse ! »
Maintenant, elle s'évadait des contraintes. Le lendemain de son arrivée à Liliensée — dont on avait, tant bien que mal, réparé l'aile droite —
elle fut tout de suite à son aise, comme chez elle, dans les ruines, dans les bois, dans Tespace. Elle ne s'effraya ni de la sombre et morose demeure, ni de la blême gouvernante, renfrognée aussi, qui passait lentement, et sans bruit, dans les corridors, comme le revenant du château ; elle éparpilla dans toute la mélancolie environnante son éclat de rire d'enfant, et elle trouvait aux choses la gaîté qu'elle y mettait. Puis la petite paysanne qu'il y avait dans cette petite princesse — qui sait? une méprise entre deux berceaux, peut-être? — s'extasiait des arbres où l'on grimpe en déchirant sa jupe, de la terre grasse où l'on enfonce jusqu'aux chevilles, des touffes d'herbe que l'on arrache à pleines mains et qui vous barbouillent le nez de leurs odeurs mouillées. Ce fut comme l'épanouissement d'une fleur tirée de serre et transplantée en plein sol, comme l'envolement d'un oiseau, hors de la cage, en plein air. Vaguement, elle concevait qu'on lui avait fait tort; il y a dans les enfants une petite justice à laquelle il faut prendre garde ; oui, elle sentait qu'on l'avait dépouillée, renvoyée, presque enfermée; mais, dépouillée, de quoi? de luxes et de pompées, trop lourds pour elle, comme un manteau d'or; renvoyée, d'où? d'une prison; enfermée, où? dans la liberté.
Ah! comme c'était plus amusant de courir dans les champs au soleil que de rester assise, les coudes au corps, sur une espèce de petit trône! Elle riait aux éclats. Plus de couronne? elle mit des sabots.
Sa gouvernante, M"^ Arminia Zimmermann, lui fit plus d'une remontrance a propos de ces allures peu dignes d'une Altesse. On voulait bien que Lisi n'eût plus de principauté, mais on voulait aussi qu'elle conservât des façons princières, qu'elle gardât les ennuis, sinon les avantages de son rang. Imaginez une perruche à qui l'on a retiré son perchoir, parce qu'il était d'or, et qu'on tient toujours attachée, par une vilaine ficelle, à un piquet de bois.
Lisi, qui portait très haut sa petite tête depuis qu'il n'y avait plus de diadème dessus, se révolta avec une gaminerie effrontée. Et vraiment, c'était bien le moins qu'on la laissât jouer, puisqu'on ne la laissait point régner. Elle déclara tout net qu'elle prétendait s'amuser à sa guise, qu'elle ne resterait pas enfermée dans l'oratoire, un endroit très ennuyeux, qu'elle se roulerait dans l'herbe quand cela lui ferait plaisir, et qu'elle déchirerait sa robe aussi souvent qu'il lui plairait. M"° Arminia, épouvantée, fit le signe de la croix; Lisi répondit par un pied-de-nez et s'en alla chercher des nids dans
les broussailles des vieux remparts. La gouvernante eut bien l'ide'e de lui courir après, mais elle se souvint de ses jambes ankylost'cs par l'habitude de ragenoiiillement. Elle se résigna donc, dans une dignit«5 solitaire. Les gens du pays disaient que les ruines de Lilienbourg étaient hantées par deux esprits d'espèce tout à fait différente : une Dame-Noire, Arminia, et un lutin, Lisi.
De la cour d'honneur du château, elle avait fait une basse-cour ; des pigeons nichaient dans les antiques murailles escaladées de lierre ; des poules becquetaient les mousses entre les dalles défoncées, oii d'imprudents lézards venaient se chauffer au soleil: il y avait, dans une mare grasse, des escadrilles de canards barbotants; des dindons de moire noire pesamment se prélassaient en laissant pendre la molle peau rouge de leur jabot, pendant que, les ailes bâtantes, à la pointe d'un éboulement pierreux, un coq de pourpre et d'or hérissait dans le soleil sa crête, avec un rauque cocorico; et c'était un assourdissement de bruits qui piaillent, cliquettent, crient, gloussent, roucoulent, un enveloppement de plumes ébouriffées qui se pressent et palpitent et veulent voler, lorsque Lisi, sa jupe courte entre les genoux, ses manches retroussées, — tout l'air d'une petite fermière — épar-
pillait hors d'un panier plal Tavoine et le maïs que se disputaient à terre des querelles de pigeons, ou que le coq happait en l'air dans un vif sursaut d'ailes! Une fois, l'une des poules, un très joli oiseau exotique, hlanc, avec une huppe de plumes dorées, eut l'air de devenir malade ; elle se tenait à l'écart, faisait la boule, mettait la tète sous l'aileron, et même elle n'ouvrait pas le bec quand Lisi, agenouillée et baissant le cou, lui oifrait sa petite lèvre oii il y avait des grains de mil. Très soucieuse, car précisément cette poule était sa préférée, l'archiduchesse s'avisa tout à coup d'un étrange moyen de guérison; elle prit la pauvre bète dans une main, doucement, et, d'un seul coup de ciseaux, lui coupa la huppe dorée, qui était une espèce de petite couronne. Le lendemain, la poule sautelaitjoyeusement,les plumes lisses, et caquetait plus haut que toutes les autres. « C'est comme moi », pensait Lisi.
Dans la vallée, de l'autre côté de la montagne, il y avait un hameau. Pas de plus grande joie pour la fille du margrave que d'aller jouer avec les petites villageoises, avec les petits villageois aussi. On lui avait pris ses sujets ; elle en retrouverait d'autres, moins grands, qui lui plaisaient mieux. D'abord ceux-ci ne la respectaient pas du tout! et elle n'était pas obligée
de leur donner sa main à baiser. Pourtant elle exerçait une espèce d'autorité. Justus lui-même, le fils du maître d'école, — bien qu'il eût onze ans et que ce fût un petit homme sérieux, toujours le nez dans des livres, — subissait l'influence de Lisi ; si bien que, sur un signe d'elle, il n'hésitait pas à hasarder sa dignité jusqu'à escalader les murs pour aller lui cueillir des branches de lilas ou de petites pommes vertes dont elle était très friande. Mais ce n'était point à sa naissance qu'elle devait cette suprématie ; elle avait la souveraineté légitime du mérite : tout ce jeune monde l'adorait et lui obéissait parce qu'elle était bien la plus turbulente et la plus espiègle diablesse que l'on eût jamais vue. Elle savait toutes les belles rondes, abondait en inventions de jeux, imaginait toujours quelque nouvelle farce; on peut dire que, pendant trois ou quatre ans, il ne fut pas attaché une seule casserole à la queue d'un chien, ni déraciné une tulipe dans le jardin du maître d'école, ni épingle une seule pliime de paon à la redingote du pasteur, sans que Lisi fût l'auteur ou eût été le conseiller du délit. Et c'était elle qui organisait les longues escapades à travers plaines et bois, où l'on s'en allait par bandes pareilles à des volées bavardes de passereaux, et d'où quelquefois on ne revenait qu'à
la nuit montante, les cheveux pleins d'épines, les lèvres noires de mûres, jupe ou culotte en loques. Les mères, naturellement, grondaient, oui, mais on s'e'tait si bien amusé.
A vrai dire, les mères avaient raison ; ces courses prolongées n'étaient pas sans péril, comme on le verra par la terrible aventure qui arriva une fois à Lisi et h ses compagnons.
Ils s'en retournaient vers le village, le long d'une lisière toute rougie et dorée par le coucher du soleil, — elle, sautant à cloche-pied, essoufflée, rose de plaisir, ses boucles au vent, ayant sur les bras un tas d'herbes et de fleurs sauvages; les autres, derrière elle, un peu las, mais ravis, et traînant^ de longues branches d'arbre qui faisaient un bruit de soie déchirée, — lorsque, tout à coup, huit ou dix petits hommes masqués sortirent furieusement d'entre les arbres et enveloppèrent les vagabonds en criant :
— La bourse ou la vie !
Vous pensez la peur que l'on eut! Garçons et fillettes, avec des cris et des gestes d'effarement, se serraient les uns contre les autres comme des oisillons dans un nid; il y en avait qui s'étaient mis à genoux et tendaient les mains en demandant qu'on ne leur fît pas dé mal! Seule, Lisi, avançant sa mignonne figure
espiègle parmi les fleurs en touffes, était plutôt étonnt'e qu'effrayée ; elle voyait que le plus vieux des banJits n'avait guère que douze ou treize ans, et qu'ils portaient tous de belles vestes de soie et de velours, avec des broderies dessus. Jamais elle n'avait entendu dire que l'on rencontrât sur les chemins des voleurs aussi jeunes et aussi bien habillés que ceux-ci. Pourtant il se pouvait qu'il y eût quelque danger, car les assaillants, à qui leurs masques noirs donnaient un air fort tragique, braquaient sur la bande effarouchée de petits pistolets qui étaient probablement des joujoux, mais qui étaient peut-être de véritables armes. Lisi jugea donc à propos d'entrer en composition avec les brigands, et, moitié riant, moitié fâchée, elle dit à celui qui devait être le chef, puisqu'il était plus grand que les autres et que sa veste était la mieux brodée de toutes :
— Moi, monsieur, je vais vous donner une pièce de six kreuzers : c'est tout ce que j'ai, et les autres n'ont rien du tout. Mais, enfin, avec six kreuzers vous achèterez des gâteaux et des cerises. Prenez la pièce, et laissez-nous passer, s'il vous plaît.
Le chef haussa les épaules, en signe de mépris.
— Six kreuzers ! s'écria-t-il. Voilà une belle
somme, en vérité. Il serait plaisant, terre et cieux ! que des gentilshommes de notre espèce se fussent dérangés pour un aussi piètre butin! Si vous n'avez pas d'argent, eh bien ! nous vous garderons prisonniers jusqu'à ce que vos familles nous aient fait parvenir une rançon convenable, quatre ou cinq mille thalers, par exemple. Allons, en route, venez avec nous dans la forêt ; le Capitaine décidera de votre sort.
— Mais, ditLisi, c'est donc sûr que vous êtes de vrais voleurs ?
Les petits hommes masqués parurent très offensés de ce doute; pour bien établir leur qualité de malfaiteurs, ils se mirent à rudoyer de la parole et du geste les camarades de Lisi, qui, tremblants et pleurnichants, et disant : « Ah ! maman ! Ah ! mon Dieu ! » finirent par former une file étroite entre la double haie des bandits féroces et graves, le pistolet au poing; et l'on se mit en route parmi les branches vertes, çà et là roses de soleil, qui s'écartaient devant le passage de la troupe et se rejoignaient vite dans un frémissement de feuilles.
De temps en temps, Lisi, qui était au premier rang, tournait la tête vers ses compagnons; d'un geste ou d'une parole, elle essayait de les consoler ou de leur faire reprendre courage ; elle avait un peu de l'air d'un général vaincu,
qui, par sa noble attitude, veut relever le moral abattu de son état-major.
On arriva dans une clairière oij de petits chevaux blancs, aux chabraques de v^elours, paissaient les herbes fleurissantes, mordillaient l'écorce des arbustes ; il y avait, au pied d'un très vieux chêne, un enfant masqué aussi, qui était couché sur les mousses, une joue sur un poing, avec l'apparence de songer profondément ou de dormira demi.
Certainement celui-ci était le maître de tous les autres, car il portait un magnifique habit de satin couleur de feu, galonné de passementeries de perles ; des crosses de nacre, incrustées de pierreries, scintillaient à sa ceinture, et sur sa toque s'ébouriffait un remuement de plumes rouges et d'or, pareil à un bel oiseau qui se serait posé là.
Au bruit des pas dans la clairière, il tourna les yeux vers les arrivants, et d'une voix un peu lente, où l'on aurait pu deviner l'habitude et aussi l'ennui du commandement :
— Eh bien! lieutenant Karl, demanda-t-il. quelle nouvelle et qui sont ces gens? Répondez.
— Mauvaise prise, capitaine, répondit le lieutenant Karl, celui des brigands que l'archiduchesse avait pris pour le chef. Ces paysans affirment qu'ils possèdent pour toute fortune...
— Six kreuzers ! interrompit audacieusement Lisi pendant que ses compagnons, groupés der* rière elle comme frileusement, considéraient de tous leurs yeux écarquillés le beau capitaine mieux emplumé et plus splendide qu'un faisan des bruyères. Oui, six kreuzers! et je pourrais bien les garder, puisqu'ils sont à moi et non à vous. Enfin, je les donne, parce qu'on nous attend chez nous.
Le capitaine s'était levé.
— Vous mentez, petite, dit-il.
— Fouillez-moi ! répondit-elle.
— Vous avez autre chose.
— Quoi donc?
— Ces fleurs.
Et, un mélancolique sourire aux lèvres sous la soie noire du masque, le capitaine désignait les belles herbes qui fleurissaient par touff'es jusqu'aux yeux de Lisi; car elle s'était bien gardée de les lâcher malgré le brouhaha de l'aventure.
— Mes fleurs !
— Off'rez-les-nous ; ce sera votre rançon.
— Oh! je veux bien ! s'écria-t-elle. Et la pièce de six kreuzers, vous n'en voulez pas?
— Non.
— Ah! mais, vous êtes de drôles de voleurs, savez-vous !
En poiitfant de rire, elle jeta le gros paquet (le fleurs a la tête du capitaine, qui fut tout enveloppé, des plumes de sa coitfe aux éperons de ses bottes, d'un éparpillement de pâquerettes, de bleuets et de boutons d'or accrochés aux passementeries de l'habit; et, comme il se secouait en riant lui aussi, mais à peine, il eut l'air d'un joli arbuste remué du vent, qui laisse tomber ses fleurs et ses feuilles.
Ceci fut un signal de bonne humeur générale ; les villageois, s'apercevant que les choses prenaient une bonne tournure, et les bandits euxmêmes, mis en gaîté par l'air moins triste de leur chef, se débandèrent avec des exclamations de joie; il n'y avait plus ni prisonniers ni gardiens, mais une troupe d'enfants joueurs ; une petite fille s'étant avisée d'arracher une poignée d'herbes et de la lancer, à l'imitation de Lisi, au nez du lieutenant Karl, d'autres suivirent cet exemple ; et ce furent bientôt dans la clairière, entre les poneys blancs qui se mirent à hennir, parmi les broussailles, autour des arbres, des courses, des poursuites, des fuites, des bonds, toute une bataille de rires et de gestes fous, où les haillons achevaient de se déchirer aux broderies de soie sous une avalanche éparse de fleurettes envolées.
Le lieutenant Karl s'écria :
— Écoutez !
Les enfants s'arrêtèrent dans la surprise immobile du jeu interrompu.
— Eh bien! quoi? dit Lisi, ses cheveux dans les yeux, une sueur rose aux joues.
— Silence, écoutez.
En elTet, un bruit de pas réguliers et nombreux sonnait au-delà des branches, tout près, sur la route.
Le lieutenant Karl reprit en baissant la voix :
— Attendez, sans faire de bruit. Je reviens. Il se jeta entre les arbres suivi par l'étonne-
ment de tous les petits yeux écarquillés, et reparut bientôt, effaré, haletant.
— Nous sommes perdus!
— La police? s'écria Lisi.
— Qui donc vient? demanda le capitaine.
— Le gouverneur!
— Seul?
— Ohl non. Il est seul, dans une calèche, mais il y a des gens, beaucoup de gens qui le suivent.
— Lieutenant, nous nous défendrons!
— Contre vingt bu trente hommes?
— Je le disais bien, qu'il nous aurait fallu une caverne!
— Nous n'en avons pas trouvé ! et, en quatre jours, il eût été difficile d'en creuser une.
— Faudra-t-il donc fuir? dit le capitaine, d'une voix sourde, le menton dans la main.
— Nous n'en ayons pas le temps. Ecoutez! Ils font halte ; le lieu de notre retraite a e'té révélé par quelque traître ; nous allons être enveloppés.
— Oh ! dit le chef, ses petits poings aux dents. Mais Lisi, qui ne comprenait pas grand*-
chose à ce qui se passait, qui devinait seulement que ses nouveaux amis étaient en péril, intervint.
— Monsieur le capitaine, est-ce que vous pourriez, au lieu d'une caverne vous contenter d'un château ?
— Un château?
— Oui.
— Et lequel, petite?
— Dame, le mien.
— Vous avez un château, vous?
— Puisque je vous le dis. Ah ! il n'est pas hien beau ni bien neuf! Mais vous pourrez toujours vous y cacher.
— Une ruine?
— Très vieille.
— Avec des souterrains?
— Profonds, noirs, terribles!
— Karl ! s'écria joyeusement le capitaine, il y a des souterrains.
— Cela vaut cent fois mieux qu'une caverne! repondit Karl. Hâtons-nous. Est-ce que vous n'entendez, pas ? On dirait que l'on marche sur l'herbe en écartant les branches.
— Eh bien! venez dit Lisi.
— Oui, dit le capitaine. Ce n'est donc pas loin, cette ruine?
— Non, pas loin.
— Et nous n'aurons pas besoin de suivre la grande route?
— Il y a un sentier. Mais c'est vrai que des gens vous cherchent ! Oh ! je crois qu'ils approchent. Allons! Monsieur le capitaine, en route.
Elle s'engagea vivement dans la foret, suivie en tumulte par tous les petits hommes et toutes les petites femmes ; ce fut comme une disparition dans la profondeur des branches d'une troupe d'oiseaux en alarme.
A la ve'rité, l'archiduchesse n'était pas sans inquiétude, en dépit de son air résolu ; il y a quelque chose de grave a cacher des personnes poursuivies par la police ; Lisi songeait aussi à la mine redoutable que ne manquerait de faire M"^ Arminia Zimmermann à l'aspeot de ces étrangers. Oui, mais la mine de M"" Arminia, elle ne s'en souciait guère; et enfin on ne peut pas laisser prendre de. jolis brigands tout
de soie habilles qui ont refusé de voler une pièce de six kreuzers et avec qui on a joué dans les bois.
Après une assez longue marche presque silencieuse à travers les fougères et les troncs de jeunes chênes, les fugitifs se trouvèrent dans une plaine toute baignée d'ombre crépusculaire, et, en face d'eux, sur une haute colline escaladée de sapins, les ruines de Lilienbourg s'érigeaient, difformes et sombres dans la pâleur du ciel encore bleu.
— Une forteresse! s'écria le capitaine.
— Nous la mettrons en état de défense, dit le lieutenant Karl.
— Oui, dit Lisi, allons.
Après avoir congédié les enfants du village qui s'étaient engagés gravement à ne parler à personne de cette aventure — promesse qui fut tenue, ou ne le fut pas — la petite archiduchesse se mit à la tête des brigands et commença de grimper le sentier qui s'enroule autour de la colline et aboutit enfin à la porte ruinée de l'antique château. En même temps que les enfants, la nuit montait la côte, noircissant les verdures, mêlant les roches à l'ombre, éteignant comme sous un voile de silence les gazouillis des nichées et les cliquetis épars des insectes dans l'herbe ; et la ruine
elle-même, peu à peu submergée par la marée des ténèbres, amolissait ses angles durs, s'estompait, se fondait dans la grisaille du ciel ou mourut la lueur d'une dernière nuée rose.
Maintenant, à cause de la mélancolie du soir, — on dirait que le serein tombe sur les âmes comme sur les corps, — une sorte de gêne, qui était presque de la peur, envahissait les fugitifs; plus de bavardages à mi-voix; des têtes courbées, des bras ballants. Lisi elle-même se taisait, prise d'une vague appréhension. Heureusement, on apercevait déjà l'énorme porche de Lilienbourg, qui baillait, tout noir, entre des amoncellements de granit écroulé, sous de sombres verdures; elle n'avait pas l'air bien hospitalier, la vieille porte ; plus d'un enfant songea peut-être à la gueule d'un ogre de pierre ; mais cette ouverture de gouffre était le but, et l'on avait hâte de se fourrer la-dedans ; on voulait être arrivé, n'importe où.
— Oh î s'écria Lisi.
Et tous les arrivants reculèrent avec des cris et des gestes d'effroi.
C'est que, soudainement, des lueurs sanglantes de torches s'étaient allumées dans le bâillement de la porte ; et elles se précipitaient vers les enfants, rebroussées par l'air, pareilles à des noyaux rouges de petites comètes qui
auraient des queues de fumée et d'ombre.
— Sont-ce vos serviteurs qui viennent audevant de nous? demanda le capitaine.
— Je n'ai pas de serviteurs, dit Lisi stupéfaite.
Cependant, sous la rougeur des torches, on distinguait des visages et des dorures de livrées.
— Nous sommes pris! cria Karl. Ce sont les gens du gouverneur.
— Impossible ! comment seraient-ils arrivés ici, avant nous?
— Eh I je ne sais pas. Ils nous auront suivis, puis devancés. Par la grande route. Le gouverneur était en calèche, et les domestiques, auront couru. Enfin, ce sont eux, voyez !
Il avait à peine achevé ces mots, qu'un cercle de grands valets élevant des branches de pin flambantes, se forma autour des brigands rassemblés en un groupe craintif; Lisi se mit à pleurer à chaudes larmes, parce qu'elle avait peur qu'on fît du mal à son bel ami, le capitaine.
Mais les porteurs de torches ne paraissaient pas avoir des intentions hostiles ; ils s'inclinèrent d'un air de respect et se tinrent courbés, dans un immobile salut. Lisi n'aurait jamais pensé que ce fût l'habitude des gens de police d'être si polis à l'égard des voleurs.
Elle fut bien plus étonnée encore, lorsqu'elle vit un vieux gros homme, tout chamarré de dorures — il la fit songer à ce chambellan de la cour de Kranach, qui avait le nez rouge — s'avancer, avec les marques d'une profonde humilité et, la tête basse, mettre un genou en terre devant le chef des bandits.
— Oh î Monseigneur! Monseigneur! dit-il d'une voix fort convenablement émotionnée, combien je suis aise de retrouver enfin Votre Altesse? Quelle inquiétude. Elle nous a donnée pendant quatre longs jours! Se peut-il qu'Elle n'ait pas réfléchi aux tourments que cette escapade causerait a une mère et à tant de dévoués serviteurs ? Ah ! voilà le fruit des mauvaises compagnies. Combien de fois n'ai-je pas conjuré mon auguste élève de refuser sa confiance à des pages frivoles, et surtout à ce petit démon de Karl, que, l'autre jour encore, j'ai surpris, dans le jardin de la Résidence, déclamant avec emphase les Brigcmds, de Schiller, une exécrable tragédie, bonne seulement à pervertir le cœur et l'esprit? Enfin, aujourd'hui, tout s'achève heureusement; et je m'imagine que Votre Altesse ne sera plus tentée de courir les bois en compagnie de ces maudits pages, comme un détrousseur de passants; j'espère aussi qu'Elle me rendra bon témoignage
des ménagomonts dont j'ai usé dans ces difficiles circonstances. Tout à l'heure, déjà, j'aurais pu m'emparer de Sa personne; mais il y aurait eu un grand scandale, à cause de tous les petits villageois qui étaient là. J'ai préféré venir vous attendre ici, et Votre Altesse voudra bien apprécier...
— Assez I dit le capitaine, d'une voix fière, en retirant son masque.
— Oh! qu'il est joli ! s'écria Lisi.
— Je prie M. de Storckhaus de m'épargner ses reproches et ses protestations! Sans doute on lui a donné l'ordre de me ramener à Nonnenbourg, dès qu'il m'aurait retrouvé? Eh bien î il eût suffi de me dire cela. Je suis prêt, partons.
— Si Monseigneur veut bien l'avoir pour agréable, nous ne partirons que demain.
— Pourquoi?
— Il se fait tard ; un voyage nocturne pourrait être pénible à Votre Altesse.
— N'êtes-vous donc pas pressé d'apaiser les inquiétudes de ma mère? dit le petit homme, la lèvre un peu relevée, avec un air d'ironie.
— Ces inquiétudes seront bientôt dissipées; je viens d'expédier un courrier à Nonnenbourg.
— Fort bien, Monsieur. Mais où coucheronsnous cette nuit?
— Ici même, selon l'intention de Votre Altesse.
— Dans cette ruine?
— Dans les souterrains, peut-être? demanda le lieutenant Karl en avançant sa tête d'enfant railleur, toute franche et réjouie.
— Ce château, qu'on appelle Lilienbourg, reprit gravement M. de Storckhaus, appartient à l'archiduchesse Lisi, etM'^" Arminia Zimmermann, première dame d'honneur, m'a fait l'honneur de me dire qu'elle serait heureuse d'offrir l'hospitalité à Votre Altesse.
— Eh bien ! entrons, Monsieur.
Et le petit capitaine, que ses compagnons suivaient d'un air assez penaud, s'avança sous le sombre portique entre la double haie des torches.
Mais Lisi lui courut après.
— ^^ Alors, comme ça, vous n'êtes pas un voleur ?
— Non, dit-il.
— Comment est-ce qu'on vous appelle?
— Frederick.
— Et puis?
— De Thuringe.
— Le prince Frederick! dit-elle.
— Oui.
Elle pouffa de rire.
— Ah ! voilà qui est drôle, par exemple !
— Quoi donc?
— Vous êtes mon cousin. Eh! oui, puisque je suis Lisi, moi, vous savez bien, la fille du margrave qui est mort?
Et, toujours riant, la petite archiduchesse sauta au cou de son royal cousin.
L'installation de cette bande d'enfants dans la vieille demeure ne fut pas une chose aisée; Lisi offrait de partager sa chambre avec Frederick ; on parvint difficilement à lui faire comprendre ce qu'il y avait de malséant — pour une princesse — dans une telle proposition; elle gardait de la basse-cour et des bois des souvenirs de perchoirs et de nids communs ; elle s'en alla dans un coin, boudeuse. Enfin, M"® Arminia céda son oratoire au prince de Thuringe, et Karl, avec les autres pages, dormit dans les souterrains en effet. Ils y gagnèrent un rhume, mais ce fut une belle nuit de tragédie romantique.
Le lendemain, M. de Storckhaus trouva bon de ne pas se mettre en route avant d'avoir reçu les ordres de la princesse Thécla. Le courrier revint, apportant une lettre ; la mère de Frederick approuvait le gouverneur d'être resté à Lilienbourg, le priait d'y demeurer pendant quelques jours encore avec son élève, la pré-
sence d'un enfant ne pouvant être qu'un fâcheux embarras au milieu des graves événements qui troublaient la ville de Nonnenbourg.
De graves événements, en effet, que suivirent des catastrophes.
Depuis deux ans, la belle Mona Kharis jouait les Pompadour à la cour de Thuringe, après avoir joué les sylphides au théâtre de la Porte- Saint-iMartin. Il avait suffi au vieux Frederick P"" de voir une seule fois cette fantasque fille pour en être totalement affolé, et, à cause de la façon dont elle dansait le fandago, il lui avait fait donner, par la reine elle-même, le grand cordon de chanoinesse de l'Ordre de Thérèse. Amoureuse et extravagante, elle extasia et stupéfia la morne Thuringe; elle la ruina aussi, en se ruinant elle-même, car, plus tard, elle a pu dire : « Quand je suis arrivée à Nonnenbourg, j'avais cent mille francs, mais le roi me les a mangés! » Enfin, à force de se faire donner des titres et des sommes, des châteaux et des palais, à force de jouer avec les ministres comme les enfants jouent avec des capucins de cartes, à force de cravacher les soldats et les bourgeois qui ne la saluaient pas assez vite, elle finit par avoir contre elle presque toute la cour et presque toute la ville. Aussi libérale que libertine, elle avait, il est vrai, chassé les
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jésuites et aboli la censure; mais les Tliurin- ^iens ne lui surent aucun gré de cette ligne politique; ce peuple ne voulait rien devoir à cette fille. Une chose mit le comble à l'irritation commune : Mona Kharis, que les étudiants à casquettes bleues, noires,^ vertes ou jaunes, chansonnaient volontiers en heurtant les cruches de bock-bier, s'avisa de fonder une confrérie d'étudiants à casquettes rouges — jeunes nobles pour la plupart, qui étaient prêts à mourir pour elle parce qu'elle avait des étoiles dans les yeux, et parce qu'elle avait l'habitude de de les recevoir, le matin, toute chaude encore de l'alcôve, dans une robe de dentelle si transparente qu'on eût dit un brouillard traînant sur de la neige et des roses. Naturellement, les Casquettes Rouges étaient vues d'un mauvais œil par les Casquettes Jaunes, Vertes, Noires ou Bleues; de là des injures, des algarades, des duels. Mona Kharis fut brave ! Un soir que quelques-uns de ses fidèles étaient cernés par leurs rivaux dans un cabaret des faubourgs, elle accourut en robe de bal, se jeta dans la mêlée, à travers les cris : Pereat meretrixî Pereant scortatores ! et, le pistolet au poing, elle chargea au premier rang des Casquettes Rouges, pendant que le comte deHirschtein lui portait la traîne de la jupe, qui la gênait dans
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la balaillftl Mais le peuple se mêla de l'aventure; la querelle devint une émeute qui grossit en révolution ; c'était le temps où soufflait de F'rance un vent de colère et de liberté. Mona Kharis dut quitter Xonnenbourg, nuitamment, dans une berline où quatre agents de police lui tinrent lieu de courtisans, et son vieil amant abdiqua la couronne en disant : « Quand la loi est si peu respectée que le peuple pénètre de force dans la maison de son roi, tout ce qu'on a de mieux à faire, c'est de prendre son congé et de s'en aller. » Il est vrai que, si Frédéric I" n'avait pas pris son congé, on le lui aurait donné, infailliblement. Mais les Thuringiens usèrent peu de leur victoire; ils s'étaient délivrés d'un roi, ils n'osèrent j)as se débarrasser de la royauté; el Joseph II, fils du vieillard exilé et mari de la princesse ïhécla, s'assit sur le trône de Thuringe.
Parmi ces bouleversements, la princesse ne s'inquiéta guère de l'enfant bizarre qui s'en était allé jouer les Karl Moor et les Schinderannes sur les grand'routes, en veston de satin feu ; une fois reine, elle ne s'en soucia pas davantage; elle avait un autre fils, le prince Welf, qui n'avait pas encore contracté l'habitude de se vêtir en ai'chevèque pour se baigner dans la pièce d'eau du château des Sirènes, ni
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i\o s«' lîU'ltrc «Ml choniisc pour recevoir les aml)assa(leiirs. IHiisque FiM-dérick élait à Lilienboiiro^, il pouvait y rester ; il voulait de la liberté^? eh bieu! on lui en donnait; et l'air frais des montagnes éteindrait refîervescence de cette petite cervelle. Des arrangements furent pris avec les diplomates qui s'étaient institués les tuteurs de l'archiduchesse Lisi ; quelques travaux de maçonnerie rendirent à peu près habitable l'aile gauche du vieux chc\teau;,et c'est là que dut loger le petit prince, seul, car ses pages, mauvais conseillers d'équipées, avaient été rappelés à Xonnen bourg. La reine Thécla, qui regardait au loin dans l'avenir, entrevoyait-elle déjà la possibilité d'unir son plus jeune fils à l'héritière déshéritée du margrave de Kranach ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, M. de Storckhaus fut médiocrement satisfait de la tournure que prenaient les choses. Gouverneur diin prince, à la cour dune grande capitale, c'est une situation que l'on peut envier; il est moins flatteur d'être, dans une ruine, le gardien d'un enfant farouche. Le digne pédagogue se résigna pourtant. Il avait, grâce à Dieu, un défaut, ou une qualité, qui lui permettait d'occuper ses loisirs. Du Neckar à risar, il n'existait pas un être vivant capable d'absorber des quantités de victuailles, compa-
rablos à celles dont M. de Slorckhaus s'enflait quotidiennement la panse. On citait de lui des exploits gastronomiques qui rendaient croyables les légendes faméliques des ogres dévorateurs. Gomme M"*" Arminia Zimmermann s'était fait un oratoire à Lilienbourg, il s'y installa une gigantesque cuisine. La gouvernante priait, le gouverneur mangeait, le temps passait ainsi. Quant à Lisi et à Frederick, ils avaient, pour divertir l'ennui de la solitude, tous les oiseaux qui chantent dans les bois, toutes les libellules qui frissonnent sur l'eau ensoleillée du lac, et les beaux nuages blancs qui traversent le ciel.
Elle s'en amusait; lui, non; ou, du moins, il n'avait pas l'air de prendre plaisir à ces choses; et même il souriait tristement, avec un air de regarder sans voir, quand la petite archiduchesse lui montrait, toute ravie, entre les épines vertes du chemin, un liseron renversé oii une abfMlle, frémissant et tintant, avait l'air du battant d'or d'une petite clochette.
C'était un enfant mélancolique, qui se tenait h l'écart, pensif, avec l'air de vouloir se garer de la vie; il y avait, dans la timidité furtive de ses gestes, dans l'attitude presque toujours détournée de sa tête, dans le regard de ses yeux vagues, qui, tout à coup se fermaient comme éblouis d'un jour trop vif, un désir sensible
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d'éloi§;nement, de fuite, de disparition. Où qu'il fut, il éprouvait, évidemment, le besoin farouche d'être ailleurs. Pareil à quelqu'un qui arrive de très loin, il avait, au milieu de toutes choses, l'air étrange d'un étranger.
Comme il était très pâle, et tremblait souvent d'un frisson brusque, on disait qu'il avait les fièvres. Oui, les fièvres, peut-être.
Il se tenait d'ordinaire dans une vaste chambre au plus haut étage de l'aile gauche. Presque pas de meubles ; pas un miroir. Le jour, à travers les rideaux sombres des fenêtres, mettait une poussière grise sur les murs de pierre, sur le tapis d'une grande table ronde ; et cette pièce morne, où, comme un brouillard invisible dans la pénombre, des froideurs montaient des dalles et descendaient des poutres, semblait avoir été la salle, depuis longtemps abandonnée, d'un hôpital dans une prison. Lui, maigre, blême, face un peu longue, qui s'effile, il rôdait toute la journée autour de la grande table; tournant par instants la tête et hâtant soudain le pas, — comme s'il avait eu peur d'être suivi et mordu aux jambes par une bête sortie de derrière le tapis; tressaillant quand un rayon trop vif, quand un bruit trop proche, grincement d'une roue sur la côte, coup de cognée d'un bûcheron, ou le chant clair d'un oiseau, perçait
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l'j'paissour dos étolTes, — coinmo s'il avait craint que les lueurs et les sons. du dehors ne fissent du mal à Tombre effarouchée, au mystérieux silence qu'il avait au fond de lui.
Quelquefois, au contraire, un furieux amour de la lumière et du bruit, de toute, la vie éparse dans toute la nature, s'emparait de lui soudainement. Ses boucles défaites, de la pourpre aux joues, de la flamme aux yeux, il se précipitait hors de sa solitude, criant à Lisi : « Viens! » Et il l'emportait à travers les bois et les roches, s'élançait aux branches, retombait dans les herbes où il se roulait ravi, et. humant les bonnes odeurs de la terre, aspirant les vastes chaleurs du ciel, il avait l'air d'un jeune poulain échappé! Mais, bientôt, les rougeurs de ses joues s'éteignaient, pareilles à des roses qui fondraient dans de la neige ; il laissait retomber ses bras, languissamment; il regardait autour de lui, avec une tristesse craintive, comme s'il ne voyait plus ce qu'il avait cru voir tout à l'heure, ayant aussi dans le regard le mépris de l'aspect réel et le repentir de l'illusion. Il s'enfuyait, écartant d'un geste brutal Lisi, qui s'écriait : « Hélas 1 qu'as-tu donc, Fried? » et, de retour dans la chambre déserte, il se remettait à tourner autour de la table, les yeux presque fermés, plus pâle.
Il p:randit dans cotto apathie raroniont socouée do crises. Ecoutait-il des voix dans son silence? Avait-il des visions dans son ombre? Non, pas tncore; ou du moins il ne pressentait que des sons lointains, paroles d'aucune langue, il n'entrevoyait que des formes très vagues, aussi vite évanouies qu'apparues. Ce qu'il éprouvait d'une façon un peu précise, c'était le sentiment d'une vacuité profonde, et la tristesse de ce néant. Son àme était comme ces paysages où rien n'apparaît ni ne chante, et qui semblent vides, à cause de la nuit; mais ils ne sont qu'obscurs, et il suffit que l'aube se lève pour qu'ils se révèlent, tout verts de fraîches feuillées ou tout jaunes de blés murs, avec leurs rivières que secoue en mousses de neige la roue bavarde du moulin, avec leurs chaumes d'or qui s'allument sous un gazouillis réveillé d'oiseaux, au penchant brumeux des collines!
Ce furent les poètes qui firent le jour dans l'âme de Frederick.
D'abord il les avait lus. sans joie, toujours sombre; étant trop jeune, il ne leur avait dû que d'incertaines rêveries, qu'un puéril amour des chimères. Dès qu'il les comprit, il s'extasia, et se comprit lui-même. Ce qu'ils espéraient, ce qu'ils aimaient, il démêla soudain qu'il l'avait toujours espéré, aimé, sans avoir pu s'en rendre
compte. Il fut commo un aveugle à qui luit tout à coup une lumière jusqu'alors ignorée, qu'il imagine reconnaître pourtant, que maintenant A\ lui semble avoir attendue, comme si la réalisation lui révélait la nature du désir qu'il n'avait pas cru avoir. Oui, lorsqu'il eut conçu ridéal, Frederick sentit que c'était bien là la forme et la splendeur de sa propre pensée, si longtemps confuse et ténébreuse. Il mêla délicieusement son ame aux âmes des poètes : c'était comme une jeune sœur que ses sœurs aînées enseigneraient en chantant. Tous les rêves lui apparlinienll 11 fut le jeune Adam des féeriques Edens, le conquérant au casque d'or des Eldorados fabuleux. Il écouta avec Klopstock les conversations des anges qui se parlent d'une étoile à l'autre; il descendit dans la beauté sinistre des enfers, où les Virgib s mènent par la main des Dantes, et s'envola dans la clarti' paradisiaque où sont les Béatrix. Les larmes tragiques des amoureuses, il les pleura en lisant Schiller; le front sur le livre de Gœ'the, il murmurait, pour quelque fiancée inconnue, les paroles d'Hermann à Dorothée, le soir, dans la venelle qui descend le coteau. Oh! maintenant, il ne voulait plus rester solitaire et morose! Puisque c'était de ces joies et de ces douleurs plus belles que des joies, et de ces amours et de
ces gloires, qu'élait faite ici-ljas la vie, il oserait vivre, lui aussi ! Gomme les héros des chers poèmes, il triompherait dans les combats où les armures étincellent au soleil, et il aimerait les pures et lières demoiselles que l'on voit aux fenêtres des châteaux, un peu penchées, comme de grands lys! Oui, aimer, aimer surtout ! Et un matin, voyant venir à lui, sous des lilas en touffes d'où pleuraient des rosées, Lisi toute rose et blanche, avec son rire et son odeur de printemps, il courut à elle en lui tendant les bras et en criant : « Je t'aime ! » Et Lisi : « Moi, je t'aimais », répondit-elle.
C'était vrai, elle l'aimait, depuis bien des jours ; l'amour, qui s'était épanoui en lui tout à coup, avait germé longtemps en elle, y avait fleuri déjà. Depuis la rencontre dans la clairière, elle s'était éprise, enfant, de cet enfant, parce que c'est très joli d'être un chef de bandits quand on est si jeune, et à cause de la plume qu'il avait sur sa coitfe. Puis, joyeuse et si vivante, elle sétait étonnée des tristesses où il languissait; et tout ce qu'on éprouve — même rétonnement — ajoute, lorsqu'on aime déjà, à l'amour que l'on avait. Elle en était venue à l'admirer parce qu'il était morose, craintif, fuyard; ce sont les plus beaux papillons que l'on n'attrape jamais; de tous les oi-
seaux, ceux qui chantont le mieux sont ceux qui se montrent le moinF*. Convaincue qu'il ne pouvait avoir tort, elle s'en voulait de ne pas être nidancolique et sauvage comme lui, et se jugeait moins bonne, parce qu'elle était meilleure. Elle avait essayé d'être triste aussi; elle n'avait pas pu; elle riait comme les fleurs embaument, comme l'eau jase sur les cailloux, par une loi naturelle. Mais elle s'etïbrQait d'avoir l'air très grave quand il la regardait ; et, bien souvent elle se tenait assise sur Tune des marches tournantes qui montaient vers la retraite de Frederick, écartant les importuns, disant aux gens qui traversaient les chambres d'en bas : c Fermez tout doucement les portes ! » pour qu'aucune présence, pour que pas un bruit même ne vînt interrompre la longue rêverie du petit prince pale, dans la salle déserte où il ne pensait à rien peut-être, pendant qu'elle pensait à lui, sur l'escalier.
Dès les premiers aveux échangés, ils furent deux âmes ravies, éperdument, délicieusement confondues. Lui, dix-sept ans, elle, quinze, ils étaient comme deux petites églantines sur une même branche, l'une ouverte déjà, l'autre bouton encore, mais toutes proches et n'ayant qu'un seul parfum. Leur double joie, éclose un matin d'avril parmi Tadolescence des rosées, des
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f'euillées et des cieux légers, s'accordait si bien à la grâce tendre des choses, lui était si ressemblante, que l'on n'aurait pu dire si c'était un amour dans le printemps ou le printemps luimême dans de l'amour épars. Ils connurent les longues promenades, la main dans la main, en silence, pendant que le lever de l'aube met à rhorizon un sourire de rose, et pendant qu'un autre jour qui se lève dans les cœurs met aux lèvres un sourire pareil. Parfois, Lisi s'échappait, courait comme une enfant, revenait vite», essoufflée, tenant des violettes et des muguets, tout près de sa bouche, dans ses mains jointes qui semblaient un nid de floraisons ; « en veux-tu, dis?» criait-elle, et les primevèies étaient si proches des lèvres, qu'il ne savait si elle lui oti'rait des baisers ou des tleurs. La jeune nature éprise s'émerveillait de voir sourire au rire de cette enfant, ce beau jeune homme, un peu pâle, les yeux bleuis d'un rêve pur, et, dans les bruissements des feuilles, dans les fuites chantantes des ailes, tout se fiançait, les branches reverdies et les oiseaux revenus, autour des deux fiancés.
Pourtant, si doux et si tendre qu'il fût, Lisi s(''tonnait toujours de lui, un peu. 11 était singulier encore, quoique charmant, il lui disait d'ardentes choses, presque terribles, tant elles
étaient étranges. Gomme naguère il l'avait parfois entraînée à travers les bois et les roches, furieusement, il remportait à présent dans des rôves si hauts qu'elle s'y sentait prise de vertiges, et qu'elle avait pour vraiment. Pourquoi s'inquiétait-il de tant de chimères lorsqu'ils avaient tant de joies réelles? Puisqu'il est si exquis de vivre où l'on est, à quoi bon s'elforcer de vivre par la pensée oii l'on ne saurait être? Toute profondeur, même céleste, est un gûuilVe, et l'on s'y perd; il pe faut plus se perdre quand on s'est trouvé. Dieu nous a mis sur terre, pour que nous y restions ; ce sont les fleurs, et non les étoiles, qu'il faut songer à cueillir. Pourtant elle n'osait pas lui faire des reproches, n'osait même pas s'avouer qu'elle aurait pu lui en faire. 11 avait raison sans doute, puisqu'il était si beau î et elle n'était, elle, qu'une petite tille qui n'entendait rien aux grandes choses. Quand il s'écriait, avec des gestes éperdus, les yeux comme éblouis de visions lointaines : « Glorinde ! je suis Tancrède. Ouvre à Dante les portes du paradis, Béatrix î Marguerite, file au rouet pendant que Mephistophélès m'emporte sur la pente des abîmes ! » elle ne disait pas non ; ol^éissante, elle consentait il ces jeux fantasques; tour à tour, elle se faisait hardie comme une guerrière ou agitait
dans la lumière, comme une sainte, une palme d'or qui fait signe, ou avait l'air de filer près de la fenêtre comme celle qui attend l'amant disparu, en se souvenant des baisers. Mais elle aurait préféré qu'ils fussent Frederick et Lisi, tout simplement.
Il y avait, au bord du lac, une petite voûte de roseaux où l'eau lente venait, poussée d'un souftle, mouiller le sable. Un peu avant la fm du jour, pendant que M"^ Arminia Zimmermann priait dans son oratoire et que M. de Storckhaus surveillait dans la cuisine les préparatifs du souper, les deux enfants avaient coutume d'être ensemble, là ; et ils avaient Tair, se parlant tout bas, rapprochés et câlins, de deux oiseaux qui se lissent l'un à l'autre les plumes dans une cage de verdure et de soleil.
Une fois, Frederick laissa passer l'heure du rendez- vous ; il s'était attardé à considérer deux beaux nuages qui se poursuivaient à l'horizon ; celui-ci tout reluisant comme d'une armure d'or, celui-là tout sanglant comme d'une blessure, on eût dit le duel dans les airs du Dragon et de l'Archange : puis les deux nuées s'évanouirent. Frederick se hâta vers le lac.
Il approchait, écartant les vimes, de la petite -voûte de^ roseaux, il entendit un remûment glissant d'herbes froissées. « Elle est arrivée »,
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peiisa-l-il. Il pressa le pas, sans bruit pourtant, afin de la surprendre, se faisant une fête de la peur souriante qu'elle aurait et de son joli cri elFarouché, quand il apparaîtrait soudain.
11 tendit le cou, vivement, entre les lattes des roseaux.
11 demeura stupide, les prunelles élargies, la bouche béante.
11 regarda longtemps, sans haleine, s'accrochant aux roseaux pour ne pas tomber, avec l'air de quelqu'un qui contemple Fhorreur d'un gouffre.
Puis, tout à coup, il s'enfurt, rapide, effaré, les bras en arrière, comme s'il avait voulu écarter la poursuite d'une vision. A travers champs, à travers bois, parmi les hautes herbes, entre les épines des broussailles, il s'élançait, les boucles rebroussées ! Dans l'emportement d(? celte course, il Irébucha contre un quartier de roche. 11 s'y laissa choir, harassé, et, la tète entre les mains, il se mit à sanglotter longuement et douloureusement.
Ce qu'il avait vu, au lieu de la chère et pure Lisi, c^était une fille de village, grasse, suante et débraillée, et sa jupe de cotonnade en l'air, se livrant à un robuste garçon qui lui tenait les épaules entre ses grosses mains.
En quelques minutes de contemplation
elTrayoe, il avait, tout gonfle diiii immense (légont, appris les vils mystères des sexes et la hidenr sale de Taccouplement.
Quoi! telle était la femme, et tel ('tait l'amour? (Tétait à cette chose immonde qu'aboutissaient entin les rêves et les tendresses? Derrière les sourires des vierges, et leur pudeur rougissante, derrière les hardis dévouements des jeunes hommes épris, il y avait cette ordure? C'était à une telle boue que conduisaient les pentes du Paradis! Tous, les chastes guerrières et les beaux chevaliers, les fiancées qui baisent une petite fleur pendant que les tiancés, partis pour' quelque voyage, leur écrivent à la lueur de l'étoile choisie, et les fées des poèmes et les princesses des tragédies, devant qui s'agenouillent les Obérons et les Xipharès, tous, ces déesses, ces dieux, ces anges — car l'homme ressemble à l'homme et la femme à la femme — finissaient par être les porcs de la même auge !
Il se révolta contre cette idée. Il n'était pas possible que la sublimité des songes fût doublée, en tous temps, en tous lieux, chez tout être vivant, de cet accomplissement ignoble. Il ne croyait pas. il ne voulait pas croire que l'élan de la passion vers l'idéal ne tendait, en efTet, qu'à cette réalisation basse et laide. Quoi ! c'était cela que Roméo demandait à
Juliette? Ce que Saint-Preux attendait de Julie, ce que Virginie aurait donné à Paul si elle n'était pas morte sur la grève, ce que Glaire ne refusait pas à Egmont, c'était cela, c'était cela ! 0 déchéance ! 0 turpitude î L'ange n'ayant qu'un but : être la bête; la neige n'ayant qu'une pente : devenir la boue! il se disait : « Non, non, ce n'est pas vrai ! » Mais l'éA^dence des analogies s'imposait à sa pensée. Tout diamant avait cette tare ; toute liqueur avait cette lie. Les Séraphitas même sur les froides cimes blanches, comme les Vénus dans les chaudes roses, étaient marquées de l'infâme macule, et, entre elles et la grasse fille de campagne, femelle qui exige et qui subit le mâle, il n'y avait que des différences de beauté, à peine sensibles dans l'ordure commune, que les degrés du moins vil au plus abject, dans l'immonde toujours! Oh! il détestait les poètes à présent, car il ne voyait plus en eux que les complices de la réalité. Ils étaient les trompeurs des esprits, ceux qui jettent des parfums sur la pourriture, afin de la faire aimer. Par l'envolement des rhythmes, par le vague des images, ils donnaient des ailes à toutes les pesanteurs, ils vaporisaient en âmes la bestialité des chairs ! Dupes eux-mêmes? non! menteurs. Pourquoi nommaient-ils les lèvres avec des noms de roses,
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pourquoi chantaient-ils les yeux avec des mots aussi bleus que le ciel? Les plus bas étaient les moins coupables, les obscènes avaient raison, ceux-là du moins ne trompaient personiie, ne cachaient pas les pièges ; c'étaient des porcs sincères, contents de leur pâtée, et disant : « C'est bon! mange avec moi! » Mais les plus purs, ceux qui, à force de s'élancer hors de l'humanité, nous apparaissent presque dieux, étaient les plus criminels. Qui leur demandait de faire fleurir des paradis de chastes délices sur les flancs et entre les seins des femmes? 0 cruels tentateurs ! Le flanc conçoit et enfante, le sein se gerce sous la dent, et allaite. Ce n'est pas vrai que les cheveux soient faits de soleil et d'or, et que le satin des peaux soit comme celui du lys, et que les larmes aient la claire fraîcheur des rosées et des perles! La bouche bave sous la limace du baiser. Les enchantements de la poésie, environnant et dérobant le vrai, sont des guirlandes autour d'une charogne; et la lèvre qui s'aproche, aflamée de parfums et de fleurs, s'écarte tout à coup, pleine de vers et d'ichor, et débordante de nausées.
Alors, il détesta Dieu. Pourquoi les choses étaient-elles ainsi ? Si les mystérieux desseins de la nature ou du créateur inconnu exigeaient
qu'un attrait puissant précipitât Thomme sur la femme, opérât l'union des sexes, pourquoi la source de cet attrait n'était-elle pas autre? Pourquoi ce qui devait être désiré n'était-il pas autre? Pourquoi ce qui devait être désiré n'était-il pas désirable? Dans quel but fallait-il que la satisfaction s'achevât en écœurement? Est-ce que Dieu, qui a fait les roses et les oiseaux, et le bleu adorable du ciel, n'aurait pas pu donner à la femme, réellement, le charme des Heurs, des ailes et du bel azur? L'attirance n'eût pas été moindre parce que son objet eût été plus pur. L'homme, avec une ivresse égale et sans crainte de l'inévitable dégoût, eut engendré dans la fraîcheur immaculée d'un calice. Pourquoi la bouche que l'on baise est-elle la bouche qui mange? Mais la méchanceté de Dieu avait condamné les mortels à se réjouir dans l'ignominie, à se plaire dans la fange. « Cherche ta joie parmi ton ordure! » Et tous subissaient la dégradante loi, et c'était sans doute — inconsciemment mais véritablement — du désir qui pousse le chien vers la chienne, et qui avait accouplé la fille et le garçon sous la voûte de roseaux, c'était de ce désir, non, de cette instinct, qu'était fait l'amour dont il s'était senti pénétré, enivré, lui, Frédéric, pour Lisi !
Pondant qn'il sono:oîiit de la sorlo, les yeux lixos, la loyre tordue, un genou entre les mains, les chaleurs du soir d'été pesaient sur les lourdes branches, faisaient s'épanouir en forts arômes les crevassements du sol et les herbes pâmées où les cliquetis des insectes semblaient les pétillements d'une flamme invisible; il y avait sous les arbres comme un étouffement de fournaise à demi éteinte, et des chucholtements de feuilles et de nids mouraient dans le silence. Tout iuibu du dégoût de sa vision récente, et plein d'une pudeur qui tremble, Frederick s'etfarait au milieu des chaleureuses langueurs de l'air, entendant, dans les caresses des feuilles remuées, des bruits d'attouchements, et sentant, des écorces et des plantes, monter de sales odeurs de sexe.
11 y eut, tout près, un frémissement de branchages. Il se retourna. Lisi était là, riante.
Elle lui Ht horreur ; il s'échappa dans le bois.
Gomme il approchait de Lilienbourg, il rencontra son gouverneur qui le cherchait, et qui lui apprit, la bouche encore pleine, d'importantes nouvelles : Joseph II était gravement malade; le prince Welf, depuis quelque temps, donnait des signes évidents de folie; la reine Thècla ordonnait que Frederick, héritier probable