ANTAGONISME ET SOLIDARITÉ
Primitivement, le désir d'utilisation du non-moi est unilatéral. sans réciprocité : il tend à s’assouvir sans tenir compte de l’existence chez autrui de semblable désir et sans en poursuivre la satisfaction. [n’y à pas de relation établie entre la satisfaction de notre désir par autrui et celle d’un désir d'autrui par nous. Si ce fait lui est désagréable, si notre désir va à l'encontre du sien, il résistera (à moins qu’il ne se résigne) : il y aura conflit, guerre, exploitation forcée et violente de l’un par l’autre : cannibalisme. esclavage, vol... Si, au contraire, il lui est agréable, il y aura acte d’altruisme : aide, présent, par exemple, Le vol, au point de vue psychologique. ressemble au cadeau. Dans toutes ces formes, on s'inspire d’un désir personnel intéressant autrui, mais sans considérer la réciprocité. Aussi n'est-il pas étonnant qu’elles aient seules existé à l’origine ! : l'esprit humain n'était pas assez élevé pour concevoir l’idée de valeur, comparer deux prestations et comprendre le mécanisme de la réciprocité, et spécialement de échange, qui supplée aux vols et perfectionne à certains égards Jes dons, gratuits ou mutuels.
Les actes avec réciprocité, nécessairement, n'apparaissent que plus tard, parce qu’ils supposent la réflexion et la téléologie : on fournit telle prestation comme un moyen pour recevoir telle autre. [Il y à utilisation mutuelle et satisfaction réciproque de deux désirs : échange, par exemple. L’industrialisme et Ia coopération volontaire ne sont que des cas particuliers de cette série, de même que militarisme el coopération forcée sont des expressions trop étroites pour désigner la première série.
Si les satisfactions réciproques qu'on à en vue sont spéciales, concrètes, déterminées, il est naturel qu’on cherche leur égalité. Lorsqu’elles sont générales, indéterminées, hypothétiques, on ne recherche pas une équité parfaite, à peu près inattingible. ILse peut même qu'on accepte volontairement une inégalité patente, considérable, lorsque la contre-prestation ou Pacte d'échange sont non pas seulement utiles mais indispensables etsi leur existence importe plus que la quantité (comme cela a lieu dans Pétat de société, si bien symbolisé par la fable des membres et de lestomac , et dans certains actes de mutualisme et de communisme
4. De ce que les actes impulsifs sont unilatéraux, on ne doit pas conclure que les actes unilatéraux ne peuvent être réfléchis: ils peuvent l'être et, quoique rarement, à bon droit, quand ils sont réellement vitaux et exclusifs des désirs d'autrui. Du caractère primitif des actes unilatéraux, on ne peut non plus tirer qu’ils doivent disparaître ni même diminuer d'importance,
déjà existants à l'heure actuelle), où bien lorsque Pacte accompli par une des parties est considéré par elle en vue moins d’un but concret que de ses effets généraux, c’est-à-dire pratiqué comme un sport.
Nous n'avons pas à rechercher par quelles influences, en dehors de l’apparition des actes téléologiques à-but concret ou générique, s’opèrent ces évolutions : les inconvénients de l’exploitation forcée, seule possible à l’origine, éclatent à mesure que des procédés mieux adaptés deviennent possibles et que leurs effets respectifs sont comparés; l’attente de la contre-prestation que détermine spontanément Pacte altruiste finit par en devenir le but, Landis qu’à l’inverse la vengeance, la répression et la réparation occasionnées par les actes commis au détriment d'autrui font également concevoir la nécessité de lui donner une satisfaction en échange de celle qu’il nous procure; lusage des présents et la punition, sans cesse plus sûre, des vols, engendrent échange, etc... Il nous suffira d’indiquer que les progrès de la Csocialité » des actes humains résultent des faits, à la fois automatiquement, (surtout par sélection naturelle) et par les efforts systématiques de l’homme. Des duels de désirs, de l’exploitation, de lextermination même, il résulte, chez un individu et entre individus, une cohérence plus parfaite des buts d'activité, par concession mutuelle ou dérivation des opposés vers une fin supérieure où élimination des moins aptes ou ealcul. De Pantagonisme naît Pharmonie.
Comme c’est l'étendue et le degré de cette harmonie qui fournit le mètre du progrès social , le but idéal des relations humaines et l’objet de l’art social, de la logique et de la téléologie sociales doivent être de distribuer le désir et la croyanee, soit changés de signe (positif ou négatif), soit changés d’intensité, de telle sorte que € la convergence des croyances et des désirs sociaux parvienne à son comble et leur contrariété à son minimum, c’est-à-dire que leur somme algébrique donne la quanüté la plus élevée ?. » La tâche est double : d’une part, réduire
1. Formulé ainsi par Tarde (Etudes de psych., p. 113; Etudes pénales, p. 425) : ÇUn type social, un idéal de société est d'autant plus parfait qu’il harmonise ou est susceptible d’harmoniser mieux et plus intimement un plus grand nombre de croyances et de désirs divers de telle sorte que les consonances d'opinions et d'intérêts l’emportent davantage sur les dissonances, »
1. 1d., Logique, p. 20. — Cette limite serait atteinte si chacun estimait exactement ce qui lui est dû et ce qu’il doit à autrui et si, de son propre mouvement, il se conformait à cette appréciation : ce scrait l’état de paix absolu. — Ch. Renouvier (Phil. anal., t. IV, p. 626) qualifie l’état de paix : vue apriorique. L’observation