LE PROGRÈS MORAL
de ne pas la traduire en actes (Jacoby). On sait comment la sélection élimine automatiquement les êtres dont les désirs sont nuisibles à eux-mêmes ou à la société et ceux dont Les désirs pèchent contre une économie rationnelle, et ne laisse subsister que ceux chez lesquels ils sont moins erronés et mieux proportionnés. Les images s’attirant par leur contraste, le désir d’un acte fait surgir en lesprit ses inconvénients; Pintelligence, de plus en plus développée grâce aux progrès matériels, fait prévoir des conséquences plus lointaines, plus indirectes, plus hypothétiques dont l’image engendre des inhibitions propres à rendre limpulsion plus conforme à l’idéal par son contenu et son intensité. En Pabsence, chez un homme, de la notion que tel fait est désirable ou haïssable par rapport à sa vie, la sélection met en lui des instincts moraux tels que ceux de devoir et de droit, qui les lui font paraitre désirables ou haïssables en soi. Le complexus de tendances, de plus en plus nombreuses et cohérentes et exprimant sans cesse plus exactement la personnalité, qui constitue le moi, assure une plus grande unité et une plus grande rationalité de la conduite. La tendance des perceptions à se transformer en actes devient moins immédiate, jusqu’à permettre l’abstention complète. L'intervention des croyances dans l’action engendre un progrès encore plus sensible. À mesure que lintelligence se développe, elles deviennent moins erronées, moins exagérément puissantes par rapport à leurs chances d’être vraies, moins exclusives. Leur seule présence dans les actes réfléchis rend, nous l'avons vu, ceux-ci moins fatals, dans des circonstances données, que s'ils étaient objets directs de désir. Dans ce dernier cas, 11 n’est pas deux modes de satisfaction; lorsqu'intervient au contraire un syllogisme téléologique, on € préfère » Pobjet de la conclusion, dans son individualité, avec une intensité moindre qu’on ne le €veut », parce que généralement 1ly à plus d’un moyen possible et que la différence entre ceux qu’on conçoit réside seulement dans leur degré d'adaptation ; et, mème si on n’en imagine qu’un, Pidée de rechercher le mieux adapté suffit à faire concevoir une alternative comme possible et à diminuer la préférence dont jouit celui qu’on adopte. Au cas où Pacte voulu médiatement pour une fin et non désiré en lui-même est mauvais ou mal adapté, il est infiniment plus facile de changer la croyance erronée qu’ilne Le serait de modifier un désir ; c’est affaire d’intelligence, de démonstration; il suffit, pour le faire abandonner de convaincre, que cet acte, non désiré pour lui-même par hypothèse, est mal adapté à
la fin souhaitée. On voit combien il est absurde de prétendre que les idées sont inefficaces sur les actions : la volonté étant la résultante d’un désir, élément moteur, et d’une opinion, élément directeur, il suffit pour modifier son objectif, de changer la direction, alors même que la force d’impulsion resterait égale. Il est même impossible que la conclusion ne change pas lorsque là mineure varie.
Le défaut d’attachement particulier à tel moyen est encore accru lorsque, à son caractère réfléchi, téléologique, s'ajoute le caractère de généralité du but. Si nous désirons un objet choisi à raison de ses propriétés générales parmi toute une catégorie, la croyance en son adaptation ne peut pas, par définition, être très exclusive ni, par conséquent, sa préférence très forte. Le choix de l'acte concret étant presque indifférent, on changera facilement de détermination si un obstacle (tel que le caractère antisocial entrainant une réaction nuisible) est révélé. Plus la généralité du but est grande ou plus la chaîne de syllogismes nécessaire pour parvenir à Pacte concret est longue, plus nombreuses sont les alternatives ouvertes e£ moins intense la faveur dont jouit lune d'elles en particulier.
Tous ces développements n'auront pas été inutiles s'ils contribuent à montrer l’efficacité croissante d’un idéal rationnel, niée par trop de sociologues à l’heure actuelle, et même la possibilité de Pinterchangeabilité objective, de l'indifférence subjective de certains actes, c’est-à-dire une quasi-liberté. Une application fera mieux comprendre comment ces actes deviennent en même temps plus socialisés.
Tout processus naturel suppose deux facteurs : 1° coexistence -de plus d’un élément, 2° action réciproque de ces éléments les uns sur les autres. Dans le processus sociologique, les éléments coexistants sont des hommes ou bien des groupes humains. Parmi leurs désirs, un grand nombre cherchent leur satisfaction au moyen d’autres hommes ou d’autres groupements, dont chacun s'efforce également d'utiliser son prochain pour Patteinte de ses propres buts. Gette loi est commune à toutes les espèces de rapports sociaux, mais susceptible d'applications diverses chez chacune d'elles.