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LA CONQUÈTE EST UN CRIME

straction. Mais ceux qui envisagent la guerre comme une procédure ne devraient-ils pas en voir un équivalent dans les désastres de la défaite? En outre les peines corporelles sont loin de s'étendre à tous les faits dommageables.

M. de Holtzendorif ajoute que le droit de conquête fournit une garantie de paiæ, puisque la crainte d'une dépossession exerce sur les Etats prêts à se ruer les uns sur les autres, une influence bienfaisante d'autant plus forte que le lien national est plus étroit, Mais 11 contredit lui-même la nécessité d'une indemnité territoriale pour intimider, en invoquant, en faveur de la conquête, cette raison que l'imposition d'une forte indemnité pécuniaire pourrait ruiner économiquement le vaincu, tandis que l'abandon d’une petite partie de son territoire lui conserve la vie !. En outre, une considération de commodité pour la communauté — premier cas — ou pour le vaincu — second cas — rendrait la conquête, non pas juste, mais utile : et nous verrons plus loin ce qu'il en est de cette utilité.

Quant à la question de justice, sa solution est évidente, si on admet qué les principes, sinon les préceptes, de la morale et du droit sont les mêmes pour les Elats et pour les individus. Ces deux mots : droit et conquête, hurlent d’être accouplés. Le droit de conquête est un non-sens, il équivaut au droit du non-droit (Recht des Unrechts). La conquête se fonde sur la force brutale, etil n’y a pas de droit de la force. Ne reposant sur aucun droit elle ne saurait en donner aucun : c’est donc une pure iniquité?.

4, En réalité les plaies d’argent sont moins mortelles que les blessures reçues dans les œuvres vives, Les indemnités énormes, rendues possibles par le développement de la richesse et des institutions de crédit, sont, plus que les anciennes exterminations ou les absorptions d'Etats, profitables au vainqueur et supportables par le vaincu. Leur crainte suffit pourtant, en des temps plus moraux et plus calculateurs, à éviter des guerres téméraires. — La 2° hypothèse de Holtzendorff est bien invraisemblable ! Comment une annexion peu importante et acceptée du vaincu équivaudrait-elle pour le pays victorieux à une indemnité que ia victime considérerait comme ruineuse? — Si les indemnités territoriale et pécuniaire sont équivalentes et non cumulables, l’annexion de l'Alsace n’aurait pas dù être accompagnée de l’exigence des 5 milliards. Ainsi se trouve condamnée la conclusion en vue de laquelle l’ouvrage est écrit : «« L’histoire moderne ne connaît aucune conquête aussi justifiée aussi modérée que celle de l’Alsace-Lorraine, ce fut un acte de droit de l’histoire moderne » (p. 36).

2, Montesquieu, Lettres persanes, xcvi : Le droit de conquête n’existe point [modifié en 1754]; la conquête ne donne pas un droit par elle-même. — Locke, Essai sur le gouv. civil, 1690 : l’agresseur n’a pas plus de droit que le voleur. — Stuart Mill, Dissert. a discus., 111, 170. — Morin, ib., t. II, p. 510. — Montluc, Le dr. de conq., Rev. dr. int. 1871, p. 531 s; 1873, p. 581 s. — La conquête a été blàämée par Herder (Schäffle, Bau u. Leben des soc. Kôrpers, &. 11, 363), A. Thierry, Edg. Quinet, etc... — V. infra.

A l'égard des choses, c’est une violation de la propriété, un vol ; à l'égard des personnes, une violation de la liberté, un acte d’arbitraire ; à l'égard de tous deux, un crime.

Les écrivains et les philosophes l'ont proclamé longtemps avant qu'on n'en tienne compte dans les actes publics, et longtemps encore il faudra, malgré les sophismes et les complaisances, répéter leur opinion pour qu'elle passe dans l'usage courant. € Porter la guerre chez ses voisins, dit l’un ‘, pour le seul plaisir de régner, qu'est-ce autre chose qu’un brigandage en grand?»

« Le temps n’est plus, répète Grandgousier?, d’ainsi conquester les royaulmes avec dommaige de son prochain frère christian : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Annibals, Scipions, Césars et aultres telz est contraire à la profession de l'Evangile, par lequel nous est commendé guarder, saulver, régir et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous appelons briganderies et meschancetés. » Villon, dans sa chanson : Alexandre et le Pirate avait dit déjà :

L'empereur si l’arraisonna :

« Pourquoi es-tu larron de mer ? »

L'autre, response lui donna :

« Pourquoi larron ne fais nommer ?

Pource qu'on me voit écutmer

En une petiote fuste ?

Se comme toy ie peusse armer, Comme toi empereur je fusse. »

Boileau ne traite pas moins sévèrement le même héros * :

L'enragé qu'il était, né roi d’une province

Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince, S'en alla follement et pensant être Dieu, Courir comme un brigand qui n’a ni feu ni lieu.

Voltaire disait encore plus crûment : © On fait la guerre uniquement pour moissonner les blés que d’autres ont semé, avoir leurs moutons, leurs chevaux, leurs bœufs et leurs petits meu-

1..St Augustin, 1. IV, De civit. Dei, c. 5 : Quid bella, nisi magna latrocinia.

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