‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 103 sur 471 · Rabelais, Garganlua, ch. xLvi · texte numérisé non relu

Rabelais, Garganlua, ch. xLvi

3 Satire VIII, Sur Homme. — Même comparaison entre les conquérants et les larrons, dans Bossuel (1er sermon pour la Circone.), Mascaron et Fénelon ; Saint- Eyremond. — « On respecte un moulin, on vole une province. »

LA CONQUÈTE EST-ELLE AVANTAGEUSE AU VAINCU ? 1EgE |

bles. Dans toutes les guerres, il ne s'agit que de voler !. » Il y a des crimes qui deviennent glorieux par leur ampleur et leur éclat: la seule différence est que © le conquérant est un voleur illustre et le larron un voleur obscur, » (La Rochefoucauld, V. Hugo...) La conquête est même plus qu'un vol; c’est une violation d'un bien plus précieux que toutes les richesses : la liberté. Les habitants d'un pays occupé ne devraient pas être traités comme le gibier d’un terrain de chasse enlevé à l’ennemi ni comme les troupeaux des tribus pillées. Ce n’est pas assez de leur laisser la vie, on ne peut disposer d'eux parce qu'ils ne peuvent être l’objet d’un droit de propriété. Cela exclut non seulement l'esclavage et le servage, mais aussi le changement de nationalité, même conditionnel.

Montesquieu ne croit pas admissible la conquête au point de vue de la justice, mais il affirme que. au point de vue utilitaire, elle présente parfois des avantages sérieux, notamment pour le vaincu. «€ Les Etats que l’on conquiert, dit-il en son Esprit des lois, ne sont pas ordinairement dans la force de leur institution : la corruption s’y est introduite... Qui peut douter qu'un Etat pareil ne gagnât à la conquête même, si elle n’était pas destructive ? » Quelquefois, ajoute-t-il, la frugalité du conquérant demande des vaincus moins d'impôts que n’en exigeait l'oppression des traitants et les besoins du prince. € Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles et mettre, si j'ose parler ainsi, une nation sous un meilleur génie. » À entendre certains écrivains allemands détailler ce que leur pays a fait pour l'Alsace, on supposerait même que ces bienfaits sont non un résultat fortuit, mais le but même des conquérants : € Dans les conquêtes modernes s’appliquent de nombreux éléments d'humanité qui étaient complètement absents dans l'antiquité : le respect de la famille et de la propriété, le maintien de la liberté personnelle, des droits fondamentaux, la persistance des lois traditionnelles jusqu’à leur

4. Schopenhauer a tiré de ces paroles anti-guerrières un argument peu flatteur contre les Français : « Ce que les Français appellent’ gloire, dans leur langage militaire, est synonyme de butin. Dans toutes les guerres, il ne s’agit que de voler, à dit Voltaire : c’était un Français, » Il ajoute (Zur Rechtslehre u. Poli: tik : Parerga u. Paralipomena, un, $ 125) : les peuples conquérants sont les bêtes de proie du genre humain. : - :

abandon formel, les ménagements des intérêts, la peréquation des destructions économiques subies par l'industrie, les efforts pour se concilier par des bienfaits ceux que Pon a soumis par la puissance, les délais d’option 1...»

L’intention serait méritoire. Mais est-ce bien semblable souci des intérêts d'autrui qui commande d'engager la guerre ou de prendre les mesures quisuivent la conclusion de la paix? Arrivetilsouvent qu'une nation soit incapable de se réformer d’ellemême et qu’elle refuse le secours qu’on lui offre gracieusement à ces fins? Si elle n’accepte pas, n’est-ce point par crainte d’étre lésée, de donner au vainqueur plus qu’elle ne recevra de lui, plutôt que par méconnaissance de ce désintéressement inattendu? Dans ce dernier cas, de quelle sublime folie d’altruisme faudrait-il qu'une nation fût atteinte, pour tenter, en grand péril, d’imposer à sa voisine les avantages que celle-ci, aveuglément, repousse ! Un tel dévouement, qui assomme ses obligés, n’est pas du domaine international. Et s’il était réel, que deviendraient ces avantages qu’on attribue d’autre part au vainqueur? Tout bienfait coûte. — En réalité, celui qui Pemporte désire beaucoup plutôt tirer profit de la victoire, et dès lors lavantage pour le vaincu démembré, pour la province cédée devient bien improbable ?, d'autant plus qu’ils résistent davantage.

Pour n'être pas un acte de désintéressement, mais un acte de bon rapport dans l'intention de celui qui l’entreprend, la conquête est-elle réellement avantageuse? — La question semble étrange, peu digne d’être posée : pourquoi s’y livrerait-on si on n’en espérait quelque bénéfice? Mille raisons expliquent pourtant cette éventualité. Les hommes qui décident les guerres ne sont pas ceux qui en souffrent le plus. S'ils agissent impulsivement, le coût de Pexpédition importera peu. Si, au contraire, ils réfléchissent, il se peut qu’ils calculent mal. Il y a même de grandes chances pour que leur évaluation des risques soit fausse : On aime ce qui flatte, on espère facilement ce qu’on souhaite ; faible, on attend un hasard favorable. La valeur objective du procédé ne correspond pas à celle qu’on lui attribue : les ancè-

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