Novicow, La fédération de l'Europe, p
était affligé d’un excès de population, on pouvait en déverser le trop-plein sur la terre dont on massacrait les habitants; c’est un avantage disparu : tous les pays civilisés sont très peuplés et on n'’oserait plus y faire les coupes sombres de jadis ; or, si les vainqueurs se superposaient aux vaincus, il y aurait surpopulation. L’acquisition d’une nouvelle surface de travail n’a d’ailleurs plus, avec les méthodes modernes de tirer parti de l'étendue donnée qu’on possède déjà, la même importance qu'aux temps où elle permettait d'accroître un revenu qu’on ne savait pas augmenter par d’autres procédés. Souvent on obtenait des esclaves que l’on faisait travailler pour soi, des terres qu’ils cultivaient et dont on recueillait les fruits, des tributs ou des redevances en échange desquels on ne rendait rien; on acquérait aussi une plus grande facilité de se procurer des produits locaux, que l'étranger n’eut pas toujours cédé volontiers en échange ; la possession du pouvoir politique assurait, en outre, des avantages assez sérieux. Le temps n'est plus, heureusement, de Pappropriation des adversaires défaits et de leurs biens, de leur assujettissement ni de leur exploitation ; le vainqueur respecte les personnes, leurs droits essentiels, leur propriété ; la conquête n'emporte plus ipso facto expropriation forcée des particuliers. Sans doute quelques yr'érogatives restent attachées à la qualité de suzerain, mais elles sont devenues inséparables d’obligalions corrélatives : aux services, aux impôts, aux places de fonctionnaires correspondent d’autres prestations en retour. Et si les contre-prestations sont trop inégales, le dommage en retombe sur le spoliateur : plus les impôts sont lourds, plus ils s’évadent et moins ils rapportent ; plus les sinécures sont nombreuses, plus la production en souffre. Les profits qu'on retire du fait de gouverner ont en fait d'étroites limites, imposées par le contrôle exercé sur les budgets et l'administration par Popinion et le Parlement. Ceux qu’on retire des traités de commerce et du commerce lui-même sont conditionnés par la concurrence, par la bonne qualité et le bon marché des produits, par l’avantage qu'en retirent les vaincus: on ne contraint pas l’achat ni la consommation, sinon l’abstinence et les fraudes s’étendraient. Les vainqueurs comprennent d’ailleurs à l'heure actuelle qu'ils ont intérêt à bien administrer, à admettre la réciprocité des services, à ne pas pressurer ni même froisser les sujets !.
1. Les vainqueurs sont enfermés dans un dilemme, Plus l’exploitation est stricte,
Mais alors, cette situation matérielle des vaincus n’est-elle pas infiniment supérieure à celle d'autrefois et même bonne ? Elle le serait en effet, n'étaient les procédés de violence employés pour l'obtenir: or ce qui importe aujourd’hui dans la conquête, c'est moins la première que les seconds et la situation morale qui en résulte. Ge sont, aujourd'hui, surtout ces moyens brutaux, ce mépris des droits, cette humiliation, qui renforcent le mécontentement, les protestations et les résistances, qu'avivait autrefois par contre la crainte d'un traitement plus odieux.
De là, à toute époque, les grands frais et les grands risques, non seulement de l’établissement, mais aussi du maintien de la domination forcée : on ne peut être certain de remporter la victoire, ni, une fois ce résultat obtenu, d’en consèrver longtemps les fruits.
Les frais d’exécution, ce sont ceux de la guerre, que nous étudierons plus loin. Quant aux risques de succès initial, ils sont particulièrement grands. Il est inhérent au sort des batailles d’être hasardeux et, même pour les facteurs étrangers au hasard, d’être difficilement prévu: ce caractère devrait encourager à ne pas s’y exposer. Îei, 1l ne suffit même pas de battre l'ennemi : il faut de plus occuper une partie de son territoire, — prétention à raison de laquelle s’accroit l'énergie de sa résistance. — Ces risques augmentent avec le temps. On est assuré aujourd’hui de rencontrer partout une résistance sinon triomphante, du moins énergique et efficace, c’est-à-dire dommageable. La poursuite de l'appropriation violente dans le domaine international est &la négation de l'esprit qui dirige le mouvement actuel de notre civilisation, mouvement qui, lentement, donne à chacun des armes égales pour lutter pour la vie‘. » Le phénomène s'étend même au delà de toutes prévisions. Qui aurait pu croire, il y a un demi-siècle, que l'Italie serait un jour tenue en échec par l'Ethiopie, l'Angleterre par le Transvaal, la Russie par le Japon ? Les facteurs matériels et morauæ de résistance se vulgarisent, se répandent même dans les pays récem-
plus elle est révoltante et épuisante pour leurs victimes, coûteuse, précaire et amollissante pour eux-mêmes. Plus ils visent à la rendre stable, plus largement il leur faut accorder aux vaincus, en retour des charges, les bienfaits de la ci- . vilisation, la protection, ete., pour les empêcher de se sentir spoliés : les bénéfices sont alors si minimes qu’ils ne méritent pas de tels efforts et de tels risques ni une telle mise en train et ne les nécessitent même pas (on pourrait en obtenir des égaux par d’autres procédés). Les deux situations sont complémentaires : ‘dans la mesure où on échappe à l’une, on retombe dans l’autre. 4, Benjamin Kidd, L'évolution socrale, p. 295.
ment demi-sauvages, opérant ainsi une vaste peréquation des forces. 11 semble qu'on devrait ériger Fabstention de la conquête er une règle générale, qui, comme les règles morales, éviterait, en présence d'un cas particulier, le soin de rechercher si on se trouve en présence d’une exception favorable et le risque de se tromper sur ce point, à son propre détriment.
Cette tendance à écarter le procédé doit être encore accentuée par une seconde évolution actuelle. On cherche sans cesse à diminuer de plus en plus la part du risque dans les activités humaires (développement des institutions d'assurance, etc...) ; on éprouve un anour croissant de la sécurité. On préfère à tout autre un effort dont l'efficacité même modeste, soit sûre (fonctions publiques...) Davantage encore que les individus adonnés au vol, les Etats pour ne pas paraître arriérés devraient, à. la conquête, où ils sont toujours € pris », lésés et blessés, préférer Le travail et échange.
L’annexion n’est pas seulement un fait, une action, instantanés ep ce sens qu'ils durent le temps de leur accomplissement ; elle est destinée à être suivie d’un éfat durable. Elle n’est pas un de ces résultats qu'on obtient en une fois et définitivement, comme tels autres buts de guerre. Ge ne serait pas tout que de faire des conquêtes, il faudrait pouvoir les garder. Or, si r'ien n'est plus aléatoire que l'obtention contrainte d’une province, rien n’est plus difficile et moins avantageux que sa conservation malgré elle. Aucune possession n’est aussi précaire que celle de territoires arrachés par la violence. En matière politique et sociale, la force à elle seule ne peut établir une domination durable ; il faut que les rapports sociaux soient, dans une certaine mesure, consentis. Il en à toujours été ainsi, mais cela existe aujourd’hui à un degré plus grand encore. Dans les temps anciens, à défaut de brutalités, les masses assujetties acceptaient le joug par une sorte de respect du maître; aujourd’hui, outre que chaque peuple civilisé est armé de facon à rendre la résistance efficace, le vainqueur manquerait d’un prestige et d’une force morale suffisants pour obtenir, par eux seuls et sans une contrainte effective et coûteuse, le renoncement à toute velléité de protestation. Les tendances démocratiques et nationales contribueraient puissamment à dresser des obstacles devant l’in-
1. Benj. de Constant-Rebecque, De l’espril de cong.. ch x1v : Terme inévitable des succès d’une nation conquérante, p. 58 5.
trus: or 1l existe peu de cas où un Etat ne s’exposerait pas à rencontrer ces résistances au delà de ses frontières actuelles ! et il en existe beaucoup où il lui serait inutile d'essayer de les réduire. I} subsisterait des dissidents, et la lutte serait acharnée parce qu'elle aurait lieu pour leur indépendance, leur personnalité, leur vie morale. Elle le serait davantage encore s'ils n’avaient avec leur vainqueur aucune affinité ethnique, ou bien si, lésés dans leurs sentiments, leur dignité, leur droit, ils étaient en outre exaspérés par la dépossession matérielle ?. En tout cas, il y aurait, entre eux et lui, des chocs répétés qui, s’ils ne suffisaient pas à ébranler son pouvoir, contribueraient singulièremert à en réduire les profits et anéantiraient toute sécurité, toute stabilité dans la jouissance ?. Conséquence désastreuse, puisque le fonctionnement de toute société suppose le bon accord, le bon vouloir, la confiance mutuelle des parties où au moins l’absence, chez la minorité, de la conscience d’être méprisée dans ses droits essentiels.
Telest le mal et telle son étendue. Comment y remédier ? Le moyen préventif le plus radical et le plus simple consisterait à ne pas conquérir. Par hypothèse, le conquérant lexclut en faveur de répressifs destinés à assurer le maintien de la domination, à diminuer les risques de dépossession. Ils sont de deux sortes et la difficulté la plus délicate, la plus inextricable, pour le vainqueur consiste à les appliquer non pas alternativement ou à des champs différents, mais simultanément, conjointement, à l'égard des mêmes individus‘. Il doit faire montre, à la fois, de bienveillance et de fermeté, attirer les habitants du pays conquis, par ses bienfaits, et comprimer par la force leurs velléi-
4. Gaspard de Saulx (Mémotres; dans Petitot, Coll., t. XXIII, p. 266, 380; v. Laurent, 4b., t. X, p. 31) : « Huit ou dix villes prises ne rendent pas plus riche ou plus pauvre celui qui les gagne ou qui les perd, après tant de meurtres, désordres, perte de sang et levées de deniers si mal employés... Il semble que Dieu a mis des barrières qu’il ne veut ètre passées légèrement : à la France, la mer, les Pyrénées, le Rhin... » 1l oppose avec beaucoup de sens, pour son époque, les frontières naturelles à la monarchie universelle. Nous dirions aujourd’hui : les nationalités sont un puissant obstacle à la conquête et aux impérialismes.
9. Loria, 1b., p. 304. Ex. : si une conquête économique les dépouille de leurs terres. L’Irlande hait encore l’Angleterre, tandis que l’Alsace, conquise seulement politiquement, devint fidèle à la France, bientôt apres 1648.
3. La Pologne, plus d’un siècle après sa dislocation, n’a pas abdiqué ses revendications; les chrétiens de Turquie non plus. Quelquefois, l’heure de l’émancipation est tardive, mais finit par sonner : l’Italie a bien secoué son joug séculaire. £
4. À la différence du « parcere subjeclis et debellare superbos » par lequel Virgile (Enéide, ch. vi, v. 854) résume la politique guerrière romaine.
tés d’émancipation, Les deux procédés entraînent de grands frais et sont loin de toujours réussir.
Le pays une fois conquis, si on ladmet, Le vainqueur devra y faire, pour l'administration, la gestion des affaires publiques, non seulement les mèmes dépenses que dans les autres provinces, mais encore des dépenses supplémentaires pour se concilier par des faveurs l'opinion des habitants et opérer leur conquête morale, leur assimilation. Tout au moins il lui faudra, dans ce but, user de modération dans les prestations qu'il leur réclamera!. — « Si la conquête est telle, que la souveraineté de droit ne puisse se fonder, le vainqueur devra la maintenir par la force; d’où eæaspération des vaincus et de ses propres sujets ; d'où des conquêtes nouvelles, amenant des guerreset la révolte à l’intérieur, et la ruine de l'Etat, conséquences des conquêtes abusives ?. » Tout au moins. l'Etat qui tient une province opprimée sous son joug sera obligé, pour étoulfer de force les teadances à Pémancipation, et être à même de les refréner si elles éclataient, d'y tenir garnison et d'y entretenir des services spéciaux. € Non seulement il mutile Pactivité et la production de cette contrée, mais il dissipe aussi une partie de ses propres forces et de ses capitaux, qui seraient un aliment pour l’industrie; tandis qu’au contraire, par la cessation de cet état de violence, les arts utiles fleurissent, et, plus grande est l'offre de produits que chacun peut obtenir chez soi, plus elle excite Les autres à accroître la quantté de leurs biens afin de subvenir à l’échange ?. »
Aux risques de révolte du territoire annexé, au coùt des mesures de prévention et de répression, s'ajoutent les risques de réprésailles de la part de l'Etat démembré, de mécontentement des tiers, et, de part et d'autre, les dépenses de précaution. Tandis que les produits du travail, une fois acquis, n’exigent, ordinairement, plus aucun effort direct, il est dans la nature des
1. Modération et humanité (?), telles seraient, d’après Laffitte (Les gr. types, &. 11, p. #40, 379) le secret de la durée de lempire romain. Il ne réduisait pas toujours les vaincus en esclavage, leur conférait certaines franchises, finalement les incorporail par le droit de cité.