‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 106 sur 471 · Funck-Brentano ct Sorel, Précis de droit intern., p · texte numérisé non relu

Funck-Brentano ct Sorel, Précis de droit intern., p

3. Pradier-Fodéré, {. 1, p. 25. — « Que gagne d’ordinaire une nation, remarque judicieusement Paley, en $’annexant de nouveaux territoires, si ce n’est une plus grande étendue de frontières à défendre : plus de sujets de contestations à soutenir ; plus de querelles, plus d’ennemis, plus d’insurrections à braver ; plus de forces à entretenir sur terre et sur mer ; plus de services publies à organiser et plus d'établissements à défrayer 7... Ainsi l’Elalt conquérant s'épuise pour maintenir une autorité précaire sur des vassaux mécontents. » (Moral a. polilical economy, L. IT, p. 420.)

choses que les produits arrachés à autrui nécessitent pour leur conservation et leur jouissance un effort, parfois égal, RE supérieur à celui de leur élaboration, — précisément parce qu’au lieu de les produire soi-même ou de les obtenir en échange, on les à pris à quelqu'un qui veut les reprendre à son tour, ou se venger, ou faire punir le coupable. Cela est particulièrement aile dans la conquête !. De même que le voleur, traqué par les gens d'armes, peut rarement jouir en sécurité du fruit de son vol, de même l'Etat spoliateur est obligé de prendre toutes sortes de précautions contre le spolié et contre les autres Etats. Ceux-ci s’émeuvent parfois de la prospérité ou de l'agrandissement légitimes qui rompent l'équilibre en faveur de leurs rivaux, ou des annexions même pacifiques et volontaires *; à plus forte raison protestent-ils contre les conquêtes.

Ces suspicions, souvent légitimes entrainent des effets désastreux pour tous, en tant qu’elles sont causes d’augmentations d'armements, de guerr'es nouvelles, et spécialement pour le vainqueur de la veille, puisque les coalitions suscitées contre lui menacent sa puissance, qu’elles peuvent même abattre définitivement *. Le moindre mal possible, c’est Le régime de la paix armée. La victime donne l’exemple, le dérobateur limite et dès lors où s'arrêtera cette émulation déplorable? Les choses se passent comme si, après avoir payé un objet, au comptant et à un prix déjà élevé, on était obligé pour en conserver la jouissance de le racheter encore chaque jour aux enchères. Et iei les surenchérissements finissent par dépasser de beaucoup la valeur de Pobjet. Comparaison édifiante et pourtant encore insuffisante, puis-

1. La conquête engendre le besoin de revanche, et on ne peut Le sortir du cercle. L'empereur de Russie écrivait au roi de Prusse en août 1870 : « Dans le cas où la France serait finalement vainéue, une paix basée sur une Cd ne serait qu’une trêve, dangereuse pour tous les Etats. » Plus tard, il précisa, en exprimant « l’espoir qu’on ne demanderait pas d’annexion, » (Rapp. sur les actes de la Défense nation., par M. de Rainneville, p. 32 s; dans Rev. dr. int, 1873, p. 581.) -

2. Ex. : celle de Nice et de la Savoie. Lord John Russel écrivit au comte Cowley, ambassadeur d’Angleterre à Paris, qu’elle pouvait « porter ombrage à tous les Etats intéressés au maintien de l’équilibre et de la paix. Cette méfiance ne saurait être mitigée par les raisons invoquées » (défense stratégique.) ; v, Calvo, CHI -D 463:

3. Dufraisse, 0p. cil., p- 158 s. : I1 n’est pas un décret de réunion qui ne soit une étape de l’Empire vers sa chute el vers l’amoindrissement de la France. Chaque traité de paix amène une nouvelle guerre et de nouvelles inimitiés contre nous. La réunion du Piémont fut la cause cherchée de rupture du traité d’Amiens ; cellé de Gênes rompt la paix de Lunéville et noue la 3e coalition ; celle de la Hollande réunit toutes les puissances contre nous; celle de la Poméranie suédoise retourne contre nous la Suède, notre vieille alliée...

que ce m’est pas seulement ladjudicataire de la chose qui paie dix fois le prix, mais aussi celui qui la lui a disputée sans l'obtenir, et même tous les spectateurs, que gagne ure folie singulière. Il semble même que Pobjectif change : tous les partepaires agissent non plus comme pour un litige restreint, portant sur l’objet lui-même, étroitement défini, mais comme en vue d’une mèlée générale, où la vie de chacun serait er jeu, e’est-àdire en vue d’ur conflit illimité.

Si, malgré cette première influence, la disproportion entre les efforts accomplis et leur but ultime n’éclate pas à tous les yeux, c’est grâce à une supercherie. Au lieu d'inscrire ces nouvelles dépenses à côté du prix initial, en regard de lPobjet acquis, on les fait figurer dans les frais généraux de la maison. Les gouvervements, par exemple, ae mettent pas en balance les retenus annuels de l'Alsace acec les charges nouvelles — des milliards — que son annexion occasionnent annuellement à la France, à Allemagne et à tous les pays dont elle a accentué la progression militariste.

Machiavel a développé ce thème, repris par Montesquieu, que les conquêtes entr'ainent la perte des Etats faibles. & Comme les monarques doivent avoir, dit ce dernier !, de la sagesse pour augmenter leur puissance, ils ne doivent pas avoir moins de prudence afin de la borner. En faisant cesser les inconvénients de la petitesse, il faut qu’ils aient toujours œil sur les inconvénients de la grandeur. » De telles paroles ont plus de poids encore dans la bouche d’un utilitaire, comme Machiavel, à qui on ne peut dénier le talent politique. € Les conquêtes faites par des républiques mal organisées et qui ne sont pas le résultat d’une vertu semblable à celle des Romäins sont, dit-il?, pour elles, plutôt une cause de ruine qu’une source de grandeur. » Ces républiques devraient € mettre un frein à toute ambition », établir à l'intérieur, par les lois et par les mœurs, lordre qui manque, et se borner à la défensive.

Non seulement l’annexion violente entraine la ruine des Etats faibles, mais elle engendre presque toujours cette faiblesse. &Les conquêtes, en effet, poursuit Machiavel, sont dangereuses et de mille manières et par mille raisons. On peut fort bien étendre

1. Esprit des lois, 1. IX, ch. 6; 1.X, ch. 6: Si une démocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet, elle exposera sa propre liberté. 2. Disc. sur les Décades de Tite-Live.

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