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DES LIMITES À LA CONQUÊTE

sa domination sans accroître réellement ses forces ; et, s’agrandir sans se fortifier ; c’est réellement courir à sa perte. » Venise et Florence ont été bien plus faibles qu'auparavant, quand l’une fut maîtresse de la Lombardie et Pautre de la Toscane. € C’est au désir de s’agrandir et à la conduite imprudente tenue pour y parvenir, qu'il faut attribuer cet affaissement. » Plus près de nous, la Vénitie, quoique défendue par le quadrilatère, a causé les revers de l'Autriche. La Vénitie et l'Alsace furent « des boulets attachés aux pieds du vainqueur. Loin d'apporter un aceroissement de forces, le territoire assujetti, fût-il couvert de citadelles imprenables, est toujours une cause de faiblesse !. » Il Pest, sans même que les tiers ou le vaincu fassent un acte de volonté dans ce but. Pour se venger de leur maitre, les peuples subjugués, ont plus d’un moyen. Ils n’ont pas même besoin de le combattre; ils se vergent plus sûrement en lui transmettant leurs mœurs, même non dissolues, car elles ne sont pas faites pour lui et finissent par détruire en lui le caractère national, l'unité morale, qui font la force d’un peuple. Rome s’affaiblit lorsque la prise de Capoue communiqua à ses soldats le goût de toutes les voluptés (Tite-Live, Machiavel), et plus encore lorsque les conquêtes lointaines introduisirent dans l’âme des Romains amour des mœurs étrangères, On a dit qu’elle s’était ainsi & délayée », ses citoyens cessantde l'aimer aussi farouchementqu’aux premiers âges ?. Plus d’une conquête entraine ainsi la chute de son auteur.

Ce n’est pas en effet une faiblesse quelconque qui ruine PEtat conquérant. mais surtout la faiblesse de sa puissance d’assimilation. Cette puissance est conditionnée, en rapport complexe, par l’intensité de sa force initiale d’empreinte et de contrainte, par la longueur du temps et par lexiguité de Pespace. Elle diminue donc par la conquête elle-méme, qui travaille ainsi à sa propre élimination.

La mesure de Peflort utile du conquérant est donnée en soustrayant de sa propre force la force de résistance de ses adversaires. Or la sienne diminue : l'élite vigoureuse de la jeunesse mâle court sur les champs de bataille, hors du pays. et y meurt; le reste de la nation entre en décomposition. D’autre part, ces

1; E. de Laveleye, Le gouvernement dans la démocralie, t. 1, p. 50.

2, Letourneau, La g., p 410. — Voltaire systématise exagérément : « Plus la patrie devient grande, moins on l’aime, car l’amour partagé s’affaiblit. Il est im-

possible d’aimer tendrement une famille nombreuse qu’on connait à peine, » (Dict. phil. ; Œuvres, éd. Hachette, t, XIV, p. 981 : Patrie.)

épopées retrempent souvent le vaincu. Gette double influence amène la déchéance du vainqueur, et parfois le renversement des rôles, l'assujettissement du maitre de la veille par ses sujets ?. Môme sans elle, les forces du conquérant ont des limites et il ne peut agir sans conformer son activité à leurs proportions, sous peine de Py voir ramener malgré lui, ou bien il ne le peut sans danger pour lui. La grenouille échoue dans sa tentative de devenir aussi grosse qu'un bœuf et crève. Un homme, un Etat, alors même qu'ils y procéderaient lentement, prudemment, ne pourraient se développer excessivement ?. À plus forte raison en est-il ainsi s'ils abrègent le temps ou s’accroissent au delà d’un certain volume.

Les conquêtes ont un terme inévitable et d'autant plus rapproché qu’elles visent à être plus rapides. Si la faculté d'action d’un Etat vers l'extérieur augmente à mesure que s’accentue lPunification de ses éléments *, inversement — toute conquête apportant des éléments hétérogènes — elle diminue à mesure que s’accroit sa surface par ce procédé. I faudrait, avant d’étendre plus loin ses prétentions, avoir eu le temps d’unifier son propre pays et d'y attacher par des liens puissants les parties récemment agglomérées. Silunification interne n’est pas achevée, la poursuite d’agrandissements est dangereuse. € Le bonheur modéré est plus stable, le grand plus incertain : PEtat militaire dure d’autant moins qu'il a été à un plus haut degré l’œuvre de la violence et qu'il a crû plus rapidement. Rarement Pâge d'un Etat dépasse 5 à 600 ans; la plupart des Etats fondés sur la force durent beaucoup moins *. » L’œuvre conquérante d'Alexandre, celle de Napoléon, étaient vouées à une désagrégation fatale et prompte, dans Pimpossibilité où se trouvaient leurs peuples de s’assimiler tant d’autres peuples divers 5. L'empire de Napoléon à duré 15

1. On exagère en ramenant les rapports internationaux à un jeu de bascule où de la situation dominante de la veille sortirait infailliblement l’assujettissement du lendemain par celui-là même qu’on asservissail. « César prépare, l’invasion des Barbares ; Clovis régénère les Gaules et prépare les Capets ; Louis XIV en retrempant l’Allemagne assure l’apogte de l’Angleterre et la naissance de la Prusse... » (Major Bruck.) .

2. E. Lavisse, (Vue gén. sur l’hist. 'p. 140), après esquisse des guerres européennes modernes, se demande si les péuples se sont accrus ou diminués. « Si par un concours extraordinaire de circonstances, un Etat prend dans le monde une place mal proportionnée à ses forces réelles, il est ramené aux limites qu’il a dépassées. » Ex. : la Hollande, puissant vaisseau de haut bord au xvie s., devient au xvire une chaloupe à la remorque de l’Angletcrre,

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