G. Vacher de Lapouge, Les sélections sociales, p
au contraire que €le commerce suivait le pavillon »; mais si cette idée cadrait à peu près avec le € pacte » colonial où les métropoles se réservaient le monopole du commerce, elle serait aujourd’hui tout à fait surannée, à raison de la liberté plus grande des transactions. Or, il ne saurait être question de revenir au système colonial.
Il était déjà condamné par Quesnay. Le but final et véritable auquel tendent les buts séparés ou simultanés de la colonisation (extension des domaines du souverain, de la puissance politique, ports, débouchés, transports) est en effet, disait cet auteur *, le bien public : Pattribution exclusive du commerce à un corps de commercant, fût-ce même à tous les nationaux, est € un très mauvais moyen pour arriver à ce but ». Ce monopole ou ce privtlège (et tout ce qui y tend, encore aujourd’hui : prohibitions, douanes, vexations) auraient pour conséquence que les colonies paieraient plus cher des produits moins bons et débiteraient les leurs moins avantageusement. Les voituriers ne feraient rien pour diminuer leurs frais. La métropole elle-même y perdrait. € Si un boucher ne pouvait, de par la loi, acheter d'épices qu’à Pépicier qui se fournit de viande chez lui, et réciproquement, l’ingéniosité humaine aurait inventé un procédé infaillible pour que le marché ne fût plus approvisionné que de viande mauvaise et d’épiceries frelatées ?. » Les prétendus avantages réciproques constituaient, dans la pratique ancienne, des dommages réciproques par suite de la suppression de la concurrence parmi des personnes qui cherchaient exclusivement leur propre satisfaction. IL en résultait une géne pour les deux parties : la colonie ne pouvalt fabriquer une arme ni même un clou. Dans les dépendances espagnoles et portugaises, on allait distribuer, chaque semaine, aux habitants leur approvisionnement, car le métal, le bois, etc... devaient venir de la métropole. Ils n'avaient même pas le droit d’acheter aux autres nations ce que leur métropole ne produisait pas ; le Chili dut cesser de cultiver la vigne et l'olivier pour consommer le vin et Phuile d’Espagne.
Ces errements sont à juste titre abandonnés. Or, dès qu'on ne prétend plus imposer aux colonies un tel régime et on accepte de commercer librement avec elles, quel profit en retire-t-on qu'on ne puisse obtenir sans guerre et même sans établissement du pouvoir politique national? Les menus avantages de l’unité
1. Œuvres, p. 425 s. (Il réfute Montesquieu. encore imbu de mercantilisme.) 2. Thorold Rogers. Interpr. écon. de l’hist. p.285.
de législation et d'administration seraient dépassés par les frais et Les risques de leur établissement et de leur maintien. Les lois sont d'ailleurs presque impuissantes contre les traditions et les mœurs, sauf recours à l’inquisition et aux vexations, que la contrebande rend en partie illusoires. Les législateurs ne peuvent décréter le perfectionnement d’une industrie ni eréer de nouvelles voies au commerce : cette tâche revient aux vendeurs et aux consommateurs.
L’accroissement d'une marine, d’une armée, d’un empire coloniaux n’augmente pas toujours sensiblement le commerce total d’un pays, ni même sensiblement la proportion des affaires coloniales par rapport au chiffre total des affaires extérieures (Angleterre, de 1883 à 1895). L’essor industriel et commercial peut, par contre, avoir lieu sans développement de la marine militaire ni de la colonisation officielle. L'Allemagne s’est ainsi acquis, par Pellort de ses fabricants et avant de mettre en scène ses soldats, une superficie supérieure à celle de PAlsace.
Plusieurs colonies ont un commerce moindre avec leur métropole qu'avec d’autres nations. Inversement, certains pays (Angleterre) font plus d’affaires avec des peuples libres qu'avec leurs dépendances ‘ ; avec leurs anciennes colonies, émancipées, que lorsqu'ils les tenaient assujetties (Etats-Unis) ?: les affinités de race, de goûts, de religion, de langue, font plus que la contrainte et les menaces. On a même vu des colonies établir des tarifs contre leur métropole *, — tant il est vrai qu’il y a une part de vérité dans la boutade connue : {es meilleures colonies sont celles des autres. On a calculé que pour chaque 100 francs de marchandises qui leur sont vendues par la mère-patrie, le contribuable doit verser, sur le commerce avec : lIndo-Chine, 26 francs ; la Nouvelle-Calédonie, 66 ; Madagascar, 74 ; la Guyane, 80; Taïti, 100. Le bénéfice du commerçant oscillant vers 20 0/0, l'opération se solde en perte *. Le prélèvement opéré sur les contribuables, c’est-à-dire la masse des consommateurs, se comporte comme une prime à l’exportation, avec cette différence qu’il ne profite même pas aux indigènes. Ne füt-il pas plus élevé que le bénéfice des négociants, il n’en serait pas moins regrettable, de
4, Chiffres dans : G. Moch, L'armée d’une démocr., p. 487 s.
9, J.-B. Say, op. cit., t. I, p. 637 ; O0. Noël, op. CL AL ID EX VE,
3. Canada (Thorold Rogers, Interpr. écon. de l’hist. p. 293.)
4. Novicow, Rev. pol. et parl., avril 04, p. 14. — Quesnay, Œuvres, p. 302, art. v; J.-B. Say, t6., p. 6325. et référ, ; Th. Rogers, p. 284 — E. de Laveleye, Des causes de g., p. 53 S:1I1 n’est pas de colonie, sauf Java, qui donne un profit net,
parce que le but de l’organisation économique est la consommation, non la production ou la vente.
Si le commerce était réduit à lui-même, le bilan serait équilibré : la perte provient de ce qu’il s’y ajoute les dépenses de conquête, de lutte contre les tiers, d'armée el de flotte conservées pour le maintien de la domination, et les frais de répression dus aux excès de cette domination. Il est difficile de faire le total du passif, réparti entre divers chapitres du budget. L’Algérie nous coûtait encore, il n’y a pas longtemps, plusieurs dizaines de millions par an si on tenait compte des garanties des chemins de fer et de Pentretien de Parmée (mème sans compter les intérêts du capitat dépensé pour la conquête) !. € Ces misérables colonies sont une pierre à notre cou », écrivait en 1852 un homme politique anglais. Etait-ce Cobden? Non, mais Disraëli lui-même, le père de limpérialisme. € Elles ne nous donnent rien, elles nous coûtent beaucoup», répétait l’historien Froude *. L’abandon de la politique libérale, à laquelle elle devait son succès, ne compromettrait-1l pas la Plus-grande-Bretagne ? ?
On objecte qu’il faut bien faire des sacrifices actuels pour augmenter les forces et les ressources futures. Mais 1l est loin d’être prouvé que les vieilles colonies rapportent plus que les jeunes. Quelques causes de dépenses et de risques semblent même s’accroitre : entre autres le maintien de lautorité malgré les tentatives d’émancipation, les chances de conflit avec les tiers, qu'entrainent la liberté relative et lextension de empire colonial, la difficulté d’assurer le service de sécurité sur un aussi vaste territoire (Angleterre). Le point culminant de la puissance semble bien près de la chute #.
1. P. Leroy-Beaulieu, L’Algérie et la Tunisie, 4887, etc. — La France avait en 4898 au service de ses colonies 141,507 h. qui lui coùtaient 174 millions de fr. (G. Moch, p. 308.) — v. Loi 23 juil. 1904.
2. V. intéressant article de P. Leroy-Beaulieu : La Crise de l’Impérialisme (Rev. Deux-Mondes, 15 juil 03, p. 3325.)
3. Franklin, Règles pour faire d’un grand empire un petil (Lombroso, Le crime. p. 273) : Supposez les colonies toujours disposées à se révolter et traitez-les en conséquence ; placez chez elles des soldats...
4. Le danger dé réveiller l’esprit national et militaire des indigènes a été compris trop tard et par trop peu d’esprits pour modifier notre mode de pénétration (G. Le Bon, Lacombe, Campeanu). L’avenir de la race blanche ne préoccupait nullement (Novicow, Aven. de la race bl., p. 143-168). — Une victoire guerrière jaune nuirait à notre civilisation, si elle ne la détruisait. Les armements perfectionnés ne nous assureraient pas (malgré G. de Molinari, op. cil., p. 70) une prépondérance décisive, simplement par la science et le capital qu’ils exigent. (v. G*! Frey, Puiss. mil. de la Chine, R. Deux-Mondes, oct. 03 : notre immixtion a suscité, not, chez l’empereur Kouang-Tsu, le désir de réagir par une forte organisation et une armée à l’européenne. La Chine ne veut pas être
Les colonies projitent-elles seulement des dépenses, des dangers que nous Supportons pour elles? Il ne le semble pas, à voir l’insistance avec laquelle elles réclament leur indépendance. L’émancipation successive des colonies, après une domination plus où moins longue, est presque une loi de l'histoire !. L’exémple de celles de PAngleterre (1776), de l'Espagne (la Plata, 1801 ; Chili, 1818 ; Mexique, Pérou, Guatelama, 1821 ; Colombie 1823) aurait dû servir de leçon en montrant que les colonies, devenues conscientes d’elles-mêmes, ne supportent pas longtemps le joug et que les métropoles ne perdent pas grand’ehose à leur affranchissement. L’essor de la prospérité des pays émancipés imprima au commerce européen un mouvement considérable, démontrant une fois de plus l’inutilité des guerres coloniales. Les mauvais résultats de la colonisation sont en elfet plus accentués dans les colonies de conquête.
I existe fort heureusement des moyens autres que la colonisation guerrière? de parvenir aux mêmes buts finaux : ils sont analogues aux substituts pacifiques de la conquête. |
En ce qui concerne l’excès de population, si on consacrait à l'amélioration économique de la métropole l'argent et les efforts dépensés aux colonies, le rendement serait presque toujours plus considérable, On objecte qu'il y a une limite à l’accroissement de productivité et que, lorsqu'elle sera atteinte, il serait trop
protégée, comme infirme ou enfant. Elle n’est pas si faible que son échec de 4901, dû à des causes spéciales, le ferait croire. C’est une future égale.) En 1905, elle a manifesté par des tendances à la fois nationales et xénophobes, par les déclarations de ses représentants et par le boycottage des produits américains, son désir de n’ètre pas traitée en mineure et mise en tutelle ni soumise à des lois d’exception (contre ses producteurs). Une mission est allée en Europe et en Amérique étudier les causés de notre puissance. L’infiltration, avec baisse des salaires, serait plus dangereuse encore que l’invasion,
1. Comme un fruit mûr elles se détachent de l’arbre qui leur a donné la sève (Turgot). — J.-B. Say, t. Il, p. 383, 394; E. de Parieu, Pr. de sc. pol., p. 326$. ; Laugel, L'Angl. pol. et soc., p. 348; de Pradt, Les trois dges des colonies. — Jules Duval, Lebas (Précis d’hist. ance., t. I, p. 142): pour les plus éloignées de la métropole. —- P. Leroy-Beaulieu, Colonis., p. 844; Pety de Thozée, op. cit., p. 814; R. de la Grasserie, R. int. soc., 1903, p. 216.
2, J. Dumas (La Colon., essai de doctr. pag.) distingue la mauvaise colonisation, qui dépeuple et ravage, et la bonne, comme celle de Penn et de Brazza. — E. Spalikowski, La colon. el la paix.
3. Si la France avait employé les 48 millions que lui coûtait St-Dominque, au profit d’une province pendant 25 ans, son revenu aurait été accru de 120 millions par an. (A. Young; J.-B. Say, t. I, p. 632.)
tard pour acquérir des territoires, désormais tous occupés par les civilisés. Si elle existe, cette limite est fort éloignée (M. Leroy-Beaulieu fixe à 80 millions le nombre d'habitants que la France pourrait nourrir); et fût-elle même atteinte, 1l resterait encore place pour l'émigration, de préférence dans des pays de race parente. S'il devient de plus en plus difficile de s'installer de force chez autrui, l'hospitalité volontaire internationale s'accroit par contre, avec le progrès de la culture et la diminution des haines que renforçait l'état de guerre. Les Etats-Unis se sont bien trouvés de l'afflux extérieur d’hommes (20 millions en un siècle) et de capitaux; la France elle-même, après 4870, a subi l'infiltration allemande, qui, malgré les préventions, à rencontré moins de résistance que l’invasion armée. La guerre n’est même pas nécessaire pour abaisser les barrières qu’un gouvernement élèverait à ses frontières : des négociations, des compensations y réussiraient bien mieux. Il ne manque d'ailleurs pas de territoires susceptibles de contenir une population plus dense que l'actuelle: en tout cas, si la France avait à se préoccupper de ce problème ce serait plutôt passivement qu’activement, pour se préserver de l'immigration plutôt que pour pratiquer l'émigrallon.
Il est même loisible d'obtenir des territoires et de coloniser sans violence : c'est une question de méthode. On peut acquérir des terrains en échange d'argent ou de tous autres avantages !. L'argent coûte moins cher que le sang; on le dépense seulement à bon escient et en vue de résultats moins aléatoires ; il permet d’en jouir en repos, tandis que la confiscation laisserait toujours sous la menace des haines. L’achat ne serait-il pas d’ailleurs nécessaire, même après victoire, puisqu'on ne chasse ni ne tue les vaincus ? :
Si on cherche, par la colonisation, à développer les revenus du commerce, il faut se garder d’une exploitation trop stricte. Tout ce qui tend à restreindre les échanges, à entretenir les colonies dans un état de médiocrité ou d’indigence, nuit également à la société dominatrice. © 11 y a plus de profits à réaliser avec un peuple libre et laborieux qu'avec des vassaux asservis
1. La France achète des terres en Aletrie, la Prusse dans le Posen, au lieu de les confisquer. Le gouvernement russe a créé une banque pour faire des avances aux orthodoxes qui deviennent propriétaires dans les anciennes provinces polonaises. (Novicow, 16., p. 386.)