‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 14 sur 471 · Letourneau, La g., p · texte numérisé non relu

Letourneau, La g., p

2, Sir John Lubbock, On the Origin of Civilis., Proc. Ethnological Soc., 26 nov. 1861; tr. dans Orig. de la civil., append. — Tylor, Civil. primitive. — M?’ Lennan ; Spencer, — Darwin, 4. : Preuves que toutes les nations civilisées ont été autrefois barbares. — Hæckel, Ursprung des Menschen, p. 20, 49, — E. du Bois-Reymond, Hist. de la civ., Rev. scient., 1878, no 29. — Kovalewsky, Les orig. de la famille; A. Posada, Loc. cil.; Sales y Ferré, L'homme prim.; G. Le Bon, L'homme el les soc., origine et hist. — Vianna de Lima, L'homme selon le transform., p. 90; Euripide, Lucrèce, Juvénal, Horace, Epicure, Platon, Aristote, Hérodote, Diodore, Strabon, Cicéron, Pline, Bérose, dit-il, croyaient que leurs ancêtres étaient des « brutes » ; il attribue l’idée contraire au christianisme.

3. Sur les procédés de recherche de la condition primitive, not. l’analogie avec le sauvage : Giddings, Sociol,, p. 19; Posada, op. cit., p. 29, Etc... Sur l'induction : K. Bücher, op. cit., p. 3.

mites que la société humaine originaire, ni plus difficile que de Ta distinguer de Panimalité f.

En. ce qui concerne les combats, si le règne animal porte la lutte pour la vie à une haute intensité, Popposition n’en semble pas moins être une loi plus large et s'étendre au monde tout entier. La coexistence universelle de forces antagonistes, est, selon Spencer, € un postulat nécessité par la forme de notre expérience. » Du monde inorganique, cette fatalité se prolonge sur le monde de la vie: partout et toujours la vie suppose la lutte et la mort pour se créer et se renouveler. € Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi depuis Pimmense catalpa jusqu'aux plus humbles graminées, combien de plantes meurent et combien sont tuées *! » Dès qu’on entre dans le règne animal, elle prend une expression plus farouche ; on voit les animaux s’entre-déchirer et $’entre-dévorer ÿ, et leurs luttes sont peu de choses auprès de celles qui mettent l’homme en face de l’homme! © Les lions ne tournent contre leurs semblables ni leur fureur, n1 leur dent féroce; les serpents non plus ne se font pas la guerre entre eux {. » À peu près seules, les abeïlles et les fourmis connaissent des expéditions collectives, des guerres véritables, avec cette différence qu’elles sont plus € humaines » que les nôtres 5. A part ces exceptions,

1. Posada, b., p. 74 S.; Starcke. — Mathias Duval, Le darwinisme, p. 73 : Dans la réalité objective, une moindre distance sépare, intellectuellement, un sauvage d'un singe, qu'un Newton d’un sauvage. — Darwin, op. cil., t. I, p. 34 s, peut-être par crainte du préjugé, insiste sur l’immense différence mentale entre le sauvage Te plus grossier et le singe le plus élevé.

2. J. de Maistre, op. cil., t, II. p. 28; Goblet d’Alviella, Désarmer, p. 11.

3. Letourneau, La g., p. 10-24; Ign. Scarabelli, Cause di guerra, p. 13 $.

4, Pline, Hist. nat., 1. vit. — Lactance, v, 1, — Juvénal, xv, 160 :

Quando leoni Fortior eripuitl vilam leo ? quo nemore unquam Expiravit aper majoris dentibus apri?

Même idée dans Montaigne, Fénelon, — Franklin ne suppose pas aux diables tant de barbarie; devant l’atrocité des égorgements, un ange, qu’il suppose, dans un conte, envoyé en mission sur la terre, demande à son vieux guide il ne l’a pas mené en enfer : « Non, les diables ne se battent point avec tant de cruauté. »

5. Les abeilles, outre les duels entre reines, se livrent, par dégénérescence et penchant à l’ivrognerie, à des déprédations collectives (Büchner, Vie psychique des bêtes, p. 393). Les fourmis cherchent à se procurer des esclaves et quelquefois une nourriture aux dépens de leurs semblables; elles possèdent des armées (per manentes chez les termites) préparées par des exercices gymnastiques et militaires. Les fourmis-soldats ont des organes spéciaux, ne travaillent pas; quelquesunes seraient incapables de manger si les esclaves ne leur introduisaient les aliments. Dans le combat, elles suivent une tactique avec déploiements de colonnes et manœuvres, font donner les réserves au moment opportun. D'une douceur relative, elles ne tuent leurs adversaires que s’ils font une résistance acharnée ou appartiennent à une espèce tout à fait étrangère dont elles recherchent les nymphes dans un but comestible, Elles enlèvent leurs blessés pendant la bataille

qui suffisent du reste à enlever à l’homme le privilège du monopole que lui attribuent les apologistes de la guerre, les animaux ignorent presque complètement la lutte fratricide. Il résulte pourtant de la loi d'adaptation que la concurrence vitale est plus accentuée entre les êtres les plus semblables, les espèces les plus proche parentes, puisque leurs besoins les portent à rechercher les mêmes choses !. Mais Pélimination qui en résulte est surtout indirecte : faute d'intelligence, Panimal n’a pas connaissance de Putilité apparente qu'il y aurait pour lui à détruire ses frères et par suite il ne porte pas ses coups sur eux ; un processus naturel se charge de faire disparaître les moins adaptés. Presque seul, lhomme a le triste privilège d'aider la nature à produire cet effet : Lant que son intelligence est développée assez pour lui en montrer les avantages, qu’on voit, mais non les inconvénients, qu’on ne voit pas, il prend pour but de son activité Pextermination, l'exploitation ou l’amoindrissement de ses semblables.

Tout ce que nous pouvons savoir des temps préhistoriques par les instruments, les monuments, la linguistique, l’étude des traditions, montre que la guerre élait l’état normal ?. De très nombreux ossements anciens portent des traces de fracture violente ; les rochers du Lükeberget offrent la représentation, par un primitif, d’un combat naval collectif *; les musées sont remplis de silex taillés ou polis et d’armes métalliques. Aux temps protohistoriques, les épopées d’Homère évoquent les violences coutumières {; les 150 000 vers du Mahäbhäârata et le Ramayana

pour les mettre en lieu sûr. (Kirby et Spence, G. Lubbock, Latreille; P. Huber, Fourmis indigènes, p. 151 s; L. Buchner, loc. cil.; Letourneau, L'évol. pol., p.19, et Sociol., p. 184; Vianna de Lima, op. cit., p. 148.)

4. Darwin, Orig. des espèces, tr. C1. Royer, p.89; A. de Quatrefages, Darwin, p. 105.

2, Homo homini lupus, disait Plaute, et Hobbes répète : Bellum omnium contra omnes (Léviathan. c. 18; De cive, c. 9 $ 3, c. 13 $ 7). — H. Dumesnil, La g., p. 21, 31; H. Sumner Maine, La g., p. 11 : belligérance universelle de l’humanité primitive, — Gumplowicz, Lutte des races, p.196 s. et témoignages d’Appun, Vambéry, Dumont, Schweinfurt, Duncker, Humboldt., — Ch. de Mougins, 0p. cit., p. 95 : la guerre était de style. — Sur la guerre, forme de la lutte pour la vie : Von Boguslawski, Der Krieg, p. 10; von Reichenau, Einfluss der Kultur auf Krieg, p. 2-24; de Baer, Reden, t. 11, p. 241, 435; Gal H, Bonnal, L'esprit de la g., p. 1; Gumplowiez, op. cit., et Sociol. et Pol., p. 151; etc.

3. Mi de Nadaillac, Les premiers hommes, t. II, p. 197, 200-206. — G. Vacher de Lapouge, Les sélect. sociales, p. 208 s : l'humanité primitive n’a pas eu un sort très précaire; chasseur plutôt que gibier à l’égard des fauves, l’homme ne pratiquait ni le meurtre ni la guerre avant l’époque néolithique. Les blessures antérieures sont accidentelles; celles qu’on cite comme émanant de l’homme sont postérieures. C’est avec la civilisation que s’est développé l’art de tuer.

4. Odyssée, xix, 395 s; Iliade, v, 214 : étranger — ennemi. — Thucydide, 1, 5, 9%: Les Grecs allaient toujours en armes et trouvaient naturel le brigandage.

retracent les exploits des princes conquérants de l'Inde occupés à se disputer le pouvoir. Les dieux des anciens, créés à leur image, sont guerriers ; leur paradis est celui des batailles (Walhalla); lEcriture place le meurtre d'Abel par Caïn à l’origine même du monde !, L'idée de combat fournit étymologie de mots nombreux et l’origine d’ Cimages » conservées jusqu’à nos Jours. L'histoire expose la perpétuelle rivalité de chaque tribu avee ses voisines : le récit ne s'arrête que faute de combattants. On se demande même, dit Vacher de Lapouge, à la lecture des chants héroïques des premiers Aryens, comment la fécondité des femmes pouvait suffire à compenser la destruction incessante de la population adulte. L’état de mainte tribu actuelle ? confirme cette impression : elles n’ont point de vieillards; € la mort normale y est par la lance» (ce qui explique peut-être lidée qu'il n’y a point de mort naturelle). Le sang coule à jet continu, on scalpe, on mange, on domestique l'ennemi vaincu; chez les Peaux-Rouges, les Nègres et tous les € Etats de proie », partout, de sanglantes boucheries.

La guerre a-t-elle évolué? Est-elle aujourd’hui ce qu’elle a toujours été? Toute évolution supposant une permanence et des variations, 11 nous faudra, pour répondre à cette question, étudier successivement ce qui établit, parmi les guerres, un fond d'unité et ce qui les différencie.

Nous savons déjà quels caractères se retrouvent dans toutes les guerres et dans elles seules ; il nous reste à montrer leur cause commune. Les partisans du matérialisme historique ? prétendent la trouver dans le mode de répartition des revenus et spécialement dans la lutte des classes entre lesquelles se parta-

1. La Genèse ne mentionne ni armées ni batailles avant le déluge. « Les guerres, dit Bossuet, n’étaient pas encore inventées; ce fut après le déluge que parurent ces ravageurs de province qu’on à nommés conquérants. » (Dise. sur l’hist. univ., 2° p., p. 129.) — Kellerman (La g. el la paix, p. 6) fait remonter l’origine de la guerre à l’établissement du premier royaume chaldéen par Nimrod.

2. Cf. Letourneau, La g. p. 100 : dans la zone africaine nord-équatoriale, « la guerre est la grande et même la noble occupation de tous les petits Etats » ; p. 102: chez les Guaranis, « l’état de guerre était perpétuel, tout y poussait », ete,

3. Surtout A. Loria, Les bases écon. de la constit. sociale, tr. Bouchard, p. 218 s, 282$. — Dans un sens différent : Vilfredo Pareto, Les systèmes social., t. 1, p. 381 et son collaborateur V. Racca, tb., t. I, p. 216. — V. Pareto, Cours d’éc. LOUE $ 450 : la recherche de la richesse,

gent les grandes branches du revenu. Pourquoi, par exemple, les guerres du moyen-âge se firent-elles entre villes d’abord, puis entre vassaux, ensuite entre Etats, enfin entre Orient et Occident ? La solution parait évidente à M. Loria. Le revenu militaire comme celui de la propriété accumulatrice, va sans cesse et fatalement en décroissant, parce que la guerre détruit les sources même de la production et que l’absorption des petits souverains par les plus grands (ne serait-ce pas là le pourquoi, que M. Loria va chercher plus loin) € en diminuant le nombre des adversaires, atténue la fréquence et la possibilité des luttes entre eux »; l’activité militaire serait alors anéantie si elle n’opérait € en plus grand » et ne trouvait un aliment au dehors : ceux qui luttaient auparavant entre eux tournent leurs efforts, unis en un groupe social sans cesse agrandi, contre l'extérieur ! : au besoin, ils se lancent dans des entreprises lointaines, de mème que les capitaux actuels, sans emploi rémunérateur à l’intérieur, émigrent vers les colonies ou vers de folles spéculations transatlantiques. D’autres guerres encore seraient des luttes entre les diverses espèces de revenus : dans la Ligue, le clergé, grand propriétaire du royaume, allié avec les mendiants du Limousin et de l'Auvergne et avec les charbonniers et porteurs d’eau de Paris, d’une part, contre la noblesse et la bourgeoisie, d'autre part; dans la Fronde, le Parlement, allié aux corps administratifs les plus grassement payés (travail improductif) et avec la noblesse, contre la royauté (revenu féodal) qui tentait de limiter les bénéfices des premiers.

M. Loria essaie d’établir les lois générales de la matière. Il le fait avec indécision. Les rapports économiques, dit-il, modèlent les guerres en influant : 1° sur leur plus où moins grande fréquence ; 2° sur leurs buts ; 3° sur la constitution militaire et les moyens de destruction. Mais en ce qui concerne les deux premiers points, il admet des solutions contradictoires. Tantôt 1l fait une distinction : dans la société à salariés seule, la politique s'inspire nécessairement des soucis de la production maximun ; dans la société à esclaves, au contraire, les propriétaires, affranchis des soucis matériels, recherchent par la guerre la satisfaction, non du « vulgaire intérêt économique, mais de leur soif de puissance et de gloire ». Tantôt son € mono-idéisme » ne lui fait voir partout que le souci du gain : même dans la société à

4. Aug. Thierry. Hist. de la conqg. d’Angl., p. 8 (cité par Loria, p.288), applique ces idées aux feudataires normands à partir de 1152

esclaves, la classe propriétaire recherche par la guerre l’accroissement de son revenu, et la société, dès cette première phase, est, par la nécessité de sa structure économique, une société militaire. Dans un âge moins reculé, on a souvent cherché de même, par la guerre, à acquérir des mines et des trésors : les trois guerres puniques seraient issues du désir des Romains de posséder les métaux précieux tirés par les Carthaginois de leurs mines ; l’expédition d'Alexandre lui aurait rapporté 1 250 millions de francs. Dans la société féodale, même désir d'accroître lerevenu. Les Croisades elles-mêmes n'auraient été inspirées que par la eupidité et le désir du butin ; la quatrième aurait dévié sur les réclamations pécuniaires formulées par le doge de Venise Henri Dandolo, etc.

Dans l’économie à salariés, la politique militaire dominerait encore, tant que la rente foncière aurait la suprématie politique, parce que le propriétaire, dispensé des soins de laccumulation, dépenserait son activité en entreprises guerrières. € Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, les pays où la rente fon-. cière prédomine politiquement, comme PAutriche, PAllemagne, la Russie, sont les seuls où la politique militaire est accentuée ». L’accroissement de la rente foncière amènerait en conséquence une recrudescence de militarisme. Dès que le pouvoir appartient à l’entreprise industrielle, le propriétaire a des soucis de direction qui ne lui laissent pas le moyen ni la volonté de gaspiller ses efforts dans la guerre. Ainsi se trouverait éclairée, par les rapports économiques d’où émane le revenu, la substitution graduelle de Pindustrialisme au militarisme, constatée, mais non expliquée par Saint-Simon, Comte et Spencer: «les rapports économiques, autrefois ferments de guerre, deviennent maintenant élément de paix. » Les guerres ne sont plus qu’un moyen subsidiaire de compléter le revenu capitaliste, ce qui explique leur rareté (due aussi au placement des capitaux dans les entreprises Industrielles et au coût énorme des opérations de guerre): et, lorsqu'elles se produisent, leur caractère essentiellement commercial. Depuis lors, elles ont exclusivement (plus bas, M. Loria dit : surtout) pour but lPenrichissement de la bourgeoi-: sie : la guerre de 1672 entre la France et la Hollande émane-:: rait, suivant lui, du projet de Colbert de dépouiller celle-ci, afin d'éviter les augmentations d’impôts, nécessitées par le déficit ; : la guerre anti-jacobine de Angleterre contre la France serait «le produit de la terreur éprouvée par l’aristocratie britanni-

que en face des succès de la bourgeoisie continentale »; la guerre de l’opium entre l'Angleterre et la Chine aurait 6t6 inspirée de la plus basse cupidité *. Aujourd’hui les guerres coloniales ne chercheraient que l'emploi des capitaux, le monopole commercial, l'usage exclusif des voies commerciales les plus expéditives.

Bref, sur 286 guerres, 258 furent dues à des causes économiques et, dans les 28 autres, la cause religieuse laisse entrevoir un intérêt économique ?. La guerre est donc normalement ou même exclusivement @le produit de causes économiques, d'un calcul utilitaire *. » Le commerce, disait le ministre Pombal, forme la base de la politique. € L’histoire, proclame à son tour M. Loria, pivote sur les rapports économiques, dont les brillantes phosphorescences de la foi ne parviennent qu’imparfaitement à voi- - ler Pirrésistible influence » (sic).

La thèse est singulièrement exagérée et la formule étroite, exclusive. Les vérités de détail y sont dépréciées par des affirmations contestables au point de vue historique et par des généralisations trop systématiques. Les facteurs économiques ont sur la guerre une influence réelle, incontestable, mais non unique. Il existe d’autres éléments, non réductibles à celui-là. La politique, pour partie, est étrangère aux modes de répartition des richesses et aux luttes de classes : le pouvoir n’est pas distribué selon la nature du revenu qu’on possède (Loria), ni d’après l’étendue des services qu’on rend (Brentano) ; il est aux puissants (ce n’est pas une tautologie), à ceux qui ont le € pouvoir » de le prendre et de l'exercer, et leur politique n’est pas toujours celle de Pintérêt matériel. Sans doute Pintérêt « parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages,

4. J. Mac Carthy, Hist. of our own times, 1, p. 127. (Loria, p. 294.)

2. M. Loria dénature la statistique de la Société de la paix de Massachussets, : qu’il reproduit sans la citer, et où figurent 55 guerres civiles, 8 pour l’honneur ou des prérogatives, etc...

3. Ferrara, Nuova Antologia, 1866, p. 133; Loria, tb., p. 291. — Proudhon (La g., t. I, p. 106, 122, 467 s) applique le matérialisme historique : la cause commune des guerres, à toutes les époques, est la rupture de l’équilibre économique, le manque de ressources, le paupérisme. Leur but est le pillage (p. 187) ou la conquête avec tributs plus ou moins cachés, fatale depuis l’origine des sociétés à cause du paupérisme endémique (p. 244). Les causes politiques en recouvrent de plus profondes, économiques (p. 180). Les guerres, comme les renversements de gouvernements, sont produites par la faim-valle de certaines classes ou l’avidité d’autres. — Dans toutes les guerres, il ne s’agit que de voler (Voltaire), de gagner (Molinari), de spéculation (E. Worms, L’éc. pol. dev. les congrès de la paix, p. 13), de question d’estomac, de vol pour but et de meurtre pour moyen (Letourneau, La g., épigr.), de bien-être, cupidité, paresse et imprévoyance (Ferrero, Il militarismo, p. 63, 10, 409), de bien-être public, but de l'Etat (Rustow, Der Krieg,

même celui du désintéressement » (La Rochefoucauld), il remplit un grand rôle dans les guerres, même voilées sous des questions de religion, d'honneur ou de principes !; mais un acte désiré peut n'être pas à proprement parler désintéressé, sans être intéressé. Si toutes les guerres de Rome et de Carthage furent essentiellement utilitaires et si, dans les temps modernes, un petit nombre seulement furent désintéressées, on en trouve pourtant qui furent en grande partie non intéressées : la France à lutté pour lPindépendance des colonies anglaises, de la Grèce, de PItalie; elle a même été désintéressée dans lexpédition de Morée et dans celle de Syrie en 1860. Toute guerre n’est pas, comme on Pa prétendu, une spéculation en vue d’une spoliation : on ne s’y livre pas seulement lorsqu'on a par avance la certitude ou l'espoir que le gain l’emportera sur la perte et on ne s’en abstient pas toujours dans le cas contraire : elle résulte d’un désir quelconque, qui n’est pas toujours objet d’un calcul utilitaire aussi mal compris qu’il soit, et, parfois même, elle semble « désirable en soi ». Le principe hédonique n’est pas plus un fait qu’un idéal universels. Le matérialisme historique ne tient pas compte de l'élément psychologique, particulièrement important dans la guerre : la vanité, l’amour-propre, l’idée-force de droit et de respectabilité de tel désir ne s’expliquent pas par les faits économiques ; la conception des désirs comme exclusifs, Pagressivité, la combativité, que suppose toute guerre, peuvent changer de direction à raison des calculs économiques, mais elles ne sont pas créées par eux : elles préexistent. L'erreur de M. Loria s’explique parce que les faits économiques ne sont pas des faits premiers : 1] n’y a pas de faits premiers dans le monde social, puisque tout est à la fois effet et cause; mais ce qui est cause et effet du plus grand nombre de faits sociaux, point de départ et d’arrivée ou point de convergence, ce sont les phénomènes de la vie et de Pesprit humains.

M. Gumplowicz ? tient compte dans une certaine mesure de

4. Inversement, en l’absence d’un intérêt réel ou putatif, ou contre lui, il n’y a pas souvent de guerre, même en faveur du droit : ainsi la France et l’Angleterre n’ont pas agi contre la violation, par la Prusse, du traité de 1852 qui garantissait l’intégrité du Danemark. — « La politique étant si peu gouvernée par la justice, une coalition entre plusieurs souverains, faite sur les principes d’une morale pure et désintéressée, serait un miracle. » (J. de Maistre, op. cit., t. IT, p. 38.) — « Il serait par trop naïf de croire au dévouement pur dans les combinaisons diplomatiques. » (Despagnet, Proleclorats, p. 138, 367.)

2. Der Rassenkampf, p. 158 s; tr. Baye, p. 456 s, 175 s. Sans adhérer au darwi-

ces desiderata : sa théorie laisse une plus grande part aux variations et elle est plus psychologique. La formule de l'action réciproque des éléments ethniques hétérogènes est fort simple, quoiqu’elle renferme € la solution complète de l’énigme du processus naturel de l’histoire humaine » et soit aussi certaine, générale, universelle même, que les lois physiques : € Tout élément ethnique ou social plus puissant cherche à fatre servir à ses buts tout élément plus faible qui se trouve dans son rayon de puissance ou qui y pénètre, » On exploite toujours autrui; seul le mode d'exploitation se perfectionne. La guerre, la lutte sont le procédé normal pour se servir de ennemi comme d’un moyen de satisfaire ses propres besoins. Leurs applications sont de mieux en mieux comprises. À l’état de sauvagerie primitive, il n’y avait qu’un moyen pour une bande de faire concourir les autres bandes à ses buts : leur faire la chasse, tuer et manger leurs membres. Plus tard, on trouve mieux : on cherche à devenir maître du plus faible pour loccuper à son service; on établit un rapport de domination, esclavage ou servage. Si l’on n’y réussit pas, on extermine le vaincu. S'il accepte, on pourra s’allier avec lui pour s’en aller ensemble attaquer et piller d’autres groupes... € Gela revient au même relativement à l’essence du processus. » Voilà, selon M. Gumplowicz, ce qu’une nécessité naturelle perpétue dans l’histoire humaine tout entière, entre tous les groupements ethniques ou sociaux, voilà € ce qui fait avancer à tous égards le développement de lhumanité ». L’histoire universelle ne serait autre chose qu’une collection d’exemples à l’appui de ces propositions. Les guerres des nations civilisées poursuivraient les mêmes buts que celles des peuples à l’état de nature : la liberté, les idées civilisatrices, Phumanité, la nationalité, la foi, l'équilibre n’en seraient que les hypocrites prétextes. Les civilisés sauraient seulement mieux tirer de la victoire qu’en prenant quelques chevaux...

Le tableau est bien sombre! La guerre, dit ailleurs M. Gumplowiez, est une nécessité naturelle, et la loi de la lutte des races pour l'existence est l’essence du processus historique, la loi suprème de l’évolution sociale, celle qui est à la base de toutes les autres et les explique : chaque homme recherche les services des autres hommes, chaque groupement tend à dominer et à asservir les autres pour les exploiter. De cette loi fondamentale dé-

nisme, l'auteur y voit, à côté d’erreurs et d’exagérations, beaucoup de vérités et s’efforce de vivre en bonne intelligence avec lui (p. 66).

Um) PARTIE PRÉLIMINAIRE

rivent des lois secondaires : chaque Etat cherche par l’équilibre politique, à empêcher lagrandissement des autres; tous gravitent vers la mer, moyen de conquête, cherchent leurs frontières naturelles, accroissent leurs forces militaires, et, à Pintérieur de l'Etat, chaque individu lutte pour la domination. La lutte peut devenir non sanglante, — elle persiste, même entre nationaux. La somme des exploitations réciproques, dans toute communauté sociale donnée, ne devient jamais plus petite, même quand parfois elle est pratiquée sous d’autres espèces. C’est la grande loi sociologique de l'égoisme de chaque groupe et de son antagonisme envers les étrangers \.

M. Gumplowicz voit trop exclusivement Pexploitation et la lutte qui dérive de Pemploi d'autrui à nos fins sans réciprocité. A l’entendre, il semblerait qu’on n'ait à choisir qu'entre le cannibalisme, Pesclavage, la conquête ou le vol. La réalité est moins triste. L'homme, sans doute, vise à utiliser autrui et il le fait d'abord sans réciprocité et violemment, mais il pratique aussi, plus tard, le procédé moins sanglant et plus économique de la satisfaction mutuelle et pacifique : on demande à autrui un avantage en échange duquel on lui en procure un autre. Quoique restant égoïste et ne supprimant pas complètement l’antagonisme Ql y a lutte entre l'acheteur et le vendeur, mais seulement sur la quotité et non sur Pexistence des prestations), ce procédé a Pavantage d’être plus moral, plus économique, plus adaptable. Il montre que Phumanité n’est pas condamnée au prédatisme et au parasitisme universels et perpétuels, grâce à la substitution naturelle où systématique de Paide mutuelle (qui, vue à l’envers, est un parasitisme mutuel, c’est-à-dire le contraire du paratisme, un non-parasitisme) au parasitisme unilatéral, seul digne de ce nom.

M. Gumplowicz expose assez bien comment à lieu Pévolution

1. Rassenkampf, p. 194, 343; Pr. de sociol., p. 209; Sociol. et Pol., p. 157 s, 181. — Cf. Machiavel, Hist. de Florence : le but de quiconque entreprend une guerre a toujours été et doit être de s'enrichir soi-mème, d’appauvrir son ennemi et d'augmenter sa propre puissance, — Nietzsche, Volonté de puissance, t. 11, p. 79 : désir pour chaque centre de force d'augmenter sa puissance, d’accumuler des forces aux dépens du milieu; après fusion, le processus continue... — Mis Benj. Pandolfi, La Fédér. : besoin de s’assurer à soi-même la plus grande somme de liberté, pour atteindre plus complètement le but de l’existence; le mode de satisfaction est, suivant ce qu’on connaît de mieux, cannibalisme, esclavage... — Cf. Laurent, Etudes sur l'hist., {. 1, p. #3 : tendance à l’expansion; Fil, Carli, op. cit., p. 48 : pression exercée par la loi de population, divergence entre la masse des besoins et ce moyens de subsistance; Vaccaro, Les bases sociol., p. 79 : pénurie d’aliments.

parmi les faits d'exploitation et de guerre, mais non comment on en sort.

Lorsqu'il parle de buts, il ne dit pas qu’ils sont objets de désir. M. Tarde ne manque pas d’y insister !, parce qu’il demande la solution à la psychologie. La guerre, € méthode tragique et non éternelle de dialectique sociale ?, » est, à ses yeux, le résultat de deux syllogismes (téléologiques) collectifs en conflit. « Les volontés et les nolontés accumulées dans deux nations finissent, dit-il, par s’incarner dans deux armées qui marchent Pune contre l’autre. » Une seule condition est nécessaire et suffisante pour que les contradictions de desseins se convertissent en guerre : c’est que, une question étant posée simultanément à un certain nombre d’hommes, (tous ceux qui partagent le même. désir le partagent en même temps et acquièrent la conscience de cette identité, de cette simultanéité*. » À l’appui de cette affirmation, M. Tarde cite les batailles qui eurent lieu dans les rues d'Alexandrie pour un iota, € parce que les partisans et les adversaires de ce iota l’étaient à la fois et le savaient. » Les romans, parce qu’ils s'adressent à un public dispersé ne soulèvent pas la même violence de débats que les drames, joués devant un public rassemblé (Æernani). Les marchandages, pacifiques s’ils restent individuels, donnent lieu à des grèves si la presse les divulgue, La même raison explique lacuité des diseussions politiques nationales ou internationales, qui se posent aux citoyens pris en masse et non uf singulis. Si les plaideurs français de deux opinions différentes plaidaient à la même date et le sachant, ils se battraient, prétend M. Tarde; ils ne le font pas, parce que les procès ne sont pas simultanés.

Les états psychologiques se renforcent en devenant collectifs. M. Durkheim l’a démontré et nous en convenons volontiers. Mais cette condition ne suffit pas à engendrer les violences, ni sa connaissance à les expliquer. On ne se bat pas pour une question considérée comme secondaire, même si elle est collective. M. Tarde passe sous silence un élément essentiel : Pimportance

4..11 dit que les conflits d'opinions, de syllogismes logiques peuvent engendrer des luttes sanglantes. Ils ne le peuvent par eux seuls : en réalité, on ne se bat pour des idées que si on désire les voir triompher, — fait qui rentre dans la catégorie des luttes de désirs. Les exemples qu’il cite (Logique sociale, p. 68 s), montrent qu’il en est ainsi : on s’est battu pour l’application d’un principe de droit successoral reconnu par les deux adversaires, c’est-à-dire parce qu’on désirait l'héritage.

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