‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 156 sur 471 · VANITÉ DE L'ÉQUIBRE ABSOLU · texte numérisé non relu

VANITÉ DE L'ÉQUIBRE ABSOLU

L'équilibre, du fait qu’il était abaisseur, était aussi destructeur et militaire, Comme le but était de diminuer lPadversaire, et non d'augmenter sa propre capacité productive, chacun cherchaït presque exclusivement à accroître sa capacité destructive. Ce n’est guère que sur le terrain militaire qu'on s’efforçait de surpasser ses voisins, et encore n’était-ce qu'avec l’arrière-pensée de ruiner leur puissance tant productive que destructive. Chaque Etat demeurait toujours en armes et prêt à fondre sur ses voisins; et pour balancer ou dépasser la force des autres, tous ensemble augmentaient leurs effectifs, se livraient aux enchères du militarisme. C’est devant les premiers effets de léquilibre et des armements excessifs, que Montesquieu à écrit les paroles si souvent répétées : € Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d’être exterminés, et on nomme paix cet état d'effort de tous contr'e tous. » Le militarisme actuel trouve là (et non dans la Révolution ou dans la guerre de 1870) ses premières racines. Les nations ont continué cette politique insensée, et à l’heure actuelle le désir d’équilibre (c’est à dire de prépondérance) militaire est plus vivace que jamais.

Il s’est passé entre Etats ce qui arriverait entre des particuliers dont chacun, au lieu de travailler à sa prospérité propre, ferait constamment effort pour empêcher lextension de celle de ses voisins, ou tout au moins, craignant sans cesse leur prépondérance, dépenserait son temps et son argent à se préparer à la lutte. La somme de leurs richesses et de leur bien-être non seulement ne s’accroitrait pas, mais serait diminuée de tout ce qui serait consacré à s’entre-nuire et de tout le dommage causé. ls perdraient, faute d’entente, cent fois ce qu’ils élaient menacés de perdre. Depuis longtemps on se demande à chaque instant si la limite du possible n’est pas atteinte et si les nations ne vont pas enfin s’arrêter, exténuées.

Non seulement ces gigantesques efforts n’ont pas atteint leur but, mais il semble que celui-ci soit «inattingible », si on Pentend rigoureusement. Ou bien on cherche à établir un équilibre immuable, définitif (projet attribué à Henri IV): et alors le développemient naturel, inévitable des nations, inhérent à leur vie même, se joue des barrières artificielles qu’on lui oppose. Ou bien on laisse ce développement s’accomplir naturellement et on aspire à grouper les Etats en alliances qui se contrebalancent exactement : et alors il est impossible de mesurer avec précision

tous! les facteurs de leur puissance sociale. Le pourrait-on, il faudrait à tout moment corriger la carte, rétablir par des adjonctions ou des soustractions un équilibre essentiellement instable : on ne voit pas comment on atteindrait des totaux donnés et variables en respectant la volonté des populations, n1 quel corps on chargerait de ce travail de Sisyphe. Et si on veut y parvenir par des alliances, la guerre serait un singulier procédé. L'équilibre parfait n’est pas plus souhaitable qu Cattingible. » Une certaine inégalité est à la fois une condition nécessaire et une conséquence inévitable du maintien de Pémulation et de la lutte, indispensables au progrès et à la marche vers Pidéal.

Le but final qu'ont poursuivi certains hommes d'Etat et que tous doivent poursuivre, c’est la paix : non pas une paix dans la mort et le silence absolus, mais une paix dans la vie, l’activité, l’ordre, le respect de la personne et de la sphère de chacun. Pour y arriver, il y a plusieurs moyens dont il nous faut apprécier les effets, les rapports, la valeur relative d’adaptation.

Les partisans sincères de l’équilibre pensaient y parvenir par l'établissement et le maintien d’une égalité objective de la puissance intrinsèque des Etats. Le véritable moyen se trouve, non pas dans les choses, mais dans lesprit, dans la psychologie : c’est l’idée (subjective) de la respectabilité d'autrui. Cette idée comporte, simultanément ou séparément, deux éléments : nous manifestons de la déférence pour notre prochain ou bien par intérêt, parce que nous pensons que sa force réelle de résistance s’opposerait efficacement à nos prétentions (égalité putatice), ou bien parce que nous considérons ce respect comme idéalement bon, comme désirable en soi (égalité juridique).

Les tentatives faites pour établir l'égalité de fait ont eu, à un moment donné, une raison d’être relative : suppléer à l'égalité juridique, à la notion de respectabilité d'autrui, absentes ou disparues du droit international. Mais elles péchaient par plus d’un point.

La notion de léquilibre, telle qu'on la comprenait autrefois, était Jausse en ce qu’on y tenait compte presque uniquement des

1. Surtout les facteurs immatériels, psychiques ou moraux, que négligeait un peu la Conception traditionnelle.

Page 1