CHAPITRE IX Guerres nationales, ethniques, impérialistes
I. Exposé. — IL Appréciation de l'impérialisme. — III. Appréciation du principe des nationalités et moyens mieux adaptés.
Le système de l'équilibre et Le désir, qu’il déguisait souvent, d'expansion par la conquête, ne tenaient aucun compte des aspirations des peuples auxquels on les appliquait. Peu importait aux gouvernants que leurs sujets parlassent dix langues, appartinssent à dix races différentes. Les gouvernés ne se souciaient guère davantage de servir tel maître plutôt que tel autre. L'idée, théoriquement opposée, des frontières naturelles n'avait, lorsqu’elle intervenait, ni la signification ni la force du sentiment actuel de nationalité. Leur revendication ne reposait pas sur un idéal d’unification ethnique, mais sur des considérations de convenance stratégique : elles marquaient non les bornes d’un peuple, mais les accidents naturels d’un territoire favorables à sa défense militaire. Par dessus tout, ces prétendues limites étaient un mot, un prétexte commode, pour couvrir les débordements : la facon dont on les fixait ne laisse aucun doute à cet égard.
L'éveil des nationalités ! n’eut lieu qu’à l’époque de la Révolution. Il présentait avec ce grand événement historique un double rapport. Tout d’abord la Révolution sapa les fondements de l’absolutisme et institua à sa place le droit démocratique. La
1. Outre les ouvrages cités infra, v. sur l’Idée, le Principe, la Théorie des nationalités, les travaux de : Capo de Feuillide (1855), Deloche (1860), Joly (1860), Léonarde (1854), von Eôtvôs (en all., 1865), Palma (ital., 4867), Esperson (it., 1868), Meinhold (all., 1872), Hovelacque (1875), Un diplomate (1882), Kojuharoff (1884), Kremer (all., 1885), de Roquette-Buisson (1896), etc. Mamiani, Dell’ ottima congreg. umana e del prine. di nazionalita, 1850 ; X., Cons. sur les nat., Essence de l’indiv. nation. et rôle civil. des gr. unités nat., 1871; Sév. de la Chapelle, Le temps des nalions, 1902 ; Ché-
lard, Le pr. des nat. au p. de vue phil. et abstr., Mercure de Fr., sept. 1903. — Laurent (op. cit., t. X, Des nationalités) s’occupe de beaucoup d’autres choses.
liberté de l'individu, la faculté de disposer de soi, devait engendrer parallèlement la théorie de la sovueraineté du peuple, à l'intérieur, et celle des nationalités, dans le droit international, le mouvement républicain et le mouvement national !: €Le principe de toute souveraineté réside dans la nation. » L’esprit de la révolution allait même au delà : en proclamant les droits de l'Homme, de tous les hommes, elle dépassait le nationalisme et rénovait Phumanitarisme. La propagande de ces idées contribua directement à l'émancipation des peuples. Les premières campagnes n’altérèrent même pas la magnificence du rêve: on accueillait nos armées en hibératrices.
Lorsque, par une prompte déviation, la Révolution et surtout l'Empire tentèrent au contraire d’assujettir les peuples, 1ls fournirent encore au mouvement national, par contre-coup, en froissant les sentiments d’abord suscités, une contribution dont ils n’ont pas le mérite, mais qu’on ne peut nier. La domination de Napoléon souleva, chez des peuples déjà éclairés sur leur droit à l’indépendance et notamment en Allemagne ?, le désir d’une revanche à obtenir par la constitution d’une armée nationale et par Punion des petites principautés contre lennemi commun (de même que l'invasion de la langue et de la littérature françaises avait engendré une réaction). — Après un retour aux principes absolutistes sous Napoléon, sous les traités de Vienne et la Sainte-Alliance, le mouvement national s’accentua. Malheureusement, en se sentant distinctes et diverses, les populations se sentirent antagoniques. L'amour national engendra les haines nationales, — choses bien différentes, mais presque iné-
4. La Révolution n’a pas créé les nationalités, les caractères ethniques ; elle les a appelés à la conscience et au désir de l’indépendance politique. Le sentiment national préexistait, mais rudimentaire (v. pourtant : G. Monod, Du rôle de l’oppos. des races et des nation. dans la dissol, de l’emp. carol , Ann. de l’école des Hautes-Eludes, 1896, p. 12, 47 ; Guibal, Hist. du sent. nat. en Fr. pend. la g. de Cent ans). Le loyalisme de la noblesse, l’amour du peuple envers le roi, tenaient lieu de patriotisme. « La Révolution a créé la patrie.. Avant 1789, l'Europe n’avait pas de vraies nations, elle en est pleine aujourd’hui. » (Lavisse, Vue gén., p. 196.) — A côté de la corrélation de principes existent d’autres influences non négligeables. La diffusion de l’instruction fait connaître à chacun le passé et les limites de son pays. Sous le régime parlementaire la question des langues est capitale : si on les met sur un pied d’égalité, comment auront lieu les débats ? si on n'en adopte qu’une, laquelle ? les autres se sentiront sacrifices.
2. L'Italie était habituée à la sujétion étrangère. — v, Fichte, Disc. à la nat. all. — Sur l'Allemagne après Iéna, Lévy-Bruhl, L'AU., p. 276 s, 287-332. La conscience nationale s’est singulièrement développée depuis le temps où le Fwrstenbund soutenait les libertés allemandes, c’est-à-dire l'intégrité des petites dominations féodales, jusqu'à l'époque où Stein propose la fondation d'une monarchie allemande,