LA GUERRE ET LA & LUTTE POUR LE DROIT
qu'il est un de nos désirs, un de nos droits, en vue d’assurer l'intégrité de notre personnalité et l’accomplissement de nos volontés. Souvent même son but est moins l’objet en litige que la conservation du droit au respect d'autrui. Or ce dernier but (éviter toute la série des agressions et des lésions dont on serait victime ultérieurement si on ne résistait pas) a une valeur inestimable : la nation doit être prête pour l’atteindre à des sacrifices beaucoup plus grands que l’intérêt concret engagé. Il n’est donc pas toujours exact de dire que l’on doit pro)ortionner les efforts à l’intérét spécial en jeu : loin d’être conforme au principe d’économie, cela en serait la violation, si l’intérêt général de nos droits était aussi en cause : les plaideurs lésés par un abus ou un acte intentionnel, qui, sans esprit de chicane où méchanceté, soutiennent un procès coûteux, qui ne leur rapportera en apparence qu’une somme modique s’ils réussissent où même rien du tout s'ils échouent, ne font pas toujours un mauvais calcul ou un acte désintéressé : en réalité ils gagnent l'estime forcée d’autrui. Il en est des guerres comme des procès, et les nations doivent d’autant plus protéger, dans ce cas, leur dignité, leur honneur, que personne en dehors d’elles ne les protègera : aucun ministère public ne les décharge de ce soin en les défendant d’office ou en collaborant à leur défense. Leur but sera alors de ceux qu’on paie rarement trop cher !. De même que l'individu n’abandonne pas toujours un procès dont l’issue est aléatoire ou ne lui donnera pas entière satisfaction quant à l’objet du litige, de même PEtat a parfois raison de lutter, de résister même en s’exposant à un échec presque certain quant à son dessein concret, parce que son dessein général est d’une utilité vitale extrême ! : parfois la lutte (guerrière ou non), méme sans espoir, S’impose à une nation comme une nécessité absolue, comme le moyen de conserver auprès de ses voisines le respect qui fera prendre en considération ses prétentions ultérieures. Faible, elle restera peut-être objet de convoitise, mais on saura du moins qu’on ne peut disposer d’elle sans s’exposer. Si elle n’avait pas lutté, si elle avait bénévolement renoncé à soutenir sa volonté à la première sommation, elle eût
4. Contra : Grotius. Après avoir sagement conseillé de n’entreprendre la guerre qu’aprés en avoir pesé non seulement la justice, l’opportunité, mais les chances de réussite (L. II, 24, $ 4-7 : il faut calculer ses forces et espérer être le plus fort), il ajoute : La vie étant le plus grand des biens et valant mieux que la liberté, il n’est pas sage de l’exposer pour la liberté et autres choses semblables ; il faut préférer l’esclavage. Il blâme « la résistance insensée » de Sagonte aux Carthaginois et de Caton contre César. ($ 6, n°0 4, 5). Sa prudence dégénère en pusillanimité. — v. Hély, Le dr. de la g., p. 111, 192.
au contraire provoqué les appétits et se serait exposée à de continuels dommages. La défaite sera alors souvent moins funeste que la résignation lâche et Pabdication volontaire de soi. |
— Tandis que Pobtention du but concret suppose le succès militaire, pour être réalisée, et sa poursuite la possibilité de ce succès. pour être juste; l’atteignement du but général ne suppose pus la victoire, pour être complet, ni sa poursuite la probabilité de cette victoire, pour être légitime. Si la guerre est presque toujours inefficace et aléatoire, inadaptée à son but concret (débouchés, propagande, réparation), elle es{ certamement efficace sil S'aytt de parvenir à ce résultat général : montrer que nous n’entendons pas subir une méconnaissance intentionnelle ou inexcusable de nos droits.
Dans tous les cas où la guerre se présente ainsi, elle remplit assez bien Les trois premières conditions : outre que son objet est juste, elle s’applique à un mal immense, elle a chance de le guérir, elle est même assez bien adaptée à ce but. Mais remplit-elle la quatrième? Est-elle nécessaire? La solution ne saurait être uniforme. Puisqu'il s’agit d’éveiller en autrui un certain état psychologique (lui inculquer le respect de nous-même ou une plus grande attention ou prudence, ou une plus exacte notion habituelle de ses droits), les moyens de modifier son état actuel, dépendent de son perfectionnement intellectuel et sensible (eritérium téléologique, « impressionniste »). Si on a affaire à des brutes, la revendication énergique de nos prérogatives, en paroles, devant un tribunal, ne manifestera pas notre désir comme le recours aux violences physiques : les sauvages, en ce cas, nous considéreraient comme peu courageux, peu disposés aux sacrifices en vue de faire prévaloir notre dû. Mais ce n’est qu'avec les loups qu’il est nécessaire de hurler. Dans le monde civil, auprès de personnes peu encelines à la brutalité, on n’a pas à se battre pour se montrer décidé à maintenir fermement les attributs de sa personnalité. Auprès de nations civilisées, la guerre n’est pas nécessaire à celle fin, donc pas juste : il suffit de réclamer vigoureusement par voie diplomatique ou par tous autres moyens amiables. € La fermeté, linflexibilité et la durabilité de la résistance valent autant que la brutalité, la violence et la passion ! ». C’est seulement dans les cas assez rares où tout au-
1. Jhering, ib., p. 51 : « Les formes que prend la réaction du sentiment du droit et de la personnalité, soit que, sous l'influence de la douleur, elle se tra-