SECTION III. — LA GUERRE PRODUCTRICE DU DROIT
I. Le droit de la force. — II. La force n’est pas le droit. Ce qu’est en réalité le droit.
Il existe une autre manière de soutenir que le résultat de la guerre est conforme à la justice : on dit qu’elle crée le droit ' ou le réalise, qu’elle remplit la fonction d’un législateur (on a même dit : légisfacteur). A la question : La guerre a-t-elle un effet juste ? — on répond : Nous appelons juste ce qui est l'effet de la guerre. Simple jeu de mots et moyen d’éluder la question sans la résoudre! Mais, comme les plus brillants sophismes lui ont communiqué un peu de leur éclat, il convient de s’y arrêter. Le problème vaut d’ailleurs la peine d’être résolu : de Paffirmative ou de la négative dépendent la validité ou la compromission de toutes les règles juridiques. Si le Droit n’est qu’un mot, destiné à couvrir certaine forme de la force, tous les déchaînements sont possibles ; si, au contraire, 11 correspond à quelque réalité, il s’impose aux nations comme aux individus.
La première tendance a son représentant le plus fameux en Machiavel ?. Son idole consiste dans le fait accompli. Il ne voit rien au delà des faits. Au lieu de figurer € des républiques qui n’ont jamais existé », il expose les vérités telles qu’elles résultent de la nature des choses, d’après ce qui est et non d’après ce que le vulgaire imagine. Il ne connaît que Le réel, la volonté de dominer et l’intérêt, et non l’idéal, la morale, le droit. &« Cest la force qui donne les titres, et non les titres qui donnent la force. » Tous les hommes sont méchants, il faut agir envers eux comme ils agiraient envers nous. Le point est de réussir. Tous les moyens sont bons, si on y parvient. La ruse seule apporte un tempérament à la force.
1. Cela déborde la notion de procédure positive. La lutte a lieu non plus pour un droit préexistant, mais pour l’existence d’un droit. De sorte qu’on pourrait entamer la guerre sans autre raison que la prétention de modifier l’état juridique présent. Il en résulte une légitimation pure et simple de toute entreprise belliqueuse : « La guerre non seulement n’est pas plus injuste d’un côté que de l’autre; elle est, des deux parts et nécessairement, juste, vertueuse, morale, sainte, ce qui en fait un phénomène divin, miraculeux. » (Proudhon, I, p. 36.)
2. Œuvres, t. 1, p. 466, 626; Le Prince, ch, xv, xwin; Déc., 1, 34. — J. de Muller, Œuvres, t. VI, p. 344; Nourrisson, Machiavel, p. 295.