LA GUËÈRRE PRODUCTRICE DU DROIT
Lasson, esprit sérieux, ne vise pas au paradoxe. L’ensemble de ses œuvres rend manifeste sa conviction. La même brutalité y règne, sincère, heurtant de front le sentiment juridique, à tel point qu'il est superflu de la réfuter par des idées. Elle ne soulève pas la discussion. Aux uns, elle soulève le cœur. Chez d’autres, elle ne provoque aucun malaise, et une froide démonstration serait impuissante à leur donner un instinct dont ils manquent. A ceux-là, malheur! et non pas aux faibles qui ont le sentiment du droit et du devoir. Malheur à eux, parce que, malgré leur force, 11s n’échapperont pas aux conséquences funestes et inévitables qu’entraîne la transgression des lois du juste, basées sur intuition de l'intérêt propre.
Exposer le principe, c’est le réfuter. Indiquer ses conséquences, ce sera ajouter un argument en faveur de son rejet. La théorie de Lasson entraine en effet reconnaissance du droit absolu de conquête et légitimation de tous les traités imposés par la force. L'Etat indépendant, dit-il, ne peut être comparé à l’individu, qui est soumis aux règles du droit civil ou criminel. On ne peut donc traiter l'Etat conquérant de larron. Tout Etat belligérant met son existence en enjeu et doit, par conséquent, s’attendre à la perdre en cas de défaite. € Le vainqueur a le pouvoir (pouvoir — droit) de disposer du vaincu comme il l'entend, de même qu'il aurait été traité par lui s’il avait été terrassé.…. Une conquête n’est justifiée que quand elle est réellement conforme à l'intérêt du vainqueur, mais, a contrario, elle est juste dès qu’il y va de son intérêt : elle est alors aussi rationnelle que toutes les actions qui émanent de la raison d'Etat... Le vainqueur aura à rechercher quelle quantité du peuple et du territoire ennemis procurera un enrichissement réel à son Etat, et il s’en appropriera tout autant avec une entière légitimité. Le maître d’une puissance étatique qui, au lieu de se conformer froidement et le plus possible à l'intérêt de son Etat, se montrerait miséricordieux envers l'ennemi abattu, trahirait sa patrie et serait blämable au nom de la morale". »
L'Etat doit protéger l’intérèt de ses sujets ; or l'intérêt des c1toyens les pousse à désirer sans cesse des biens qu’ils n’ont pas. tout Etat a donc, comme conséquence logique-de ce rapprochement, l'obligation morale, s’il veut atteindre son but, de faire
4. 1b., p. 81 s. On pourrait douter de l’exactitude de paroles si incroyables. Notre traduction de Rôssler et de Lasson est pourtant littérale : encore perd-elle la saveur du texte allemand, auquel nous renvoyons.
des guerres de conquête ofjensive (dès qu’il le peut, bien-entendu), sous peine d’être traitres à son pays et infracteur à la morale !.
Quelle morale? Celle des grands chemins sans doute, de la Ponéropolis de Montaigne, car ce n’est mème pas celle des sauvages ! Voilà à quoi aboutissent la dialectique de Hégel et sa métaphysique politique, poussée à ses conséquences extrèmes. Philosophie détestable, dont linfluence fut indéniable sur plusieurs générations de enseurs allemands ?, dont elle condense les tendances capitales : nébuleuses abstractions métaphysiques. dénuées de réalité, mais posées comme des réalités en soi, et alliées à un culte exclusif de la force dont une logique inexorable tire les conséquences sans tenir compte des affirmations, habituellement impérieuses, d’une conscience morale qu’on eroirait absente. Le courant aboutit à l’amoralisme, au Par delà le Bien et le Mal. Qu'on transpose au Moi le caractère d’Absolu, de réel et idéel en soi que Hégel attribuait à l'Etat et l’on aboutit à lanarchisme individualiste d’un Max Stirner. L’anarchie entre Etats, sans idéal et sans € auto-limitation », voilà la situation que la philosophie politique allemande tend à constituer, après une longue gestation.
Un grand nombre d'auteurs, logiques avec eux-mêmes, ont en effet, élargissant le problème, proclamé le droit du plus fort dans toute sa généralité, comme une loi ou comme une maxime universelles : pour eux, la force, même manifestée autrement que par la guerre et dans les relations individuelles, est la substance et la mesure du droit, elle est le droit ?.
L'idée a été invoquée par tous les puissants dès qu’ils ont éprouvé quelque apparence de sentiment juridique. Thucydide ‘
4..1b., p. 31 s; Das Cullurideal.. — Inversement (p. 54), il condamne formellement comme arbitraires et blämables les guerres issues de considérations morales et humanitaires. — Wuttke, Die sittl. Bedeut. des Krieges (Evang. Kirchen-Zeilung. 1867, 10, 11, p. 105 s, 122 s) admet la guerre offensive, car elle a lieu pour la défense du droit, puisqu'on a aulant de droit qu’on peut en soutenir efficacement.
2. Non de tout le peuple, quoique le culte de la force y soit presque un caractère ethnique. — Tant il est vrai que les systèmes philosophiques, même impersonnels en apparence, sont l’expression et la justification du tempérament de leurs auteurs (Nietzsche, Par delà le Bien el le Mal, p. 8.)
3. Sur les diverses conceptions du droit : A. Fouillée, L'idée moderne du dr. en All, en Angl. et en France., 1878, et Rev. Deux-Mondes. Idée dominante : identification du droit et de la force en Allemagne, de l’utilité sociale en Angleterre, de l'idéal en France ; l’auteur syncrétise les trois points de vue. — v. Hiroyuki Kato, Der Kampf ums Recht des Stürkeren uw. seine Entwick.. Berlin, 4894 (Livre doublement symptômatique : écrit sur des documents allemands par un Japonais.)
4. Laurent, t. II, p. 205; Proudhon, t. I, p. 220 ; R. de Gourmont, Mercure. 1903, 1, p. 19%. — Plutarque (Vie: de Camille, 17) et Huan Tui Chih (v. Hiroyuki Katô,