L'HOMME ET LA GUERRE PRIMITIFS
fectionné. I ne pense pas comme nous, si même il pense t. Il ne sait ni la raison ni la portée de ses gestes. Si la réflexion intervient dans ses décisions, c'est seulement à propos d’actes peu nombreux et certainement pas dans ceux qui, comme la guerre, impliquent, par leur nature, violence, absence de mesure et de calcul. L’instinet est le guide principal et toujours écouté de la conduite des primitifs, puisque son influence n’est pas contrebalancée par lopposition d’un moi énergique. Leur activité n’est pas systématiquement appliquée à un but: ils n’ont pas de but, car 1ls n’ont l’idée ni de la cause, ni du moyen, ni la notion de loi, n1 de science, ni aucune idée générale et abstraite. Si leur eflort tend à quelque chose, ce ne peut être qu’à une fin immédiate, présente lorsque Pacte s’accomplira, inséparable de lui et confondue avee lui. En un mot € le primitif agit par impulsions brusques sous la contrainte de la nécessité ou sous l'influence d’une disposition passagère... : 11 obéit (immédiatement) à l’impulsion qu’il a ressentie la dernière ; ses actes sont des mouvements purement impulsifs et pour ainsi dire réflexes ?. » Sans prévision ni prévoyance, il est loin de la nature économique, du principe hédonique ou de moindre effort qu’on lui attribuait autrefois : 1l ne connaît ni travail, ni approvisionnement, ni échange, ni société, ni morale. A cela, il joint une agressivité, une violence, une férocité qui, Le portant à se livrer à des cruautés imutiles* et à vider par les armes ses moindres différends, doivent nécessairement entraîner la guerre, et quelle guerre! La guerre primitive n’est pas issue des intrigues des cabinets et de la diplomatie : elle est, pour ainsi dire, spontanée, réflexe, et par conséquent ardente ; en Pabsence de calcul et de morale, elle est illimitée. (C’est une question de vie ou de mort, et par conséquent l’impulsion est mise en jeu. Si les désirs au contraire ne sont pas réellement vitaux et exclusifs, Pimpulsivité les fait 4. N'exagérons pas, même pour mettre en relief l’irréflexion qu’on est porté à oublier. Des naturalistes s’occupent à réhabiliter l’animal, en montrant qu’en présence de certaines situations, il délibère et prend parti; des sociologues, à ravaler l’homme un peu au-dessous de la bête : si bien qu’en comparant un livre de Huber, de Büchner ou de Romanes sur la vie psychique des animaux et certaines études de psychologie primitive, on serait tenté d’intervertir les rôles ! 2. K. Bücher, p. 18s. P. 26-29 : « Plus nous remontons dans le passé, plus le travail nous rappelle le jeu... Le jeu est plus ancien que le travail, l’art précède la production. » L'homme primitif dépense ses forces, son activité pour elles-
mêmes, et non en vue d’un but conscient, apprécié comme utile. — W, Bagehot, Lois sc. du dév. des nations, p. 202$.
3. Comme l'enfant, il est sans pitié. Il a le caractère de l'enfant avec les passions et la force de l’homme (J. Lubbock; G. Le Bon, L’homme..., t. 1, p. 418; W. Bagehot, 1b., p. 19). Monde simple et violent, à dit M. Kinglake.
paraître tels. Bien mieux, la guerre des hordes à eu lieu assez souvent sans autre cause que cette agressivité sans but ou avec un but minime, tel que la vengeance d’une lésion des plus légères. Tendait-elle à un résultat ? c’était le résultat direct, immédiat, inhérent au moyen à tel point qu'on les mêlait et qu’on ne concevait pas d'autre procédé. On n'avait pas d'intention en dehors de cette fin directe et on ne la rattachait à rien d'autre qu’elle-même. Ainsi en était-il lorsque, par haine ou après une lésion et pour la venger, on désirait seulement détruire et faire du mal, ou même lorsque Pon désirait manger ou asservir lPennemi, car on ne pouvait guère séparer ce fait de Pacte de violence nécessaire pour y parvenir. La guerre primitive était objet direct de désir, et non conçue comme un moyen pour une fin. La réflexion, le calcul du degré d'adaptation du moyen et des chances datteinte du but n’y entraient pour aucune part.
La psychologie montre même que foute guerre, même en dehors des temps et des pays barbares, ne peut être issue des mèêmes mobiles que Pactivité pacifique et laborieuse qui la précède et la suit. L’antagonisme n’entraîne pas toujours à sa suite une conflagration violente, mais seulement si un certain degré de tension est dépassé. Par sa nature brutale même, elle nécessite, au moins chez l’un des adversaires, une part de passion violente, d’impulsion dans la décision et laccomplissement, parce qu’il n'existe à peu près aucun cas où elle s’impose à lui raisonnablement. Elle implique des actes non issus de la réflexion, puisque la réflexion les réprouve. Elle n’est jamais l’œuvre du seul ealcul, de la froide logique, mais de la passion aveugle, de l’irréflexion, de limpulsivité, de la haine, du fanatisme, du goût des aventures !. Aussi, comme ces tendances n’ont pas disparu chez les peuples civilisés et que, soit seules, soit mêlées à la réflexion, elles président aux hostilités internationales, nous étudierons la part de l’impulsion successivement dans la guerre primitive et dans la guerre moderne.
1. Unde bella el lites in vobis, nonne hinc : ex concupiscentiis vestris quæ militant in membris vestris? (St Jacques, Epist., 1v, 1.) — « C’est toujours sous le charme de la passion que les assemblées politiques ont déclaré la guerre, Nous avons tous applaudi (à des excitations belliqueuses) et un mouvement oratoire a suffi pour tromper un instant votre sagesse » (Mirabeau, à la Constituante, Moniteur univ., 22 mai 1790.) — E. de Parieu, Pr. de la sc. pol., p. 370. Etc...