LA GUERRE COMME FIN EN SOI
Ot OL
IT
Lorsqu'on cherche le but des guerres primitives, il arrive souvent qu'on trouve... l’absence de but. Les animaux se battent parce qu’ils sont hargneux, vindicatifs et non parce qu’ils y conçoivent un intérêt ; il en est de même des primitifs et des sauvages. La notion d'utilité et celle d’un moyen destiné à satisfaire un désir nécessitent un développement psychologique plus élevé que la haine ou la combativité. Aussi l’intérêt, la téléologie jouent-elles un moindre rôle dans leurs guerres que le caractère belliqueux. Ils font la guerre pour elle-même, pour le plaisir de la faire, en vertu d’un penchant général à la brutalité, à l'agressivité ; ou bien, si cette sorte d’instinct de combativité ne fait pas commencer les hostilités, il les fait fréquemment continuer alors qu’elles n’ont plus de raison d’être, soit qu’elles aient atteint ou dépassé leur but, soit que tout espoir de Patteindre ait été perdu.
L'existence, d’ailleurs contestée ‘, de la tendance qui fait considérer comme ennemi tout ce qui est étranger, s’explique facilement par la sélection. En un temps d’insécurité, où chacun devait veiller par lui-même à sa propre conservation, l’homme non méfiant n1 agressif eût été bien mal doué et n’eût pas tardé à disparaître, éliminé automatiquement par lelfet de ses défauts. L’homme fut un animal méchant, parce qu’il ne pouvait pas ne pas l’être. Mais, comme linstinet de la conservation, dont elle dérive, et comme tous les instincts, cette aptitude protectrice était susceptible de déviations, de perversions, de survivances et elle les offrit effectivement.
Même lorsqu'elle eut perdu sa raison d’être, elle persista, détournée encore davantage de sa fin, sous une forme plus raf-
1. Sénèque, lettre XIV : Personne ne verse le sang pour le sang, ou du moins ceux-là sont peu nombreux. — Montesquieu, contrairement à Hobhes, imagine l’homme à l’état de nature plutôt timide qu’agressif, — G. Tarde (Logique, p. 187) le représente « d'humeur pacifique, emphatique, discoureur, très chatouilleur sur son point d'honneur ». — V. Hély, Le droit de la g., lui conteste la possession d’une faculté particulière, bellicosité ou combativité. — Felice Pagani, La combattivila humana, 1a trouve naturelle et attribue sa décroissance à une dégénérescence. — R. de la Grasserie voit dans le goût de la lutte une conséquence de l’exubérance de santé. — G. Ferrero, Il militarismo, p. 403 : la querra nasce da una prima, più rozza e violenta esallazione della volontà di vivere. — B. Kidd, L’évol, soc., p. 29, 40 : combativité,
finée. La cruauté! n’est pas autre chose que le fait dinfliger à un être vivant une souffrance inutile ou une mort destinée seulement à satisfaire le goût du meurtre. Sans descendre jusqu'aux Indiens, qui entreprenaient mainte expédition pour la seule joie de torturer leurs ennemis et de les faire rôtir à petit feu ?, combien cette passion homicide n’a-t-elle pas inspiré de guerriers et de conquérants ? Combien de guerres n’ont été faites que par le désir des sensations qui accompagnent les opérations elles-mêmes : le carnage, le vol, Le viol, le pillage! En cela résidait toute la philosophie du terrible conquérant Mongol, Genghis-Khan : € La plus grande jouissance de lPhomme, disait-il dans une causerie avec ses officiers ?, c’est de vaincre ses ennemis, de les chasser devant soi, de leur ravir ce qu’ils possèdent, de voir les personnes qui leur sont chères le visage baigné de larmes, de monter leurs chevaux, de presser dans ses bras leurs filles et leurs femmes. » Ainsi pensaient aussi ces monstres, € fléaux de Dieu comme Attila, qui semblaient se nourrir des fureurs de la guerre, et la faisaient pour le plaisir de la faire * »: Mahmoud le Gaznévide, Tamerlan, et tant d’autres conducteurs d’armées qui, moins francs, n’ont pas osé avouer leur désir, semblable au fond à celui-là.
Il à donc bien existé des guerres sans but ou ayant leur but en elles-mêmes. Les hostilités, la mort et la dévastation, en un mot l’acte de guerre, étaient but de guerre. C’est la guerre . comme fin en soi (Selbstzweck), comme jeu, si on qualifie ainsi celle que son attrait fait désirer pour elle-même, et non comme un moyen pour une fin. (Zn fra : Apologies.)
En dehors de ceux qui en ont nié purement et simplement lexistence, certains auteurs, nous l'avons vu, objectent que c’est là seulement une forme exceptionnelle et anormale, non primitive, mais dérivée de Pemploi de la guerre comme un moyen pour un but, — le moyen devenant, après répétition et par un processus basé sur l’économie de Peffort, un but en lui-même. Il est au moins curieux de rencontrer cette idée chez des évolutionnistes comme Vianna de Lima, Letourneau, de la Grasse-
4. P. Mabille (La g., p. 8, 13) érige le goùt de la guerre, le besoin de lutte sanglante, en une faculté qu’il oppose à la sociabilité.
2. Encore est-il moins écœurant d’aspirer le fumet d’un adversaire en broche que d’aller flairer sur les champs de bataille l’odeur des cadavres ennemis « qui sentent toujours bon », ainsi que le faisait Vitellius.
3. Dubeux et Valmont, Tarlarie, p. 313. (Letourneau, La g., p. 202.)
4, Vattel, Le dr. des gens, 1. LIL, S 29.
COMBATIVITÉ, IMPULSIVITÉ Fr
Qt
rie, puisqu’un des principaux avantages de la doctrine transformiste, exposé par Darwin lui-même, est d'expliquer comment un acte instinctif peut prendre naissance sans avoir été un acte originairement réfléchi et devenu habituel (quoique ce dernier cas se présente également). De même que Pactivité fut d’abord non téléologique, mais voulue pour elle-même, que le jeu, postérieur au travail, ne fut pas le fruit du travail, de même l’emploi de la force fut originairement «€ spontané, irréfléchi ! » avant d’être € finalisé ».
IL se présente (par une tendance inverse et notamment après une longue suite de guerres téléologiques) un cas voisin de la guerre faite pour elle-même, uniquement par combativité : on se bat pour des motifs d’une futilité telle que la guerre semble due surtout à l'agressivité, pour de minimes questions de dignité, pour la gloire, etc... Dans son jeune âge, l’humanité est douée d’une grande impulsivité : toutes les sociétés, qui s’ignorent ou seulement se sentent comme distinctes, s’attribuent a priori des buts antagoniques ; à plus forte raison, dès qu’ils diffèrent, leurs désirs, même conciliables, se heurtent, et, comme le choc à lieu avec force et passion, il en résulte nécessairement des combats ?. Les plus légers dommages sont ressentis comme des lésions vitales et commandent de réagir violemment. Macpherson rapporte par exemple que, chez les Khonds, la moindre contestation entre deux individus au sujet d’un champ dégénère vite en rixe, si les tribus auxquelles ils appartiennent sont € enclines à l’hostilité * ». Dans des cas semblables la guerre désirée avec une facilité excessive semble désirée pour elle-même et ses caractères sont très voisins de ceux des guerres faites uniquement par combativité : l’emploi des procédés violents est alors aussi inévitable, aussi exclusif de tout autre moyen, aussi insusceptible de limitation, que s’il était une fin en lui-même.
L’extrème inclination à recourir aux armes se rencontre aussi, dans des pays de civilisation arriérée mais non complètement primitive, pour les questions d’honneur. Ce serait une erreur de croire que les combats dus à ce mobile sont caractéris-
1. Dumesnil, La g., p. 56. — De la Barre-Duparcq (4e. sc. mor., t. 84, p. 315) parle des guerres faites par les peuples « pour donner carrière à la turbulence de leur jeunesse. »