Montesquieu, Lettres persanes
3. Pradier-Fodéré (t. VI, p. 524 s) critique la guerre-procédure parce que les forces matérielles seules sont en présence (Cf. Ch. Sumner, Addresses on war, p. 31 ; Mézières, Polémom., p. 438...) Mais on peut ne pas compter pour rien les facteurs psychologiques, tout en montrant qu’ils sont sans corrélation avec le droik.
le hasard des positions et des circonstances (v. infra). Le succès appartient le plus souvent à celui Cqui armis plus posset ». Celle qui poursuit un but juste n’a pas un surplus de chances ! à raison de cette justice. Bien au contraire, elle se trouve dans la situation d’un individu en légitime défense : réduite à ses propres forces, elle aura d'autant plus de risques de succomber qu’elle luttera contre un agresseur qui ne sera probablement tel que parce qu’il se sentait plus fort et pensait Pemporter et qui sera prèt à attaque. Rien même n’empêche un Etat de se préparer et de chercher noise à son voisin, en feignant ses intérêts compromis, pour déclarer ensuite qu’il s’en remet au sort des armes.
Qu'importe que la guerre offre quelques-uns des éléments d’un procès : plaideurs, objet en litige, formalités, sentence? Ceux même qui l’admettent, avouent qu’elle ne fait que € singer » le débat judiciaire, qu’elle n’a aucune Q virtualité justicière ? ». La règlementation de ses formalités et de son cours ne constitue pas plus une garantie pour le triomphe du droit, que celle du duel judiciaire, pourtant si minutieuse. La guerre est même pire que le duel judiciaire, auquel présidait un juge. On peut donc dire d’elle tout le mal qu’à juste titre on a dit de lui. ? A fortiori ne peut-on lui accorder le bénéfice d’une fiction analogue à celle qu'on admet dans le monde civil : à la différence du plaideur heureux, le vainqueur n’est pas censé avoir le droit pour lui.
La raison, a dit Kant, condamne sans exception la guerre comme voie de droit. Longtemps avant lui, la conscience populaire avait aperçu cette vérité : en Grèce, la Paix était fille de Thémis, de la Justice ; en France, on répétait : « Droit ne peut souffrir guerre. » Le mot lui-même (werra, dispute) montre un état de fait de violences qui s’oppose à l’état de réflexion, de coordination, de régularisation et de soumission partielle des
1. Ou très peu : parfois des volontaires vont soutenir la cause qui leur paraît juste ; quant à l’encouragement puisé dans l’idée qu’on a le droit pour soi, la nation violatrice peut le posséder, même sans manœuvre de ses gouvernants. — Inversement l’injuste n’est pas défavorisé. — Il existe des cas où le dénouement est forcément injuste. Il y a toujours un vainqueur, alors qu’il n°y a pas toujours une prétention juste. De mème lorsque les deux adversaires ont raison sur certains chefs, une seule aura gain de cause. Un tribunal pourrait au contraire donner des satisfactions à tous deux ou les renvoyer dos à dos.
2, Commentant Grotius (n, 2, $ 13), Hély (p. 58, 64) compare la guerre à un duel judiciaire et à un procès, mais (p. 143 s, 204) réfute cette conception.
3. Instruct. du jeune prince [Charles le Téméraire] pour bien gouverner envers Dieu et le monde [par Chastelain (?)], (citée par Potvin, Le génie de la paix, p. 16): Ju-
gement d’espée toujours n’est pas droiturier. — La Bruyère (De la Mode): Cette folie a décidé de l’innocence... — Montesquieu, 4b., 110.