‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 215 sur 471 · LA GUERRE NE FAIT PAS TRIOMPHER LE DROIT · texte numérisé non relu

LA GUERRE NE FAIT PAS TRIOMPHER LE DROIT

forces naturelles par le droit. Les lois humaines tendent au contraire à substituer un ordre permanent et rationnel au conflit brutal des volontés et des puissances individuelles, pour le plus grand bien de Pespèce et de chacun de ses membres ‘. Elles y parviennent notamment par la reconnaissance de légalité juridique, de la personnalité d'autrui, lesquelles assurent le respect de celui-ci comme d’un égal. La guerre, au contraire, rétablit l’état antérieur à lPassociation, où les individus, conscients de leur seule inégalité de fait, cherchent à s’exploiter les uns les autres, dans des conflits nuisibles à tous ?.

Si même la guerre parvenait à atteindre le but qu’on lui suppose, comme il arrive parfois, ce serait à {op grands frais d’argent, de sang et de crimes. Cette justice coûterait trop d’injustices. Que vaudrait un système judiciaire qui, à raison d’un tort minime, poursuivrait la mort du coupable, entrainerait celle d'innombrables tiers innocents (les combattants n’étant pas solidairement responsables des fautes de leur gouvernement) et causerait le plus grand dommage à la victime, au juge et au gendarme ? $ Le caractère louable du but serait compensé et dépassé par le caractère odieux du moyen.

Pour qu’il en fût autrement, des voies de contrainte collectives seraient nécessaires, si fortes qu’elles supprimassent les chances de triomphe de l’injustice et même la possibilité de la résistance.

Ne laissant à l’agresseur aucune espérance de triompher finale-

ment ni de voir sa victime se résigner de peur de ne pouvoir agir sans danger, la crainte d’une telle réaction empêcherait même souvent de commettre l'injustice.

Que la victoire soit ou non juste, le vainqueur est tenté d'en abuser, parce qu’il est bénéficiaire en même temps que Juge et agent de la réaction. Il le fait d'autant plus volontiers qu’il veut, par là, récupérer ou compenser les frais et les risques sup-

1. Paix, Peace, paz : pax, de pacisci, faire un pacte (idée de relation unissante); radical : pak, affermir; sanscrit, pag, lier (comme loi, lex, de ligare?, obligare: droit, direclum, dirigere). En grec et en allemand, idée de solidarité et d’amour : Eipnvn, de eïpw, réunir les uns aux autres, tresser (comme pagere, pangere, pax) Friede, vrede, fred... se rattache à la racine indo-germanique pri, aimer, ménager. Jähns (Ueber Krieg, p. 18) le rapproche de frei, libre, et froh, joyeux (?)

2, L. Bourgeois, à la conférence de La Haye (répété par Martens, Rev. Deux- Mondes, 15 nov. 1903, p. 332) : Quand, dans les deux plateaux, il s’agit de jeter des épées, Pun peut être plus lourd... Lorsqu’il s’agit d’y jeter des idées et des droits,

l’inégalité cesse et les droits du plus petit pèsent d’un poids égal à ceux des grands.

3. « 11 faut, dit-on, gagner sept procès pour se ruiner, Il en est ainsi des batailles. Le plus heureux s ’épuise à les gagner. I1 faut cinquante années de paix pour se guérir de quelqnes années de victoires. » (Pecqueur, La paix, p. 56.)

portés. Il ne se borne pas aux exigences de l’équité, aux limites de la réparation du préjudice subi ou à la reconnaissance du droit menacé, ni même à ses propres prétentions primitives. Son but originaire, qui devrait être la base du traité de paix, se modifie au cours de la lutte, par le fait même de son succès ; 1l formule des demandes telles que celle d’une cession de territoire, exorbitante même si on lPenvisage comme correspondant aux dépens, à une peine privée ou à une garantie pour l'avenir ?.

La guerre donne-t-elle du moins une solution définitive — fûtdes litiges internationaux ? Offre-

elle injuste ou coûteuse t-elle seulement l’avantage que présentaient les sentences Crendues au sort des dés » par le juge Bridoye, qui du moins empêchaient les querelles de s’éterniser? QI faut en finir à tout prix, dit-on, et on n’en finit qu’en se battant ?. » Non pas! Le vainqueur n’a pas le dernier mot. Le vaincu n’abdique pas, car il sait qu’il pourra gagner demain la cause perdue hier.Il a même des raisons positives de le tenter, car il n’a pas eu la garantie d’un jugement impartial. Sa défaite ne lui indique pas qu'il ait eu tort : elle répond par une nouvelle lésion matérielle et morale à celle qu’il reconnaît peut-être avoir commise, et il en résulte, dans l’esprit du vaincu, des rancunes, des froissements d’amour-propre, causés par les souffrances et les humiliations *. Il est considéré comme honteux d’abord d’être battu, ensuite de se soumettre : le désir d'effacer cette honte entraine des désirs de revanche, et, la revanche de l’un nécessitant la revanche de l’autre, la guerre naît ainsi de la guerre, indéfiniment... Chaque conflit laisse après lui un levain actif de nouveaux conflits. Rien n’est plus probant contre idée de la guerre-solution, et rien pourtant n’est plus réel. L’observation confirme à cet égard Pexplication psychologique.

Les guerres, que lon dit être faites pour amener la paix, ne transforment pas, en fait, ce but en résultat. L'Allemagne, spoliée de lAlsace-Lorraine en 1648, en dépouilla la France, qui,

5. Si l’on admettait la conquête comme nécessitée par cette raison supérieure, il faudrait exclure tout plébiscite. (F. de. Holtzendorff, R. dr. int., 1813, p. 259.) A fortiori, devrait-on ne pas faire état du consentement des populations si on envisageait la victoire comme engendrant présomption de droit. La guerre-procédure justifierait donc seulement la conquête pure et simple.

2. G. Valbert, Rev. des Deux-Mondes, 4e avril 1894, p. 696. — Calvo, t. IV, p. 3 : Il est des questions qu’on ne peut résoudre que par la force.

3. Le plaideur débouté en dernier ressort ne peut recommencer son procès ; en tout état, il ne peut espérer triompher de l’exécutif, qui l’a contraint la veille ; son échec n’a rien d’humiliant; son adversaire ne peut abuser de la victoire ni obtenir wllra petita.

Page 1