ABSENCE ET NÉGATION DU DROIT DE LA GUERRE
silent inter arma leges'; — ou bien sa loi légitimait tous les abus : jus belli infinitum.
Juristes et philosophes, même, n’apportaient aucune restricton au droit absolu du vainqueur sur le vaincu. Socrate conseillait de faire le plus de mal possible aux ennemis défaits, de les dépouiller de leurs biens et même de la liberté. Xénophon, qui rapporte ces paroles, mettait lui-même celles-ci dans la bouche de son modèle des rois ? : € Prenez : tout ce qui est dans la ville vous appartient, corps et biens ; vous serez philanthropes en laissant quelque chose aux vaincus. » Ainsi justifiait-on l’esclavage. La République idéale de Platon * n’était pas moins dure que Jes cités existantes, qui, d’après Aristote !, avaient pour devoir de ne penser qu’à elles-mêmes et jamais aux autres peuples.
La même barbarie se retrouve chez les publicistes du moyenâye et du commencement des temps modernes. Gentilis 5 admettait la spoliation et même l’extermination des vaincus. Grotius° consacrait la faculté de dévastation, au cas où elle pouvait amener à une prompte paix. Les mœurs chrétiennes ayant introduit un peu d'humanité dans la guerre, Machiavel les & accusa » d’avoir ainsi atténué les craintes d’extermination, qui faisaient endurer les exercices, diminué la nécessité de résister à ennemi et, par là, encouragé la mollesse. Si tous les Princes avaient imité le sien, il en eût certes été autrement. Le rot doit être € homme et bête, renard et lion »; pour prospérer, il lui est € absolument nécessaire de savoir bien déguiser cette nature de renard et de posséder parfaitement l’art de simuler et de dissimuler... Le prince est souvent obligé, pour maintenir PEtat, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut done qu’il ait lesprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la
4. « Le temps des armes, disait César, n’est pas le même que celui des lois «
2. Cyropédie, VII, 5 ; tr. Talbot, t. II, p. 385... Sur Socrate : Xénophon, éd. Wells, Utrecht, 11917, p. 123, 139, 200, 322; Mémorables, II, 3, et INT, 1. — Cf, Thonissen, Ac. Belg , 1860, I, p. 185, et Mél. hist., p. 65. — Ac. se. mor., 1813, IT, p. 419$.
3. L. V: Les Grecs se permettront de réduire en servitude, de brüler les maisons, à l’égard des barbares... Quand l’épée a été tirée, la nature n’a plus de lois, de droits pour l’ennemi.
4. Pol., 1, 3, 53 III, 8, 9 : La guerre est une espèce de chasse dirigée contre les hommes nés pour obéir et qui refusent l’esclavage ; le fort puise dans sa supériorité le droit de dominer.
5. L. III, 2, 6, 7. — De même saint Augustin (Laurent, op. cit., t. I, p. 46 s.)
6. L. III, ch. v. — Hély lui reproche de « citer » des témoignages favorables aux meurtres des enfants ou des prisonniers, — Bynkershoëk et Wolff: légitimité de tous moyens (même fraude et poison), droit illimité du vainqueur sur la personne et les biens du vaincu.
fortune le commandent ; il faut qu’au besoin il sache entrer dans la voie du mal. » Il doit aussi prendre grand soin de ne pas laisser échapper une parole qui ne respire ces cinq qualités, en sorte qu’à le voir et à l'entendre, on le ervie € tout plein de douceur, de sincérité, d'humanité, d'honneur et principalement de religion ! ». Descartes ?, par l'appel exclusif à lintérèt et par les expressions mêmes, rappelle le publiciste florentin : € Aù regard des ennemis, on à quasi permission de tout faire, pourvu qu’on en retire quelque avantage pour soi et pour ses sujets, et je ne désapprouve pas en cette occasion qu’on accouple le renard avec le lion et qu'on joigne l’artifice à la force. » Reprises aujourd’hui par quelques attardés (Lasson...), ces maximes présentent ainsi la systématisation non pas de la réalité actuelle, mais des faits d’un autre âge : celui où le droit de la guerre n’était pas encore né.
Comment donc se sont introduites les limitations apportées à la guerre? Forment-elles un véritable droit? Telles sont les questions qui se présentent naturellement à lesprit lorsqu'on compare l’état ancien, composé des actes et des maximes dont nous venons de donner des exemples, avec l’état actuel, tout différent.
La lente et insensible transformation qui y aboutit laisse distinguer diverses influences, toutes accrues par la survivance des êtres qui les subissaient. La diminution de l’impulsivité, en fréquence et en intensité. et l’accroissement relatif de la réflexion ont adouci les guerres en même temps qu’ils tendaient à en restreindre le nombre. À mesure que la réflexion se précisait et s’étendait à des conséquences plus lointaines des actes, l’homme acquérait une compréhension plus exacte de son intérêt, dail-
4. Art de la qg.; Le Prince, ch. xvini. « On ne doit pas tenir les promesses arrachées par la force. Les princes n’observent pas davantage les autres promesses lorsqu'ils y ont intérêt et que les motifs qui les avaient dictées n’existent plus. Tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon, sans doute, si les hommes étaient tous des gens de bien, mais comme ils sont méchants et qu’assurément ils ne tiendraient pas leur parole, pourquoi devriez-vous tenir 1a vôtre ? Et d’ailleurs un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il à promis ? » (ib.; Décades, III, 42). — Maximes semblables, dans les œuvres de Frédéric If.
2, Œuvres, t. IX, p. 3875.