NAISSANCE ET FONDEMENT DU DROIT DE LA GUERRE
versaire. Mais sa compréhension de plus en plus exacte est un facteur important : on se bat de moins en moins parce qu’on y a de moins en moins d'avantages, et quand on se bat, on se ménage plus que primitivement, pour cette même raison !.
A côté de cette heureuse influence du calcul, et même auparavant, le développement d’instincts sympathiques et altruistes à favorisé la diminution des maux de la guerre. Mème dans leurs combats, les sauvages, et aussi les animaux, éprouvent envers certains actes odieux une répulsion non attribuable à une pesée utilitaire : les Iroquois, qui mangent leurs prisonniers, ont un droit de la guerre ?. Longtemps, même chez les juristes et jusque chez Grotius, les limitations ont revêtu la forme de conseils d'humanité, plutôt que de maximes de droit. Cette tendance était au plus haut point indispensable, tant que l’insuffisante analyse de l’intérêt ou la méconnaissance de la personnalité et de légalité des peuples étrangers empéchèrent d’ériger les as-
1, Vaccaro (p. 128 s) pose avec la généralité d’une loi le « rapport inverse entre la grandeur des groupes humains et l'intensité de la lutte externe »., — Primitivement, les tribus sont petites, les guerres fréquentes et violentes, et aujourd’hui le contraire existe. Mais Vaccaro commet la même faute que Spencer (qui prétend déduire, du militarisme ou de l’industrialisme, toutes les formes sociales qui coexistent avec eux): deux faits, sociaux ou autres, qui suivent les mêmes fluctuations et dont l’un ne se présente jamais sans l’autre, n’ont pas forcément un lien direct. C’est ici le cas : la coexistence des faits signalés s’explique par un rapport de cause à effet, moins entre eux que relativement à une tierce cause commune, psychologique et sociale : l’agressivité, l’exclusivisme, produisent la petitesse des groupes, la fréquence et la violence des guerres, et l’incompréhension d’une solidarité d’ailleurs peu étendue agit dans le même sens. Un développement psychique plus considérable, un sentiment plus exact d’une solidarité plus réelle, permettent l’extension des groupements, l’infréquence et l’adoucissement des guerres, la pratique de l’agriculture, de l’industrie et du commerce : celle-ci est moins une conséquence ou une cause directe de la rareté ou de la douceur des guerres (par le besoin des bras qu’elle enlève à l’armée, et par le désir d’épargner les vaincus pour en faire des esclaves, comme le dit Vaccaro), que le produit d’une cause commune : la moindre impulsivité, qui permet le travail, la prévoyance, l’échange de services et de marchandises au lieu du vol, de la satisfaction et de l’exploitation unilatérales. — Sans doute la fréquence des guerres tend à morceler et inversement le morcellement influe, un peu, directement sur la fréquence des guerres, car il faut plus de temps et de frais pour mettre sur pied un grand Etat (et non à cause des craintes de révolte, qui ne sont pas, malgré Vaccaro, en raison directe de la superficie), mais Vaccaro ne donne aucune raison (et on n’en voit pas) pour que l’intensilé de la guerre détermine ces faits ou en dépende. Le caractère guerrier de l’antiquité, du moyen âge morcelé, et le caractère pacifique du grand empire chinois s'expliquent mieux par la psychologie que par la géométrie et les rapports de surfaces ou par l’arithmétique et les nombres d’habitants. Si Guillaume, comte de Nevers, chef d’une principauté minime ne fut pas une seule année sur cinquante sans guerre, Rome, Charlemagne, Othon Ier, Philippe 11, Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon, maîtres de grands empires, ne déposèrent guère davantage les armes.
2, Montesquieu, I, 3. — Huber (M. Duval, Le darw., p. 71) : Chez les fourmis, les morts et les blessés ne sont pas abandonnés, mais emportés hors du champ de bataille, dans des ambulances, pour les soustraire à la fureur des combattants. « Elles donnent, quant au respect dû aux blessés des exemples bons à méditer. »
pirations de la pitié en règles d'utilité ou en impératifs juridiques. Les sociétés antiques ne croyaient au droit que pour ellesmêmes. Le christianisme eut, à cet égard, un double rôle heureux : d’abord en renforçant l’idée de charité qui suppléait à la notion absente ou embryonnaire du droit international; puis, indirectement, en favorisant le développement de ce droit, grâce à l’idée de fraternité des hommes, qui permit la reconnaissance de la personnalité aux individus et aux nations étrangers. Les chrétiens, à dire vrai, n'avaient en vue d’abord que les chrétiens eux-mêmes. Restreignant à soi la notion de fraternité et de droit !, ils en excluaient les infidèles, comme lantiquité Pavait fait des barbares. Leur monde juridique était un champ fermé, mais en progrès sur l’ancien, car il avait une superficie plus vaste et susceptible d'extension. Gr'otius, un des premiers, tenta de réglementer la guerre?, qu'on ne pouvait, à son époque de débauche belliqueuse, songer à supprimer. Depuis lors, la science du droit international à 6t6 sans cesse florissante ?, mais, quoique les circonstances aient changé, elle a persisté à porter ses efforts sur la limitation des effets, plus que sur celle du nombre des guerres.
Quelques auteurs contemporains nient pourtant encore leætistence de tout droit de la guerre. Il est naturel de rencontrer parmi eux des apologistes, notamment de langue allemande (Lasson, Hiroyuki Katô...), et des praticiens. Pour le colonel von Rüstow “, par exemple, la guerre, terrain du plus strict réalisme, ne laisse aucune place à l’idéalisme ; le droit international n’est qu'une invention des juristes ; l'usage, qui limite les violences, est inspiré de lintérêt égoïste, seule règle valable entre Etats, et n’a pas la valeur d’une loi : tout moyen est permis
4. Paul, Aux Galates, 3, 28; Augustin, Mœurs de PEgl. calh., 63; Tertullien, Apolog., 39.
2. Le dr. de la q., 1, 1, $ 3; prolégom., xxvi : Au milieu des armes, les lois civiles se taisent, mais non les lois éternelles de l’humanité et de la justice, gravées par Dieu au cœur de lêtre intelligent. Belli ac pacis sunt sua jura. — Sur ses précurseurs : Nys et Kaltenborn.
3. Une esquisse de ses progrès exigerait plusieurs volumes : Cf. Nys, Wheaton...
4. Der Krieg u. s. Millel; Kriegspol. u. Kriegsgebrauch, vit. — Le diplomate Calvo (t. LI, p. 162) emploie des expressions qui dépassent sa pensée : « Quant à la guerre, lorsque la cause en est juste, elle dénoue forcément les liens naturels et fait cesser les devoirs mutuels des belligérants. »