CHAPITRE Il
Le principe de nécessité.
I. Fondement; formule et conséquences quantitatives. — II. Insuffisance : « raison de guerre » et principe d'humanité. — III. L’antinomie guerrière : but politique et but militaire, concept absolu de la guerre et ascension à l’extrème ; critiques ; restrictions,
On ne saurait, sans remonter à leurs sources, montrer le contenu des limitations, ni comprendre en quoi consistent les principes dominants de la réglementation des guerres. Le principe de nécessité — car c’est de lui qu’il s’agit — signifie, dans un sens large, que, d’une part, les moyens doivent être adaptés par nature à leur but, et, d'autre part, leur importance et l'intensité de la volonté qui les emploie être proportionnées à la valeur vitale du but à atteindre. Il dérive de faits d'ordres divers et consacre une nécessité à la fois biologique ou économique, psychologique ou logique, et morale.
Il n’est pas superflu de signaler la relation — à peu près unanimement passée sous silence ! — qui unit au principe du moindre effort le principe de nécessité. La loi d'économie des forces se justifie pleinement. Toute dynamique rationnelle vise à obtenir le maximum de rendement possible. La somme de volonté et d'efforts que peut fournir un individu étant donnée et limitée, plus le désir et les forces consacrés à poursuivre chacun de ses buts (qui sont eux-mêmes des moyens par rapport à son but final : la vie) se rapprochent de ce qui est strictement indispensable à les atteindre, — plus nombreux seront les buts vitaux qu’il pourra remplir, c’est-à-dire plus sa vie sera intense. Le principe de nécessité n’est qu’une autre formule de la même idée: en présence d'un but poursuivi, il est préférable, au point de vue
1. Rolin-Jaëquemyns (Pr. phil. du dr. int., R. dr. int., 1886, p. 70) la mentionne,
économique de n’employer que les moyens adaptés et proportionnés ; au delà, il y a un gaspillage inutile.
Une nécessité psychologique contribue au même résultat que cette exigence d'ordre matériel. La logique ou plus exactement la téléologie, oblige à conclure de même que l’économique, en faveur du principe capital de Padaptation qualitative et quantitative (ou proportionnalité). Si lon veut atteindre un but, il est logique de recourir aux procédés appropriés en écartant ceux qui sont € anodins » ou opposés.
De même que l'idéal économique est le maximum algébrique d'efforts convergents et l'idéal logique le minimum de contradictions, l'idéat sociologique, moral el juridique — dérivé instinctif ou réfléchi des précédents et but théorique que doit poursuivre l'activité humaine — consiste dans le maæimum de coopération et de concorde. Montesquieu en fit application aux relations internationales. € Le droit des gens, dit-il, est naturellement fondé sur ce principe que les diverses nations doivent se faire dans la ie le plus de bien et dans la guerre le moins de mal possible.
Cette triple ne conseille de réduire la guerre, mal économique, logique et moral, à son minimum : à n’en faire intervenir Pusage que dans le plus petit nombre de cas, ceux de nécessité absolue, et, lorsqu'elle à lieu, à enfermer ses conséquences dans les limites les plus étroites. € Si l’homme d’Etat le plus habile est celui qui restreint à son minimum lemploi de la guerre dans la politique, le meilleur général est celui He ramène à son minimum Pemploi de la force dans la guerre... Il ne doit verser que le sang strictement nécessaire ?. »
Gette seconde application, quantitative, relative à latténuation *, tend à se réaliser sans cesse, par la survivance automatique des mieux adaptés et par Po humain plus ou moins intentionnel en vue de s’y conformer. La limitation des violences à la quantité nécessaire pour atteindre le but spécial ou général
1. Espril des lois, 1, 3. — Grégoire reprit la formule, en 1795, devant la Convention ; puis Talleyrand (Lettre à Napoléon, 20 nov. 1806, Moniteur univ., 5 déc.)
2. Prévost-Paradol, France nouv., p. 261$, 210 : « Le chef-d’œuvre du génie serait de capturer l’armée ennemie sans la détruire et de contraindre une nation à céder sans verser de sang, » — L’auteur entend non pas qu’on lésine lorsqu’il y a lieu d'agir énergiquement, mais seulément qu’on ne gaspille pas les vies humaines par imprudence, légèreté, inhabileté ou vanité. Pourquoi (en dehors du mobile général d’impressionner l’ennemi) attaquer de front une position qu’on peut tourner, emporter d’assaut une place qu’on pourrait réduire, sans inconvé-
nient pour la marche des opérations ?
‘3. Nous laissons, de côté provisoirement la question de nature et d’existence.