Princ. métaphys. du droit, tr. Tissot
bonne foi qu’il y a vertu à attaquer, surtout lorsqu'on attaque un ennemi fort !. » Quelquefois même on cherche à acquérir la gloire à meilleur marché, — témoin les nombreuses expéditions, coloniales ou non, dirigées contre des ennemis impuissants, qui ont rapporté à leurs auteurs plus de gloire qu’elles n’en méritaient par la noblesse du but ou la difficulté d'exécution.
Toute une série de causes secondaires tendent à renforcer le penchant inné à la violence et elles ont, en fait, contribué à la décision de plus d’un enrôlement dans les rangs des aventuriers, des condottieri, des conquistadores et même des armées régulières : besoin d'activité, plaisir du risque, amour de l'émotion, esprit d'aventure... Au xvi° siècle, Eméric Crucé signale, parmi les quatre grandes causes de guerre, le désir qu'ont les gens de guerre, qu’il appelle forcenés, d'exercer leur activité. Peu auparavant, La Noue, ? homme de guerre lui-même, flétrissait cette tendance, si fréquente chez ses contemporains mais inhérente à toutes les époques passées : CII y a une petite rime en espagnol, laquelle ils ont quelquefois en la bouche et que j'ai tournée ainsi :
La guerre est ma patrie, Mon harnais, ma maison,
Et en toute saison Combattre est ma vie.
QQue sauraient pis dire un mauvais médecin et un mauvais Juge qui désirent que la cité soit toujours pleine de maladies, de crimes et de procès, afin d’en avoir bonne curée? Ceux-ci au semblable ne demandent qu’altérations d’Estats pour se gorger de la ruine d’iceux... De courir incessamment de çà et de là, ainsi que les corbeaux aux charognes, c’est, par manière de dire, se transformer en oiseaux de proie ou en bêtes ravissantes. »
La guerre n’est pas seulement une source d'activité matérielle : on y cherche aussi une occupation pour lesprit. « Le sauvage, qui trouve dans son mode de vie peu d'objets d'intérêt, peu de causes d'émotion, se retourne vers la guerre... Les civilisés y puisent le plaisir d’une excitation cérébrale : ils suivent avec intérêt le mouvement des armées; leur esprit est tenu en suspens par lissue de la bataille, par Palternative d’espoir et de crainte, infiniment plus palpitante que l’uniformité des buts pacifiques.
4. R. de la Grasserie, Rev, intern. de sociol., 1903, p. 206. 2. La Noue, Disc. pol, et milif., x1x et 1x.
PLAISIR DÙÜ RISQUE Tran 61
Aucun état d'âme sans souffrance positive n’est plus pénible que le besoin de distraction. L'esprit inoccupé fuit une sécurité sans effort pour affronter le danger ; son malaise donne un charme puissant à ces entreprises hardies qui font appel à toutes les énergies de notre nature » !. Ce sont ses difficultés, ses périls, ses hasards, son tumulte, qui font préférer la chasse aux autres sports; ce sont les émotions soulevées par le conflit avec des esprits vigoureux, par l’opposition des rivaux et par les alternatives de succès et de revers, qui font accepter par l’homme d'Etat les lourdes responsabilités de certaines charges. L'homme riche se précipite à la table de jeu, parce qu'il aime Pagitation d’esprit et préfère la richesse hasardée à la richesse assurée. Les pirates, Jes voleurs de grands chemins, les guerriers professionnels s’attachent à leurs hasardeuses entreprises à raison de l’excès de leur péril. La présence de la mort donne de l'intérêt à la vie et éveille un sentiment plus puissant de l’existence. La guerre est préférée, parce que, € de tous les jeux (games), elle est le plus profond pour lâme et présente la plus forte attraction aux esprits aventureux qui aspirent à des scènes qui leur offrent des occasions de montrer leur expérience et d'affronter le péril. » On comprend facilement l’existence de ces sentiments chez l’homme qui, ayant vécu au milieu des aventures, trouve fades et insipides les faits ordinaires de la vie. Mais comment expliquer Pattrait que possède le € terrible » sur presque tous les humains? Cest une tendance générale et mise en nous par la sélection. Le milieu et la vie primitifs, remplis d’insécurités de toutes sortes, ont favorisé la survivance de ceux qui possédaient une prédisposition naturelle à les affronter, sans laquelle ils se seraient abstenus de toute activité; et ils l’ont transmise à leurs descendants. Le danger est en outre un excitant puissant de toutes les facultés, € capable de les porter à leur maximum d’énergie et capable aussi de produire un maximum de plaisir. Il était pour ainsi dire le jeu des hommes primitifs, comme le jeu est aujourd’hui pour beaucoup de gens une sorte de simulacre du danger. Ce goût du péril, affronté pour lui-même se rencontre jusque chez les animaux... Le plaisir du risque tient surtout au plaisir de la victoire. On aime à se prouver à soi-même sa supériorité. » La tension que nécessite la lutte avec un ennemi menaçant, avec un lion par exemple, produit une grande satisfaction inté-
4. Channing, Discourses on war, Boston, Ginn, p. 26 s : propensity (impulsion), love of excitement.
rieure, alors même qu’il n’y a pas de galerie pour applaudir, « Bien plus, même après avoir perdu l'espoir de vaincre, on s’opiniâtre dans la lutte. Quel que soit l'adversaire, tout combat dégénère en duel acharné. Est-on enfin débarrassé d’un ennemi terrible, qui vous à terrassé, on le cherche, on le. provoque, pour recommencer la lutte... » ! On se plaît à lutter contre tout, contre les passions, contre les forces de la nature, contre l’ouragan déchainé ?
On à plaisir Mo à triompher, et plus l'adversaire oi puissant, plus la joie du succès est enivrante. Quel duel grandiose que celui du marin contre la mer, et quelles âpres jouissances doivent en jaillir ! CL’homme a besoin de se sentir grand, d’avoir par instants conscience de la sublimité de sa volonté. Cette puissance, il Pacquiert dans la lutte. » Cest l’Instinet de grandeur et la Volonté de puissance, combinés par Nietzsche Ÿ et poussés par lui jusqu’à Papologie de la dureté ‘et de la cruauté pour soi et pour les autres. Dans la guerre, ils se manifestent non seulement par la passion de la supériorité, du triomphe, du pouvoir personnels, mais par la vanité collective, nationale, qui nous fait désirer de voir notre pays prédominer, s'élever au-dessus des autres.
Au plaisir du risque, de la domination, s'ajoute, pour renforcer. la tendance belliqueuse, celui de la responsabilité. & On aime à répondre non seulement de sa propre destinée, mais de celle des autres; à mener le monde pour sa part. Gette ivresse du danger, mêlée à la joie du commandement, cette intensité de vie physique et intellectuelle exagérée par la présence même de la mort, a été exprimée avec une sauvagerie mystique par le maréchal allemand de Manteulfel : € La guerre! Oui, messieurs. Je suis soldat : la guerre est l'élément du soldat et j’aimerais bien à en goûter. Ce sentiment élevé de commander dans une bataille, de savoir que la balle de ennemi peut vous appeler à chaque instant devant le tribunal de Dieu, de savoir que le sort de la bataille et par
1. Guyauw, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, p. 208 s. ‘
2. Corneille a peint le premier de ces combats ; Brand, d’Ibsen, donne un magnifique tableau de tous deux.
3. Also sprach Zarathustra, et Der Wille zur Macht ; La Volonte de puissance, Essai d’une transmutation de toutes les valeurs, t. II, p. 69 S, 84 s : Le désir de devenir plus fort, dans chaque centre de force est la seule réalité, La vie aspire à un sentiment maximal de puissance. L’essence intime de l'être est la volonté de puissance... L'homme ne cherche pas le plaisir mais la puissance, la Vie n'étant qu'un
cas par ‘ticulier de la Volonté de puissance. Le plaisir, pour les épuisés, est dans
le repos, la paix, la tranquillité ; les vivants veulent vaincre, surmonter les adversaires..