RESTRICTIONS AU CONCEPT ABSOLU
Consecients de cette violation de l’idéal et de la réalité, les auteurs essaient de réintroduire, dans la guerre, des principes modérateurs, en dehors des mœurs. Clausewitz lui-même, après lavoir assujettie à la politique, puis l’en avoir émancipée, en faisant de Pemploi illimité de la violence un idéal stratégique. montre pourquoi elle est, en fait, et doit être, en théorie, limitée. Malgré la tendance à Pextrème, au point de vue abstrait, il existe une certaine proportionnalité entre l’importance du but et celle du moyen, à raison de la modicité des intérêts en jeu. L’anéantissement n’est pas toujours l'idéal de l’intensité des hostilités ni la condition de leur cessation. « Le but politique entre en ligne et, en tant que motif originel de la guerre, devient l’un des facteurs essentiels du produit !... Moins grand est le sacrifice que nous exigeons de l’ennemi et moins considérable sont les efforts que nous devons attendre de sa résistance. Or moins puissants seront ces efforts et plus faibles pourront aussi demeurer les nôtres. En outre, plus notre but politique sera modeste et moins nous y attacherons de valeur et plus facilement nous nous résignerons à l’abandonner, ce qui sera pour nous une raison nouvelle de nous restreindre dans nos prétentions et nos efforts. » Il est arrivé qu’un belligérant. capable de mettre en ligne des forces plus grandes que celles déployées par son adversaire, s’en soit abstenu, sachant que sil le faisait, celui-ci pourrait aussi augmenter les siennes. Ce compromis tacite s’établit surtout dans les conflits de cause futile. Il est, par exemple. certain que, sous l’ancien régime, les adversaires n’ont pas toujours fourni tout l'effort possible, — grâce à quoi la guerre perdait son caractère propre et sa raison d’être. À quoi bon, en effet, se battre, lorsqu'on n’est pas décidé à surpasser son adversaire ?
Les mêmes faits s’expliquent aussi par l'inégalité des adrver-saires. Si la guerre restait forcément ce qu’elle est dans son concept absolu, ce serait une absurdité flagrante, de la part d’un Etat sensiblement plus faible, de la provoquer ou de ne pas s’incliner devant la prétention du fort (sauf le cas où son désir de forcer l’estime prédomine sur tout dessein spécifique), puisqu'il sera certainement vaincu. Et cependant de telles guerres existent. : C’est que la question (possession de quelques kilomètres carrés...) est parfois plus essentielle à la vie du premier qu'à
4, 1b., p. 145; De la Barre-Duparcq, op. cil., p. 8 : le but politique, mesurant 1e résultat à produire, est un motif de modération, ;
celle du second. Si le faible puise là un élément d'énergie, le fort, pour la raison inverse, y trouve une raison de modérer ses efforts, de s'abstenir des sacrifices disproportionnés à son intérêt, qu'exigerait la résistance, au besoin acharnée, de son adversaire. Celui-ci, de son côté, sait qu’il a besoin non de le renverser, mais simplement de lui causer un dommage, pour obtenir de lui une renonciation peu préjudiciable. — Même entre Etats sensiblement égaux, chacun sait approximativement d’avance la puissance de l’autre, qui, comme foute puissance humaine, est limitée ; il connaît ses défauts d'organisation, ses omissions dans l'emploi des moyens, et c’est, pour lui aussi, une raison de ne pas porter ses propres efforts à l’extrème. L’indolence de lun des belligérants' agit, de même, sur tous deux : le résultat est obtenu par de simples manifestations hostiles, telles que les démonstrations navales ou le blocus.
Les facteurs qui interviennent ainsi dans le cours des opérations pour en diminuer la vigueur, contribuent ensuite à amener leur fin, en se substituant, comme motifs de paix, à une défaite complète. Si l'impossibilité de continuer la résistance est, en théorie, la condition nécessaire de sa cessation dans toute guerre, et, en fait, celle de la contrainte de volonté chez Padversaire menacé dans ses intérêts vitaux, — par contre, lorsque l’un des adversaires n’est pas en état de réduire l’autre à l'impuissance ou ne le désire pas, les motifs de paix grandissent et diminuent de part et d’autre d’après la vraisemblance du résultat à atteindre et la dépense de forces à y consacrer : la guerre, en Ce Cas, cesse avant anéantissement ou épuisement d’une des parties, sans avoir été portée à l'extrême, par la simple éventualité d’un préjudice qui porterait trop haut le prix de revient du succès, ou de l’improbabilité d'un triomphe final ?. & Si les chances de réussite et les sacrifices à faire étaient
4. Elle à une influence inverse de celle de l’impulsivité, mais plus rare. Les peuples se vengent d’une lésion minime comme d’une blessure mortelle, plus souvent que, par faiblesse ou absence de sensibilité, d’irritabilité et de réactivité, ils ne soutiennent mollement leurs prétentions vitales. Ex: Chine, Turquie.
2. Les procédés pour parvenir à ce résultat sont, d’une manière générale, les mêmes que pour anéantir l’ennemi (invasion, contributions..….), mais ils n’ont pas besoin d’être aussi rigoureux : un seul grand coup, une grande victoire peuvent, sans l’avoir épuisé, faire perdre au vaincu la confiance en ses forces et l’espoir d’un succès non payé trop cher. On provoque le même état d’esprit, en adjoignant, aux moyens matériels de destruction, des moyens plus directement psychologiques : établir un courant politique en sa propre faveur, paralyser ou rompre les alliances de l’ennemi ou s’en créer de nouvelles... On peut « fatiguer »
lennemi, c’est-à-dire provoquer, grâce à l’affaiblissement graduel de ses forces engendré par la durée de l’action, un découragement de sa volonté.