‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 28 sur 471 · DÉFAUTS DE LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

DÉFAUTS DE LA VENGEANCE

défunt. Ce fut le cas dans la société grecque antique ! : lorsqu'un de ses membres avait été victime d’un attentat où d’un homicide, la vengeance était pour la famille, — ascendants, descendants, collatéraux et même amis — un devoir religieux. CLes légendes et les poèmes homériques offrent un grand nombre d'exemples de personnages qui s’exilent après avoir commis un meurtre, afin d'échapper à la vengeance des parents de leur vicetime, Un proverbe déclarait fou quiconque épargnait le fils après avoir tué le père. Le devoir de vengeance faisait en elfet partie de lhéritage que les hommes recevaient de leurs ancêtres et il était inéluctable... Oreste à acquis une gloire immortelle pour avoir vengé Agamemnon. Les anciennes légendes glorifiaient même les fils d’Amphiaraüs et Oreste, qui, pour venger leurs pères, n'avaient pas craint de tuer leurs mères. » L'origine impulsive seule peut expliquer de telles extrémités sous le couvert de la religion.

Seule aussi, elle explique qu’on ait employé contre les lésions une médication aussi /n7al adaptée par sa nature et ses proportions. En Grèce, € chaque vengeance appelait une autre vengeance, si bien qu’un meurtre était souvent le point de départ d’une série d’attentats qui ensanglantaient plusieurs générations. La guerre entre la famille de Tydée et les Etoliens et surtout la légende des Atrides sont les symboles caractéristiques de ces vendettas féroces qui ensanglantaient les cités. » Et ce n’est pas seulement aux vendettus corses que s'applique impitoyable logique de la vengeance, où le remède est la reproduction ou lexagération du mal primitif et engendre un nouveau mal ?: c’est encore à toutes les guerres de revanche, où la conquête succède à la conquête, dans un horrible cercle sans 1ssue... Ne füût-elle même pas suivie d’une série de contre-vengeances, la réaction, étant passionnée, dépasse toute mesure, et reste disproportionnée par rapport au dommage subr.

Cette disproportion n’a même pas pour excuse qu’on cherche à tirer réparation ou même profit de la lésion : lorsque, par une guerre de revanche, une tribu tente de nouveau la chance des combats, c’est moins pour guérir sa propre blessure que pour

4, L. Bréhier, La roy. homérique... Rev. hist., 1904, I, p. 21 s. Nous lui empruntons les idées qui suivent, relevées, dans le texte, d'innombrables citations grecques.

2, ITapà rôv mpôrepoy phuévuwy ärnv Étepav émayouoav ëx” ärn. (Eschyle, Choéphores, 392 s., cité par De Montluc, Rev. dr. int., 1813, p. 588.)

en faire une nouvelle à autrui. Elle songe moins à récupérer la femme, lustensile, le champ, pris par Pennemi qu’à lui infliger une défaite. Elle désire, avant tout, faire du mal, et, comme cela est inséparable des opérations militaires, celles-ci deviennent un but en elles-mêmes.

La vengeance ne répare ni ne corrige. Elle est donc bien peu appropriée à sa fin inconsciente, qui est la protection de Pintérêt vital de son auteur. Cest, a-t-on dit, Cun de ces vieux remèdes populaires, comme Phuile bouillante dans laquelle on plongeait, avant Ambroise Paré, les membres des blessés. » Au lieu de guérir la souffrance, elle Pavive en suseitant de nouvelles violences. Elle frappe tellement à côté, qu’ilne lui sert à rien de frapper fort. Elle retombe mème, en grande partie, sur son auteur, sur la victime, qui centuple parfois ainsi son mal : on ne peut mieux comparer l'acte d’une tribu qui se venge d’une légère atteinte portée à un de ses membres, en déchaînant une guerre où elle risque d’être écrasée, qu’à l’histoire du héros d’un conte enfantin, Gribouille, qui. pour éviter de recevoir la pluie sur ses vêtements se plongea tout habillé dans une rivière 1. A un autre égard, c’est le pavé de l’ours, puisqu'on fait empirer lPétat de ceux qu’on prétend protéger. De toutes manières, la vengeance calcule si peu, que, si elle n’est pas un geste purement réflexe, elle ne peut s'expliquer que par Pimpulsivité qui fait sentir comme vitale une lésion d'ordre secondaire ?, A lui seul, le défaut de mesure suffirait à le prouver.

Cette disproportion d’ailleurs n’est pas primitivement énorme : lorsque, par suite de l’absence d’un moi fortement constitué, la plus légère impression possède un grand pouvoir moteur, son action n’est pas contrebalancée par la représentation, sentie faiblement, d’un malaise futur: aussi la crainte d’une vengeance impitoyable est-elle utile à l'égard du primitif, qui ne s’abstient d’un acte que s’il se sent menacé d’une forte sanction. On s’adresse à Pimpulsion pour combattre lPimpulsion. À l'égard d'hommes plus civilisés, dans des circonstances qui permettent la réflexion, une inhibition moindre est requise, puisque limpulsion est moins forte. La réaction, qui, pour être adaptée à sa

1. Nous n’entendons pas dire que la collectivité ne doit pas se solidariser avec son membre lésé; mais elle possède, surtout à l’heure actuelle, d’autres moyens de montrer sa volonté énergique de se faire respecter.

2. L'animal, l’homme primitif, dit Guyau (0p. cit., p. 168) est un ressort grossièrement règlé dont la détente n’est pas toujours proportionnée à la force qui la provoque. Pour se défendre contre un agresseur, on l’écrase.

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