GUERRES D’EXTERMINATION
fin, devait, dans les temps primitifs être violente, doit, pour rester adaptée, l'être beaucoup moins, puisque les conditions ont changé. L'atténuation qu’elle a subie en fait, prouve que cet adoucissement à favorisé la survivance de ceux qui lappliquaient. EL pourtant la vengeance subsiste, implacable, dans le domaine international...
Le désir du but se fond pareillement avec le désir du moyen chaque fois qu’il s'agit de {a mortde l'ennemi, soit qu’on veuille simplement l’anéantir, soit qu'on veuille se repaître de sa chair, soit qu'il s'agisse d’une question de vie ou de mort, de liberté ou d’esclavage.
La mort n’est, dans les guerres téléologiques actuelles, qu’un moyen pour atteindre un but en dehors d'elle : fléchir la volonté de l’adversaire sur une tierce question. Il n’en à pas été et il n’en est pas toujours de même. Souvent la guerre barbare eut pour moblie originaire la destruction complète des biens de Pennemi, de ses forces et de sa vie, par l’extermination. Elle tendait à l’anéantissement ou, suivant l’énergique expression allemande,audéracinement.(Vernichtungs-oder Ausrottungskriege)!. Ou bien, si tel n’était pas dès la première heure le but de la guerre, cela lefdevenait infailliblement au cours des hostilités, conduites sans pitié et sans limitations réfléchies d'aucune sorte, morales ou juridiques. Dans les deux cas, on visait à rayer le pays ennemi de la carte du monde et on y parvenait parfois : l'histoire de la chute des grands empires de Pantiquité le prouve amplement. Ces guerres n’ont d’ailleurs pas été réservées au passé : aujourd’hui encore, on nous menace dun guerre €à fond ? ».
Partout où le but final de la guerre se rapproche par sa nature du but immédiat, militaire — la destruction — qui est par rapport au premier un moyen, c’est-à-dire lorsqu'il lui ressemble, on les confond assez facilement dans un même désir. Les actes d’hostilité ont lieu comme s'ils étaient désirés en eux-mêmes. Il en est ainsi lorsque des hordes, des peuples entiers, abandonnant
1. Fr. von Holtzendorff dit incidemment qu’elles sont le fruit de forces impulsives de destruction, dépourvues de buts (ziellosen Zerstürungstrieben) qu’il oppose.au combat conscient d’un but (zielbewussten Kampf). Trieb est bien le mot qui canvient à l'absence de finalité : il désigne la force aveugle de projection; but éveille au contraire l’idée de force attractive. La cause non téléologique pousse l’acte, le but l’attire.
9. La haine et la soif de vengeance ont été poussées jusqu'à la furie destructrice, à la folie dévastatrice : ferocia humana, tlerribile furia distruggitrice, dit Guglielmo Ferrero (Il militarismo, p. 4) ; nécessité de faire mal, volupté de la destruction, dit Nietzsche (Volonté de puiss., t. I, p. 20).
leur pays d’origine, cherchent une nouvelle demeure et de nouvelles contrées, Cnon pour y donner des lois, mais pour s’en rendre les maîtres absolus, après en avoir expulsé ou égorgé les anciens habitants. Rien de plus cruel et de plus épouvantable que cette espèce de guerre ‘ », parce que linvasion, Foccupation, le meurtre, qui sont d'ordinaire un moyen, y deviennent une fin. en est de même lorsque le but final est d’impressionner, d’intimider Padversaire par la démonstration de notre force et la destruction de ses éléments physiques et moraux de résistance, d'annihiler sa volonté devant la nôtre, ce qui n’est ordinairement qu’un moyen. Lorsqu'on agit par vengeance où haine, la fin ne diffère guère davantage du moyen : nuire.
Alors même que le but politique (dans un sens large) ne ressemblerait pas au but militaire, on a une tendance à passer du premier au second, lorsqu'il s’en rapproche par son importance, lorsqu'ils se valent, au moins chez lun des belligérants. L'autre se rend compte qu’il ne pourra le faire céder qu’à la condition de poursuivre dans son intégralité le but militaire, c’est-à-dire la destruction des forces ennemies. Il en est ainsi lorsque la question en jeu peut nuire ou profiter, au même degré, à une même quantité de nationaux, que les hostilités elles-mêmes : par exemple dans les guerres vraiment nationales ou réputées telles. Le but politique eût-il une importance moindre, le but militaire tend pourtant à l’éclipser, à s'y substituer même, pendant le cours des opérations (v. in/fra@) : on perd de vue le but final, et le renversement de Padversaire, qui est un moyen, devient provisoirement un but, jusqu’à l'heure de ouverture des négociations. En outre, chaque fois que la guerre est ou devient, entre deux nations, une question de vie ou de mort *, elle est très violente, parce qu’elle met en jeu les ressorts de impulsion et fait agir chez chacun tous les instincts dérivés de celui de la conservation, — et leur puissance est extrême. Tous les désirs, tous les efforts sont concentrés sur la guerre elle-même, qui devient un but et le but de tous les membres de la communauté.
Une dernière circonstance est de nature à faire de la guerre une fin au lieu d’un moyen : si le but politique suppose, putalivement ou réellement, le moyen militaire, c’est-à-dire si un autre moyen ne paraît, à tort ou à raison, absolument pas conce-
4. Machiavel, Decades, P. IT, ch. 8. Il en donne des exemples. 2. Elle le fut fréquemment à l’origine (E. Pillet, La notion moderne de la q., p. 5) et tend à le redevenir.