CHAPITRE II
Condamnation du principe de la guerre.
I. Défaut d'adaptation de la guerre à ses différents buts. — II. Des moyens mieux adaptés.
La guerre n’est pas adaptée? Soit! diront certains déterministes, mais la démonstration de cette proposition, même si elle est exacte, sera-t-elle efficace ? Ces auteurs, et beaucoup d’autres, nient ou diminuent le rôle que joue l’idée sur les actions. Or, à côté des actes qui intéressent exclusivement le désir, il existe un grand nombre de cas où le désir porte, non directement sur le fait à accomplir, mais sur un autre fait, par rapport auquel le premier apparaît, dans l’entendement, comme un moyen pour une fin. L’acte réfléchi — il l’est, par hypothèse, dans cette Deuxième Partie, qui envisage la guerre comme un moyen — est le produit d’un syllogisme téléologique : je désire tel but, or je crois que tel moyen est adapté à ce but, donc je veux tel moyen. La volonté résultante change dès qu’une des prémisses change !. Or, s’il est difficile de modifier la majeure, le désir initial (1"° Partie : La guerre impulsive), il est relativement facile — on ne saurait trop y insister — de transformer la mineure, c’est-à-dire la croyance : 1l suffit de convaincre de son inexactitude, lorsqu'elle est réelle. — A mesure qu’on conçoit les mobiles de la conduite plus éloignés, de nouvelles alternatives même sont ouvertes. Lorsqu'on aspire à s’emparer dun objet, la seule voie est la violence ou la ruse; lorsqu'on le désire pour satisfaire tel besoin, on peut ou le voler ou le produire ou lacquérir par échange; lorsqu'on s'aperçoit que ce besoin lui-
4. Kossuth, en 1849, écrivit au général Bem, qui l’engageait à résister encore : « Pour moi, la guerre n’est pas un but, mais un moyen pour sauver la patrie. Si je ne vois pas la possibilité d'atteindre ce but, je ne saurais consentir à la continuation de la guerre. »
même n’a de raison d’être que l'entretien de notre vie, on peut rechercher s’il remplit bien cette fonction et, dans la négative, lui en substituer un autre. C’est pourquoi nous espérons que la théorie l’emportera ici sur le fait brutal.
La guerre peut être mise au service des désirs les plus variés. Pour que la présente synthèse des points de vue juridique et utililaire en un point de vue téléologique (ou d'adaptation) soit complète, supposons donc un besoin où un désir quelconque, bon ou mauvais, conforme où non au € désirable ». Il existe, pour le satisfaire deux catégories de procédés. Ceux auxquels nous portent l’inpulsion de nos croyances traditionnelles ou de notre foi, nos habitudes, nos instincts, sont le plus souvent directs, grossiers, unilatéraux et exclusifs : ils ne tiennent compte que de nous-mêmes et non de nos voisins. Mal calculés, si même ils le sont, ils risquent fort d’être mal adaptés, coûteux ou peu rapides. Ceux auxquels nous conduit la réfleæion, c’est-à-dire la recherche systématique des mieux adaptés, ont de plus grandes chances d’être tels. La guerre, qui appartient à la première catégorie, est a priori suspecte d’inadaptation : il reste à rappeler les Jaits qui en fournissent une preuve et à en indiquer le pourquoi.
L’examen des principales espèces de guerres a montré que Le but ne devient pas un résultat. L’inaptitude du faible à faire triompher son droit par sa seule force est évidente. Quant au caractère lucratif du procédé, il n’est rien moins que douteux. La guerre est un € gouffre » (Voltaire), un € phénomène essentellement anti-économique », une € mauvaise spéculation » qui ne paie pas ses frais. Elle affaiblit le vainqueur lui-même !, qui non seulement n'obtient pas satisfaction, mais compromet grandement la félicité des générations futures. Sous Louis XIV, conquérant pourtant glorieux, la France s’épuisa à vaincre : elle «périssait de misère au bruit des Te Deum » (Voltaire). Les belligérants font ainsi le jeu des tiers. L’avantage, que le gagnant acquiert quelquefois à grand’peine sur son adversaire, il le perd enversles neutres. Il en résulte cet effet, contraire à la sélection, que la nation puissante, fatiguée par sa victoire contre
1. Le sang des nationaux se mêle toujours à celui de l’ennemi. — Erasme : « Encore voyons-nous le plus souvent une victoire thébaine, c’est-à-dire des pleurs des deux côtés. Je doute fort qu’une guerre ait jamais eu si heureux succès que le vainqueur, sil était sage, n'ait eu regret d’avoir entrepris. » — D’Holbach (De la polit. ext, p. 193): Les guerres les plus heureuses joignent toujours les cyprès aux lauriers, L’un et l’autre s'accordent mal avec les moissons.