LIEN ENTRE LE BUT POLITIQUE ET LE BUT MILITAIRE
vable. Deux hypothèses se présentent, en effet, où la mineure a une valeur absolue, égale à 1/5, où l’on croit à l’adaptation complète et exclusive d’un moyen donné : 1° au cas de croyance irréfléchie, issue soit de la foi impulsive, soit de l’habitude ou de la routine, 2° au cas de croyance réfléchie, motivée par l’absence réelle d'autre moyen.
Il est normal chez les primitifs de ne pas concevoir d’Cautre moyen ». Leur pauvreté de connaissances et d'esprit ne leur permet ni de connaître ni d'imaginer de nombreux procédés pour atteindre un même résultat. Leur facilité d'adhésion, lP’absence de doute, qu’ils doivent à l'absence de complexus d'idées déjà arrètées, leur donne une foi impulsive et exclusive, nullement ou peu contrebalancée en un moyen déterminé, le premier qui leur vient à l’esprit. Les procédés les plus grossiers sont d’ailleurs ceux auxquels, en vertu de dispositions ancestrales, ils songent en premier lieu. Plus tard habitude du procédé, la routine héréditaire remplit le même office : l’association mentale entre le but désiré et tel moyen devient, par répétition, tellement étroite et la croyance en Padaptation de ce moyen tellement ancrée, qu’on n'en conçoit plus deux possibles. On confond presque moyen et but dans le même désir, ou plutôt le désir du but entraîne, immédiatement et sans qu’on s’aperçoive de la possibilité d'une alternative, expression d’une opinion sur tel moyen, qu’on envisage comme seul adapté ou indiscutablement le mieux adapté — alors même qu’il ne l’est pas (ce qui arrive souvent). Ge moyen, par le fait mème qu’il est traditionnel ou même le plus ancien, à grande chance d’être le plus sommaire. Plus il s’est écoulé de temps, plus les guerres sont ajoutées aux guerres, et plus la routine belliqueuse s’est ancrée dans Pesprit des hommes, à tel point qu'elle à pu parvenir à un degré extrème d’inadaptation sans qu'on Pabandonne. Aussi, a-t-on pu dire que nous faisons la guerre parce que nos ancêtres l’ont faite, sinon nous ne Pinventertons pas.
IL arrive pourtant — c’est la deuxième et plus rare hypothèse — qu'un but étant donné on ne conçoive pas, après réflexion, d'autre moyen que la violence pour Patteimdre à l'encontre dautrui, parce qu'il n’en est, en réalité, aucun de concevable. Le cas est peu fréquent. (Encore est-il dù à ce que ce but est défectueux, irrationnel, mal adapté à notre but ultime, qui est la vie et l'accord pour la vie). Il se présente, même à propos d’une question secondaire, si on pense qu’on ne pourra obtenir satisfaction que
par la violence. À plus forte raison en est-il de même lorsqu'il s’agit d’un fait que Pun des deux adversaires considère comme essentiel à sa propre vie: ce trait seul tend à exclure toute autre solution. Le conflit passionné de buts vitaux en apparence (alors même qu'ils seraient en réalité conciliables) ne peut se dénouer : il ne peut qu'être tranché. Plus l'ennemi juge vitale sa volonté, ou plus il s’entête dans une question de moindre importance, plus aussi la mort et son écrasement deviennent nécessaires pour
atteindre le but, et plus, par conséquent, la violence, liée au but,
a une tendance à devenir un but.
En matière de cannibalisme, on n’entrevoit aucun autre procédé possible que la force et la guerre, on ne conçoit guère qu'on entre en négociations avec le mets éventuel pour obtenir son consentement, ne füt-ce que relativement à la sauce. Il ne semble pas qu'on puisse être mangé €par persuasion ». Le désir
de l’anthropophage porte donc à la fois — et sans qu’on puisse les dissocier, même mentalement — sur le but, c’est-à-dire le
repas qu’il convoite et sur le meurtre de sa victime, seul moyen de l’atteimdre. De même pour l'esclavage ou pour toute question où ennemi ne céderait pas, soit qu’il considère sa vie, sa liberté, son honneur, sa dignité comme engagés, soit qu’on sache ou pense ne pas obtenir amiablement satisfaction (par exemple lorsqu'on veut appréhender un ustensile en sa possession), — si on ne conçoit pas une contre-prestation comme possible !, ou si on croit qu'il ne comprendra pas le mécanisme de l’échange ou qu'il ne l’acceptera pas.
Dans tous ces cas, le résultat est pratiquement le même que si le désir était impulsif. S'il intervient un syllogisme, on se rapproche néanmoins infiniment de Pabsence de syllogisme. La
possibilité d’une alternative, qui donne son intérêt à la distine-
tion des actes téléologiques ou non, fait ici défaut. La volonté résullante est très forte et très exclusive parce que, la mineure ayant une valeur égale à "/,,,, l'énergie du désir du but se re-
porte sur le moyen, toute entière et avec les mêmes caractères :
la guerre se comporte comme si elle était objet direct de désir.
1. A. Comte attribue les violences primitives à « l’aversion naturelle pour le travail ». Cela supposerait l'existence ou la conception du travail et une action positive de celles-ci sur l'esprit, Les guerres sont dues plutôt à l’absence de l’idée que le but poursuivi pourrait être atteint par le travail et à l’inaptitude de l’homme primitif à avoir d'autre propension à l’action que le désir portant directement sur el ou tel acte. Son acte impulsif ne peut devenir téléologique, parce qu'il n’a pas l’idée d'un moyen et d’une fin ; ou bien en présence d’un objet il ne conçoit pas d'autre moyen que le moyen direct, la main-mise, la prise violente de possession.